En célébrant le centenaire du début de l’ère Shōwa, le Japon a ravivé l’un des chapitres les plus complexes de son histoire contemporaine. Derrière la cérémonie solennelle organisée au Nippon Budokan de Tokyo se dessine une évolution profonde du discours officiel : moins de repentance, davantage de fierté nationale et une volonté de puiser dans l’héritage impérial pour affronter les défis du XXIe siècle.
Le 29 avril 2026, à l’occasion du Jour de Shōwa, fête nationale dédiée à la mémoire de l’empereur Hiro-Hito, le gouvernement japonais a organisé une cérémonie exceptionnelle au Nippon Budokan de Tokyo pour marquer le centenaire du début de ce règne qui a marqué le Japon impérial durant plus de six décennies. L’empereur Naruhito, l’impératrice Masako, les présidents des deux chambres de la Diète, le président de la Cour suprême ainsi que plus de 5 600 invités ont assisté à cet événement. La présence de toutes les grandes institutions de l’État a conféré à cette commémoration une portée dépassant largement le simple devoir de mémoire.
Dans son allocution, la Première ministre Sanae Takaichi (65 ans) a invité les Japonais à s’inspirer de leurs prédécesseurs qui « ont surmonté la guerre et de nombreuses catastrophes pour forger l’espoir ». Le ton du discours a frappé les journalistes présents à cette cérémonie : aucune repentance explicite, aucune évocation détaillée des crimes commis par le Japon impérial, mais un hommage appuyé à la résilience nationale et des appels devoir de mémoire.
Le règne de l’empereur Hiro-Hito (1926 à 1989) reste à ce jour le plus long de l’histoire japonaise moderne, couvre les heures les plus sombres et les plus glorieuses du pays. Lorsqu’un souverain monte sur le trône du Chrysanthème, on lui attribue un nom qui sera le sien durant toute la période où il préside aux destinées de l’Empire. Pour Hiro-Hito, ce sera celui de « l’ère de paix éclairée ». Une ironie quand on sait que sous son autorité, marqué par la montée du nationalisme militariste, le Japon va mener une politique expansionniste en Asie. Avec l’invasion de la Mandchourie et de la Mongolie, transformées en monarchies fantoches, c’est toute la Chine qui tombe dans l’escarcelle du Soleil Levant dès 1937. L’occupation sera brutale, le pays soumis à des expériences chimiques et médicales de grande ampleur sur les populations locales. L’empire s’étend alors de la Corée à l’Asie du Sud-Est, s’offrant le luxe de signer des accords avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste.
L’opinion aspire à un récit national plus affirmé
Puis, avec l’attaque de Pearl Harbor en 1941, le Japon se lance dans une guerre contre les États-Unis qui va durer quatre ans. Après la capitulation du Soleil Levant, suite au largage des deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, l’empereur Hiro-Hito accepte la transformation radicale de l’institution monarchique. Il renonce à son caractère divin et devient le simple « symbole de l’État et de l’unité du peuple », selon la Constitution adoptée en 1947. Il ne sera jamais poursuivi par les Alliés tant la personnalité de l’empereur est alors révérée au Japon.
Encore aujourd’hui, l’ère Shōwa demeure profondément ancrée dans la mémoire collective japonaise. Mais elle est aussi associée à l’extraordinaire renaissance économique du pays. En quelques décennies, le Japon d’Hiro-Hito devient la deuxième puissance mondiale. Pour de nombreux Japonais, cette période symbolise à la fois la souffrance, la discipline, l’effort collectif et la prospérité retrouvée : des principes à suivre, symboles de puissance.
Le Japon contemporain ne cherche pas à restaurer l’empire d’avant 1945. Toutefois, les références croissantes à la continuité historique, aux traditions et au patriotisme témoignent d’un retour d’un imaginaire impérial longtemps contenu. Dans un contexte de crise démographique, de stagnation économique et de tensions avec la Chine et la Corée du Nord, qui se sont accentuées depuis l’arrivée au pouvoir de Sanae Takaichi (octobre 2025), une partie de l’opinion aspire à un récit national plus affirmé. D’ailleurs, la Première ministre, qualifiée de révisionniste par ses opposants, estime que les crimes de guerre du Japon ont été exagérés et considère que le Japon n’a pas à pratiquer une repentance permanente.
Elle a notamment contesté certaines interprétations du massacre de Nankin et défendu l’idée que l’expansion japonaise des années 1930 pouvait être comprise comme une stratégie de sécurité. Elle entend que les manuels scolaires mettent davantage l’accent sur la fierté nationale et la transmission des traditions autant qu’elle souhaite que le Japon se réarme face à ses « ennemis héréditaires ». Un discours qui tranche avec ceux de l’empereur Naruhito, petit-fils d’Hiro Hito, à la personnalité plus neutre et consensuelle, mais dont la figure est à nouveau quasi divinisée dans le subconscient nippon.
L’extrême-droite japonaise a le vent en poupe
Un terreau qui profite à une extrême-droite japonaise qui a actuellement le vent en poupe. Nombre d’élus de la Diète sont membres de la Nippon Kaïgi (parmi lesquels la chef du gouvernement elle-même), une puissante et influente organisation qui réclame la révision de la Constitution, le renforcement du rôle symbolique de l’empereur, l’enseignement patriotique, la valorisation de la famille traditionnelle, une lecture positive de l’histoire nationale et que l’on honore en héros les morts pour la patrie inhumés au sanctuaire Yasukuni.
Dans son ombre, de nombreux autres partis politiques à la même sensibilité ont émergé, plus radicaux les uns que les autres. Comme le Sanseitō qui a obtenu 15 députés aux dernières élections législatives. Connu pour ses idées conspirationnistes et extrémistes, le mouvement pousse au réarmement du Japon et prône même l’acquisition de l’arme nucléaire pour la défense du pays face à ses voisins. Des positions confortées par un sondage commandé par le gouvernement (novembre 2025) où 45 % des Japonais souhaitent le renforcement de l’appareil militaire existant, 65 % estimant que Pékin et Pyongyang représentent une menace pour le Japon.
L’arrivée de Sanae Takaichi au pouvoir marque donc une étape importante dans l’évolution de la droite japonaise. En assumant une lecture plus affirmative de l’histoire nationale, elle accompagne le retour d’un imaginaire impérial fondé sur la continuité, la discipline et la fierté collective dans le but de renforcer la cohésion d’un peuple en proie aux doutes. Ce mouvement ne transforme pas la monarchie en acteur politique, mais il exalte son prestige symbolique pour tout un peuple attaché à sa monarchie. Dans un Japon confronté aux incertitudes du XXIe siècle, le trône du Chrysanthème demeure plus que jamais l’un des grands repères de la nation et des partis politiques qui entendent désormais redorer son blason, quitte à promouvoir le retour d’un passé que l’Occident pensait révolu.
Illustration : L’empereur Naruhito, l’impératrice Masako et la Première ministre Sanae Takaichi (à droite) assistent à la cérémonie du 100e anniversaire de l’ère Showa.
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