De Berlin aux campus chinois, la mondialisation de l’enseignement supérieur a longtemps reposé sur un idéal d’échanges intellectuels et de liberté académique. Mais les logiques de marché et la standardisation des savoirs ont profondément transformé l’université occidentale, au risque d’affaiblir la recherche fondamentale et l’indépendance intellectuelle.
Un aspect essentiel des différentes vagues de mondialisation depuis le XIXe siècle a concerné l’enseignement supérieur, compris au sens large. Les universités allemandes, réorganisées sur le modèle de l’université de Berlin, fondée en 1809 par le penseur visionnaire Wilhelm von Humboldt, et passées à la première place mondiale, reçurent d’emblée de nombreux étudiants étrangers, d’abord issus d’Europe centrale et orientale, plus tard de ce qu’on appelera par la suite le Tiers-Monde (certains des grands leaders indépendantistes des années 1920 à 1940 étaient passés par ce cursus).
Sensibles à l’importance du phénomène et désormais en pleine compétition avec le Reich, les Britanniques créèrent en 1902 les « Bourses Rhodes », permettant à des étudiants étrangers de venir passer quelques années à Oxford. Les Français de leur côté créèrent en 1925 la Cité universitaire internationale de Paris, qui accueillit et continue d’accueillir des milliers d’étudiants étrangers (et dont les installations somptueuses rendent aujourd’hui encore les plus grands services à des universités parisiennes prolétarisées).
Après la défaite de 1919, les Allemands reprirent l’initiative dans ce domaine en créant en 1925 le DAAD, ou Office d’échanges académiques, dont le rôle est de favoriser les échanges universitaires et les séjours d’étudiants allemands à l’étranger ou d’étrangers en Allemagne (cette organisation est toujours très active). Les Américains lancèrent en 1946 (lors de leur accession au magister mondial, pas par hasard !) le très efficace et prestigieux programme des Bourses Fulbright. Quant aux pays de l’Est, ils accueillaient chez eux, de l’URSS à la RDA, de nombreux étudiants du Tiers Monde (un facteur qui a conservé son importance même après 1990, dans la mesure où beaucoup de dirigeants asiatiques, africains ou sud-américains avaient suivi cette filière).
En amont des Universités et pour un public plus large, mais quand même en lien avec notre sujet, car pour étudier dans un autre idiome que le sien il faut d’abord l’apprendre, on créa un peu partout des ensembles voués à l’enseignement de la langue et de la culture nationales : l’Alliance française en 1883, accompagnée après 1945 par les instituts français à l’étranger, ainsi que par des établissements d’enseignement comme le lycée Chateaubriand à Rome en 1903. Sans oublier le rôle d’établissements catholiques, comme le collège Notre-Dame de Sion à Alexandrie pour tout le Moyen-Orient. Les Britanniques créèrent le British Council en 1938, les Allemands le Goethe Institut en 1925 (relancé en 1951).
C’était un ensemble de filières nationales, avec leurs forces et leurs faiblesses, mais comparables, qui chacune diffusait un modèle culturel propre mais dans le cadre d’un universalisme universitaire de bon aloi. Tous ces programmes et institutions étaient fondamentalement « libéraux » dans le sens des « arts libéraux », et reposaient sur deux principes essentiels : l’unité de l’enseignement et de la recherche, proclamée par Humboldt, et la liberté dans ces deux domaines des professeurs d’Université, réaffirmée par notre Conseil constitutionnel en 1984.
Financiarisation et précarisation
Mais à partir des années 1990 tout cela fut bouleversé. L’argent s’infiltra et joua un rôle croissant, le court-termisme économique et intellectuel remplaça la longue respiration de l’Alma Mater… Mme Thatcher lança la révolution, en coupant en partie le robinet budgétaire aux universités britanniques qui durent partir à la chasse aux financements (publics ou privés) pour leurs activités. Le nouveau modèle fit tache d’huile. Je me souviens d’une conférence devant un centre de recherche réputé à Helsinki au début des années 2000 : sur quatorze membres, deux seulement (le directeur et sa secrétaire) recevaient un traitement régulier et permanent, les autres vivaient de contrats à trois ou quatre ans financés par divers programmes de recherche, fort variés et à court terme.
