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L’affaire Epstein, une bombe à fragmentation, 4

L’affaire Epstein met en lumière les liens durables entretenus par le financier américain avec l’ancien Premier ministre israélien Ehud Barak et plusieurs personnalités gravitant autour du pouvoir israélien. Entre réseaux d’influence, intérêts financiers et interrogations sur d’éventuelles connexions avec le renseignement, ce nouvel épisode explore l’une des dimensions les plus controversées du dossier.

 

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L’affaire Epstein, une bombe à fragmentation, 4

Nous avons vu dans les précédents articles (3) (2) (1) que, grâce à Les Wexner puis Leon Black, Jeffrey Epstein était devenu riche. Et cela avec seulement deux « clients », ce qui doit être assez rare dans la vaste histoire des escrocs. On peut estimer que les chiffres fournis par les différentes enquêtes journalistiques, celle de Society par exemple (malgré le côté très politiquement correct de leur prose), sont fiables : environ 200 millions de dollars soutirés tout au long des années 90 à Wexner et à peu près l’équivalent venant de Black pour les années 2000.

Cet argent lui permit deux choses : s’ouvrir les portes d’un vaste réseau relationnel et acquérir jet privé et propriétés de luxe pour obliger tous ceux qu’il approchait et qui pouvaient lui être utiles. Tout n’était pas sexuel dans ce schéma, même si le pédophile était lui-même pathologiquement insatiable. Il fournissait des filles, mineures ou non, à qui voulait mais beaucoup n’étaient pas intéressés ou se méfiaient. Notre escroc savait très bien alors ne pas aller trop loin et, sans passer par des prestations sexuelles, approfondir une relation pour des affaires ou l’élargissement de son vaste cercle d’influence.

C’est par exemple le cas de sa longue et étrange proximité avec l’ancien Premier ministre israélien Ehud Barak. Israël est décidément très présent dans le dossier Epstein. Barak, qui a 84 ans aujourd’hui, fut chef d’État-Major de l’armée israélienne (1991-1995), ministre des Affaires étrangères, Premier ministre (1999-2001), ministre de la Défense (2007-2013). Donc un homme au cœur du système. Il était travailliste et c’est Shimon Pérès qui aurait présenté Barak à Epstein. On ne peut employer que le conditionnel car la seule source du point de départ de la relation entre les deux hommes est Barak lui-même.

Wexner, Epstein, Pérès et Barak travaillaient ensemble pour Israël

Shimon Pérès, il est intéressant de le noter, a occupé les mêmes fonctions que Barak : ministre de la Défense, des Affaires étrangères et Premier ministre, c’est-à-dire les postes clés du système israélien. Il fut en plus Président de l’État d’Israël mais c’est une fonction honorifique sans véritable pouvoir. Une fin de carrière. C’est en 2003 que Pérès présenta Barak à Epstein. C’était à Washington, on ne sait pas exactement où, mais Barak a précisé que la présentation avait eu lieu en présence de nombreux « dignitaires américains ». Pérès connaissait bien Epstein par l’intermédiaire de Les Wexner, l’homme qui a fait le début de la fortune d’Epstein. Rien que de plus normal, Wexner a financé de nombreuses causes israéliennes et connaissait toute la classe politique de ce pays.

Les documents qui ont été rendus publics (environ les deux tiers) nous permettent d’apprendre que la fondation Wexner a versé 2,3 millions de dollars à Ehud Barak entre 2004 et 2006, soit un an après sa rencontre avec Epstein. Ce n’est pas une coïncidence et cela ne fait que confirmer que Wexner, Epstein, Pérès et Barak, pour ne citer qu’eux, travaillaient ensemble pour Israël.

Barak a reconnu s’être rendu à de nombreuses reprises chez Epstein, sur son île privée des Caraïbes et surtout à New York, mais il y a un trou de plusieurs années dans leurs relations, ce que l’on n’explique pas encore. C’est à partir de 2013 que l’on retrouve des relations suivies entre les deux hommes. Barak passe de longs séjours dans l’immense appartement new-yorkais du pédophile, sans rien remarquer d’anormal. Il était censé y rédiger ses mémoires, et parlait affaires avec Epstein. Les documents citent des échanges de messages entre les deux hommes où il est question de participation dans une société israélienne de fabrication de drones, de réflexions sur la vente d’une entreprise gazière américaine ou de la demande de Barak d’un renforcement de leurs liens d’affaires.

