Recevez la lettre mensuelle de Politique Magazine

Fermer
Facebook Twitter Youtube

Article consultable sur https://politiquemagazine.fr

Le Japon coule ?

Le Japon est passé du modèle futuriste des années 1980 à une société vieillissante, stable mais stagnante. Malgré sa puissance technologique et culturelle, le pays est en crise. Refusant l’immigration massive, il mise sur l’automatisation et l’IA : ce Japon « post-historique » est un possible miroir de l’avenir européen.

Facebook Twitter Email Imprimer

Le Japon coule ?

Un bon ami vient de me transmettre le roman de science-fiction Le Japon coule, de Sakyo Komatsu, et sa lecture m’a ramené au monde de ma jeunesse, lorsque le Japon représentait encore l’une des grandes promesses du monde contemporain. Dans les années 1970, et plus encore dans les années 1980, il incarnait à la fois la réussite industrielle, la modernité technologique et une forme de capitalisme discipliné que beaucoup, en Europe comme aux États-Unis, jugeaient supérieur au modèle occidental classique. Les automobiles japonaises s’imposaient partout, Sony transformait l’électronique grand public, Toyota révolutionnait les méthodes de production, tandis que Tokyo semblait annoncer le XXIe siècle avant tout le monde : certains essayistes américains évoquaient même un « siècle japonais ».

Puis le Japon a, lentement, disparu du centre du récit mondial. Bien sûr, le pays demeure omniprésent dans notre quotidien culturel : mangas, anime, jeux vidéo, gastronomie ou design minimaliste continuent d’exercer une fascination mondiale. Mais cette influence diffuse masque un effacement plus profond, car les débats stratégiques européens tournent désormais autour des États-Unis, de la Chine, de la Russie ou de l’Inde, et même la Corée du Sud paraît parfois occuper davantage l’espace médiatique asiatique que le Japon.

Gérer efficacement le déclin

Cette disparition ne s’est pas produite soudainement. Dès les années 1990, l’écrivain Yoshimoto Takaaki décrivait une société entrée dans une phase de « basse intensité historique », caractérisée à la fois par une prospérité matérielle solide et une stagnation endémique en fort contraste avec l’ère des grands projets collectifs. Certes, aujourd’hui, le Japon se tient toujours au rang plus qu’honorable de quatrième économie mondiale et est l’un des pays politiquement les plus stables de la planète. Mais il semble désormais occupé avant tout à gérer son déclin démographique et économique de la manière la plus efficace possible, devenant ainsi, après avoir incarné l’avenir, la première grande société développée organisée autour de la gestion du ralentissement.

Ainsi, au cours des années 1960, la croissance annuelle s’élevait en moyenne à environ 10 % ; dans les années 1980, elle se situait encore autour de 4 % ; depuis 1992, cependant, elle a principalement oscillé entre 0 et 1 %. Du moins vu de l’extérieur, le grand basculement a donc commencé avec l’éclatement de la bulle financière et immobilière du début des années 1990, et les fameuses « décennies perdues » sont devenues alors le symbole d’une stagnation durable : croissance faible, inflation quasi nulle, vieillissement accéléré, inquiétude face à l’essor chinois. Désormais, la part du Japon dans le PIB mondial est passée d’environ 18 % en 1995 à environ 4 % aujourd’hui ; pourtant, le mot même de stagnation est quelque peu trompeur en raison des connotations négatives qu’il génère souvent. Vu d’Europe, le Japon apparaît non seulement extrêmement stable, mais aussi extraordinairement sophistiqué, comme on le sait, et le pays domine toujours des secteurs industriels essentiels : robotique, composants électroniques, chimie fine, machines-outils ou matériaux avancés. Mais le temps où le Japon menait la danse du monde technicisé du futur semble bel et bien révolu.