En Allemagne, les réformes du début des années 2000 transformèrent la situation : les nouveaux professeurs étaient certes toujours titulaires mais n’étaient plus des fonctionnaires au sens plein du terme (très avantageux en RFA) mais, en fait, des CDI (avec une baisse de la retraite de 25 %) ; et la plupart des enseignants étaient recrutés sur contrat de quatre ans (renouvelables deux fois et pas plus : si après douze ans un universitaire n’a pas réussi à se faire élire sur un emploi stable, il prend la porte).
Ce phénomène de précarisation s’accompagna d’une hausse sensible des droits d’inscription pour les étudiants. En France les grandes écoles privées, comme HEC, montrèrent la voie, mais désormais les Universités suivent, à condition d’obtenir le label de « grand établissement ». Dès lors, elles peuvent fixer leurs droits comme elles l’entendent. On parle d’une dizaine de milliers d’euros par an pour certains Masters (ce qui est encore très en dessous des écoles de commerce privées). En fait, entre les batailles pour obtenir le financement des programmes, les droits d’inscription, les carrières complexes et instables, l’enseignement supérieur devient un marché concurrentiel. Tout y pousse, y compris la paupérisation des universitaires, qui trouvent dans ces nouveaux modes de financement des sources de revenu complémentaires.
Mondialisation et légèreté
En même temps, la mondialisation des chercheurs, des contenus et des méthodes devient de plus en plus évidente. Le fameux classement Pisa des universités en est le symbole. On ne parle plus que le globish, alors qu’avant on cultivait un polyglottisme de bon aloi ; un centre de recherche toulousain fameux s’intitule la Toulouse School of Economics… Les chaires ont disparu depuis longtemps, les disciplines perdent leur individualité, elles doivent s’interpénétrer en permanence au profit de nouveaux thèmes transversaux (écologie, « genre », Area Studies, etc.). Et, que ce soit au niveau national ou européen, on assiste à une programmation permanente et croissante de la recherche, qui limite sérieusement la liberté des chercheurs (du moins s’ils veulent recevoir des crédits…), d’autant plus que les biais idéologiques sont de plus en plus fréquents, les Européens suivant là la voie tracée par les Universités américaines dès les années 70.
Mais c’est une programmation qui privilégie les recherches brèves (trois ou quatre ans), rythmant les emplois précaires des chercheurs. C’est tout un nouvel écosystème. Les conséquences ? Certainement la rapidité de réaction y gagne, dans des domaines nouveaux comme l’informatique ou en général les sciences dites « dures ». Et le nouveau modèle s’est largement imposé sous l’influence des scientifiques. Cependant il est beaucoup moins adapté pour les autres domaines, pour les sciences « humaines », pour les disciplines classiques qui exigent du recul et de la persistance. Le danger, c’est le poids des effets de mode, y compris des modes idéologiques, et du court-termisme. L’abandon de la notion de « recherche fondamentale » est d’ailleurs, à mon avis, dangereux pour toutes les disciplines, scientifiques, sociales, humaines.
Tout cela contribue peut-être à l’opacité du monde actuel, tel qu’il apparaît dans nos médias, très sensibles à ces effets de mode amplifiés par le manque de formation en profondeur. Faut-il y voir aussi une cause de la gestion brouillonne des décideurs occidentaux ? On pourrait parler d’effet kaléidoscopique… On notera que la Chine échappe en grande partie à ces évolutions. Elle est d’ailleurs présente de façon croissante dans les diverses filières occidentales d’enseignement supérieur et de recherche, y compris par ses financements, avec une habileté très ciblée. On pourrait penser qu’elle réussit à combiner la capacité de réaction accélérée des nouvelles méthodes et les avantages à long terme des traditions scientifiques plus classiques, n’abandonnant pas la recherche fondamentale au profit des besoins plus immédiats. Ce qui pourrait finir par se traduire dans l’efficacité chinoise sur le plan international.
Illustration : Démonstration d’une interface cerveau-ordinateur dans une université d’Anhui, province de la Chine de l’est.
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