Epstein était important dans le dispositif israélien

Les documents publiés, ainsi que des déclarations de parlementaires américains, soulignent également qu’un agent du renseignement militaire israélien, Yoni Koren, a passé de longs séjours chez Epstein. Cet ancien chef de cabinet de Barak a continué à travailler à ses côtés après son départ de la vie politique tout en conservant ses liens avec le renseignement israélien. Il a parfois passé plusieurs semaines dans l’appartement d’Epstein. La présence d’autres agents israéliens, dont les noms ne sont pas cités, a été notée à de nombreuses reprises. Ils ont notamment supervisé les conditions d’accès à l’immeuble et installé des équipements de protection. Mais il ne faut pas dire qu’il y avait peut-être des liens entre Epstein et le renseignement israélien, ce serait du complotisme.

Les relations d’affaires étaient cependant réelles, il ne s’agissait en aucun cas d’une couverture pour abriter d’uniques activités de renseignement. On ne sait d’ailleurs pas avec certitude si Epstein faisait du renseignement au profit du Mossad. Cela est établi pour Robert Maxwell, extrêmement probable pour sa fille Ghislaine, et possible pour Epstein. La présence des services israéliens chez le pédophile peut s’expliquer par la personnalité d’Ehud Barak, homme important pour la sécurité israélienne. Ce n’est pas notre hypothèse privilégiée.

Mais ce qui est étonnant dans la relation très étroite entre Barak et Epstein, c’est qu’elle se développe considérablement, on l’a vu, à compter de 2013. Or ce dernier a déjà été condamné en 2009 pour ses actes pédophiles. Trop légèrement certes (là aussi il y a eu d’évidentes interventions) et avec un régime d’incarcération très favorable puisque le condamné pouvait passer la journée chez lui et ne rentrer en prison que pour y dormir. Mais tout de même, il y a de quoi s’étonner car cette condamnation pouvait être connue de tous (Epstein avait toujours peur, à partir de 2009, qu’on le « googelise » pour reprendre son expression). Ehud Barak était donc au courant, tout comme les services israéliens. Ils ont pris la décision de ne pas en tenir compte, ce qui n’était pas sans risque comme la suite l’a montrée. Epstein était incontestablement important dans le dispositif israélien, qu’il fût un agent actif ou passif.

L’appât du gain était un moteur important

Indépendamment de ces interrogations légitimes, il ne fait cependant pas de doute que l’appât du gain était un moteur important pour Ehud Barak. Ces deux courriels lunaires en témoignent éloquemment. En 2013, Epstein écrit à Barak : « Avec l’agitation civile [sic] qui explose en Ukraine, Syrie, Somalie, Libye, et le désespoir de ceux au pouvoir, n’est-ce pas parfait pour toi ? ». La réponde de Barak est du même niveau navrant : « Tu as raison d’une certaine façon. Mais ce n’est pas simple de le transformer en flux de trésorerie ». À ce niveau de cynisme, on ne peut que s’incliner.

Il n’y a pas que des Israéliens avec qui Epstein a noué des relations étroites. Un exemple intéressant est celui du Norvégien Terje Rod-Larsen. Il fut un diplomate important qui joua notamment un rôle dans la signature des Accords d’Oslo en 1993, seul traité qui représenta un espoir de paix dans le conflit israélo-palestinien et fut anéanti à la suite de l’assassinat du premier ministre israélien Yitzhak Rabin par un extrémiste juif. Ehud Barak le connaissait bien et lui a présenté Epstein. Là encore, il est très mystérieux qu’un respectable diplomate accepte de se faire rendre des services par un homme condamné pour pédophilie. C’est en effet en 2011, deux ans après sa douce incarcération, qu’Epstein a prêté son jet privé à Rod-Larsen et son épouse pour se rendre en vacances aux îles Bermudes. Et ce n’est pas tout : le think tank du Norvégien, appelé Institut International pour la Paix, reçut, de 2011 à 2017, 650 000 dollars de la part d’Epstein. En échange de quoi ?

Pour une fois, une partie de la réponse est connue. Rod-Larsen connaissait bien Olivier Colom, un des conseillers diplomatiques de Nicolas Sarkozy. Or Colom, après avoir quitté son poste, se fit embaucher par la banque Edmond de Rothschild qui n’a rien à refuser au cercle des amis de Sarkozy. L’accès au monde des Rothschild va beaucoup intéresser Epstein qui va déployer une énergie considérable pour s’y faire une place.

 

Illustration : Dans la résidence de Jeffrey Epstein à New-York. De droite à gauche : Woody Allen, Jeffrey Epstein, Ehud Barak et Thomas Pritzker.

 


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