L’épuisement civilisationnel constaté si souvent n’est d’ailleurs pas seulement économique, mais aussi culturel. Le Japon des décennies passées avait développé une éthique du travail presque angoissante, incarnée par des armées de salarymen entièrement dévoués à l’entreprise. Aujourd’hui, une partie non négligeable de la jeunesse suit la voie inverse : face à une pression professionnelle jugée inhumaine, de plus en plus de jeunes choisissent plutôt une existence minimale et recluse pour laquelle le psychiatre Tamaki Saitō popularisa le terme de hikikomori, donc des individus retirés du monde social, réfugiés dans les univers virtuels plutôt que dans l’action politique ou les utopies collectives.

Certes, Shinzo Abe tenta de redonner au pays au moins une ambition stratégique en politique étrangère, et sa doctrine de l’« Indo-Pacifique libre et ouvert » visait à contenir la montée chinoise et à restaurer un rôle géopolitique plus affirmé. Mais même cette tentative demeurait prudente et peu féconde. Comme le note le politologue Masaru Tamamoto, la société japonaise préfère désormais la stabilité et l’introspection à l’héroïsme stratégique, car la puissance n’y est plus vécue comme une promesse, mais comme un risque. Déjà le célèbre Yukio Mishima, héros de la nouvelle droite française, dénonçait, avant son suicide spectaculaire en 1970, un Japon devenu matérialiste, pacifiste et américanisé, ayant abandonné toute dimension héroïque au profit de la seule prospérité économique, et cette transformation semble aujourd’hui, où même l’éthique du travail est en train de disparaître, largement accomplie.

Le grand traumatisme démographique

D’une certaine manière, le Japon revient ainsi à une situation plus classique de son histoire longue. Pendant des siècles, l’archipel avait vécu dans l’orbite culturelle chinoise, vu qu’écriture, bouddhisme, législation, confucianisme, art, technologie et organisation administrative provenaient tous du continent. Seules l’ère Meiji et l’expansion impérialiste du XXe siècle avaient amené une rupture historique, lorsque le Japon choisit l’Occident contre la Chine et prétendit dominer celle à laquelle il devait une grande partie de sa propre civilisation. Le retour de la puissance chinoise réintroduit aujourd’hui une asymétrie régionale que beaucoup de Japonais considèrent certes comme déplorable mais au fond historiquement naturelle.

Le grand traumatisme japonais n’est toutefois ni économique ni diplomatique, mais démographique. Depuis les années 1990, le Japon est devenu le laboratoire mondial du vieillissement et expérimente avant les autres ce qu’est une société post-croissance où le problème principal n’est plus la production de richesses, mais le maintien des équilibres sociaux. Le taux de fécondité s’est effondré pour s’établir à environ 1,2 enfant par femme ; la population est passée de 128 millions d’habitants en 2008 à environ 123 millions aujourd’hui ; l’âge médian avoisine désormais la cinquantaine ; près de 30 % de la population a plus de soixante-cinq ans. Le plus frappant pour un Européen est que le Japon refuse pourtant de répondre à cette crise par l’immigration de masse ; un refus non seulement politique, mais avant tout civilisationnel, et justifié à la fois par la mémoire historique de l’isolement volontaire du Japon sous les Tokugawa et par les avantages de l’immense homogénéité culturelle qu’a toujours connue le royaume insulaire et à laquelle il tient avec une ténacité surprenante.

Le Japon a donc choisi une autre voie : l’automatisation. Robotique industrielle, assistance technologique aux personnes âgées, omniprésence de l’intelligence artificielle – partout le pays tente de compenser le manque d’êtres humains par la technologie, faisant émerger ce que le philosophe Hiroki Azuma considérait comme une société « post-humaine douce », où la technologie ne sert plus à conquérir le monde mais à compenser la disparition progressive des liens sociaux traditionnels. Mais, même dans ce domaine, le Japon n’apparaît désormais plus comme l’avant-garde absolue, car la Chine a déjà dépassé l’archipel dans à peu près tous les secteurs stratégiques des technologies du futur.

Un partenariat qui fait peur

Le déplacement nippo-chinois touche d’ailleurs désormais la culture elle-même. Durant les années 1990 et 2000, le Japon avait conquis l’imaginaire mondial, Pokémon, Dragon Ball, Studio Ghibli ou Final Fantasy formant une sorte d’empire culturel global caractérisé par une fusion entre culture populaire et avant-garde que Takashi Murakami avait appelée la société « superflat ». Certes, derrière cette esthétique demeurait souvent une profonde nostalgie, particulièrement visible chez Hayao Miyazaki et ses villages ruraux bucoliques, sa spiritualité animiste, sa méfiance envers l’industrialisation et sa quête d’une harmonie perdue entre technologie et nature, mais cette mélancolie restait contenue par une confiance peut-être naïve, mais sympathique et éminemment fascinante, en un avenir ultra-technisé. Aujourd’hui, l’influence culturelle nippone reste immense, mais elle ne définit plus notre époque, alors qu’à l’inverse la Chine construit progressivement un écosystème culturel complet fondé d’avantage sur les plateformes que sur les contenus, comme le montre TikTok ; et nous pouvons parier que la Chine rattrapera aussi très bientôt son retard en « soft power ».

Vue d’Europe, cette absence de dynamisme, cette prudence excessive et cette faible confiance dans l’avenir peuvent sembler inquiétantes, et en somme c’est peut-être précisément pour cela que le Japon nous fascine moins aujourd’hui : parce qu’il nous ressemble de plus en plus et nous renvoie à une réalité que nous refusons d’accepter et à des choix que nous ne sommes pas (encore) prêts d’assumer. Une société riche mais vieillissante, technologiquement avancée mais hésitante, dépendante stratégiquement des États-Unis tout en vivant dans l’ombre d’une Chine montante, misant sur le post-humanisme plutôt que sur la démographie, et ayant remplacé les ambitions collectives par une introspection presque post-historique basée sur le vieux principe japonais du shōganai (« on n’y peut rien ») qui ne signifie pas exactement la résignation mais plutôt l’acceptation pragmatique de réalités jugées inévitables.

Tout cela ne rappelle-t-il pas furieusement l’Europe, le grand remplacement et la criminalité en moins ? Pas surprenant que certains se rappellent les analyses d’Oswald Spengler qui, déjà il y a un siècle, dans son Déclin de l’Occident, décrivait le Japon comme l’une des seules civilisations capable d’assimiler les formes technologiques et organisationnelles européennes, et risquant donc de reproduire notre propre déclin sous une forme également accélérée.

D’où, au final, deux questions rarement posées. D’abord, pourquoi l’Europe parle-t-elle si peu du Japon comme partenaire stratégique majeur ? L’incertitude sur l’engagement américain et la dépendance industrielle envers la Chine devraient logiquement pousser Européens et Japonais à se rapprocher davantage, et pourtant, ce partenariat reste étonnamment discret. Puis : le déclin japonais ne préfigurerait-il pas celui de la Chine ? Le Japon a eu quelques décennies d’avance sur la Chine dans son occidentalisation tout comme dans son vieillissement démographique ; or Pékin montre déjà maintenant des signes inquiétants d’effondrement de la natalité. Il n’est donc pas impossible que la Chine, elle aussi, soit bientôt obligée d’utiliser toute sa puissance moins pour l’expansion que pour la stabilisation de son propre équilibre intérieur. Mais c’est déjà une autre histoire.

 

Illustration : Robot japonais au Sommet des Humanoïdes à Tokyo, 28 et 29 mai 2026.

 


Politique Magazine existe uniquement car il est payé intégralement par ses lecteurs, sans aucun financement public. Dans la situation financière de la France, alors que tous les prix explosent, face à la concurrence des titres subventionnés par l’État républicain (des millions et des millions à des titres comme Libération, Le Monde, Télérama…), Politique Magazine, comme tous les médias dissidents, ne peut continuer à publier que grâce aux abonnements et aux dons de ses lecteurs, si modestes soient-ils. La rédaction vous remercie par avance.

Facebook Twitter Email Imprimer

Abonnez-vous Abonnement Faire un don

Articles liés