Recevez la lettre mensuelle de Politique Magazine

Fermer
Facebook Twitter Youtube

Article consultable sur https://politiquemagazine.fr

Justice et vérité pour Noélia

Les partisans de l’euthanasie présentent la mort comme un moyen de restaurer une dignité que la maladie et la vieillesse auraient abîmée. Ils ne veulent pas considérer que la vie est un bien fondamental. « Validistes », ils ne conçoivent qu’une société de bien-portants où les plus fragiles doivent être incités à disparaître.

Facebook Twitter Email Imprimer

Justice et vérité pour Noélia

Le 24 mars 2026, Noélia est morte. Officiellement, on parle d’euthanasie. Mais derrière ce mot lisse, médical, presque rassurant, une autre réalité s’impose pour celles et ceux qui refusent de détourner le regard : Noélia a été tuée.

Ce n’est pas seulement une affaire individuelle. C’est une histoire de pouvoir, de normes, et de vies que notre société juge, consciemment ou non, moins dignes d’être vécues. Pour comprendre comment une mort peut être ainsi rendue acceptable, il faut revenir à ce que l’on appelle désormais « l’affaire Noélia » et interroger ce qu’elle révèle de nous. Noélia a été placée très jeune en famille d’accueil. Elle a grandi dans un contexte marqué par des violences et une grande fragilité psychique. Au fil des années, elle a été profondément abîmée par plusieurs agressions. À la suite d’un viol collectif, elle a tenté de mettre fin à ses jours et a survécu au prix de lourdes séquelles physiques et psychologiques. Une partie de la presse de droite a insisté sur le fait qu’elle aurait été violée par des mineurs non accompagnés. Je vais être honnête avec mes lecteurs, quitte à en choquer certains : on ne le sait pas avec certitude, et dans le cadre de cet article, ce n’est pas le point central du propos que je développe.

La seule déchéance, c’est celle du malfaiteur

Autant dans certains cas cette question est essentielle, comme dans l’affaire des grooming gangs au Royaume-Uni, ou importante, comme dans des situations où des personnes sous obligation de quitter le territoire, non expulsées, ont commis des crimes particulièrement graves, à l’image du viol tragique dont Claire Geronimi a été victime, autant ici la question n’est pas celle de l’identité de ses abuseurs, mais celle de la réponse qui lui a été apportée une fois devenue paraplégique.

Prenons un moment pour réfléchir à ce qui s’est passé. L’État a considéré que la souffrance physique et psychique lié à la tentative de suicide d’une victime de viols (et probablement aussi à l’impact des viols) justifiait l’euthanasie. Cette question de la dignité après une violence n’est pas nouvelle : elle traverse toute l’histoire morale et religieuse.

Un détour par saint Augustin et la vie de sainte Lucie de Syracuse peut être utile. Dans la tradition romaine païenne (Tite Live, par exemple), le suicide de Lucrèce à la suite de son viol par Tarquin le jeune est présenté comme quelque chose d’héroïque lui permettant de préserver son honneur. À l’inverse, saint Augustin explique que Lucrèce est innocente et n’a donc pas besoin de laver son honneur car elle a été victime. De même sainte Lucie de Syracuse fait le vœu d’une virginité perpétuelle. Déçu, son fiancé la dénonce au consul lors des persécutions antichrétiennes de Dioclétien. Sommée par le consul Pascasius de renoncer à sa foi chrétienne, elle refuse. Voici un extrait de la fin de leur débat :

« Oui, répondit Lucie, ceux qui vivent dans la piété et la chasteté sont les temples du Saint-Esprit.
– Eh bien, s’exclama alors Pascasius, je vais te faire conduire dans un lieu de débauche, afin que ta virginité soit perdue, le Saint-Esprit ne trouve plus d’asile dans son propre temple et t’abandonne…
– Si vous me faites violer, ma chasteté n’en sera que doublement récompensée dans le ciel. »

Dans les deux cas le message est le suivant : la dignité des victimes n’est nullement atteinte par ce qu’elles ont subi car leur dignité est intrinsèque à leur personne humaine. L’impuissance, la peur, l’abaissement sous la violence et les concessions que la fragilité humaine impose parfois pour conserver la vie ne sauraient en rien altérer la dignité de la personne. Car celle-ci ne procède ni de l’honneur social, ni de l’intégrité corporelle, mais de l’être même de l’homme, créé à l’image de Dieu et ordonné à Lui comme à sa fin ultime.

Ainsi, ce que la violence inflige ne peut atteindre l’âme dans ce qui fait sa rectitude propre : la faute ne se transmet pas par la contrainte, et le mal subi ne devient jamais le mal commis. Là où certains ont cru voir une souillure, il faut au contraire reconnaître une innocence blessée mais intacte, dont la valeur ne dépend d’aucune circonstance extérieure.

C’est donc uniquement dans la volonté désordonnée de celui qui agit injustement que réside la véritable déchéance : en portant atteinte à autrui, il se détourne du bien et s’éloigne de l’ordre juste, se rendant lui-même indigne de ce à quoi il est appelé.

Dès lors, aucune exigence héroïque, aucune conception tragique de l’honneur ne saurait prévaloir sur le bien fondamental qu’est la vie. Car vivre, même dans la souffrance et l’épreuve, demeure un bien en soi, et nul n’est autorisé à juger qu’une existence, fût-elle profondément blessée, a perdu sa valeur. Au contraire, c’est dans cette persistance même que se manifeste, souvent de manière plus haute, l’orientation de la personne vers le bien et la possibilité toujours ouverte de la grâce.

À ceci un contre-argument pourrait rétorquer qu’il s’agit de cas extrêmes et que l’euthanasie est valable dans certains cas (par exemple pour des maladies non rémissibles où les malades risquent de mourir dans peu de temps et dans d’atroces souffrances) mais qu’il n’est évidemment pas question d’autoriser l’euthanasie pour la souffrance psychique. Cependant, l’argument de la pente glissante est valable quand on voit l’extension toujours plus grande des critères d’euthanasie dans les pays l’ayant autorisé et les débats à l’Assemblée Nationale et au Sénat. En outre, risquer de telles dérives signifie risquer la mort d’êtres humains. Enfin, l’euthanasie même si l’on est pour, est une croyance de luxe au sens où une telle position signifie que la société y étant favorable considère qu’elle ne provoquera pas de bouleversements graves causant d’immenses souffrances humaines. Vu la conjoncture géopolitique, je n’en serais pas si certain et autoriser l’euthanasie comme processus régulier dans les pays développés pourrait donner un outil bien trop puissant d’élimination de populations indésirables à des seigneurs de la guerre dans des zones de conflit qui n’ont pas besoin d’avoir en plus un outil sanctionné par la morale dominante occidentale.

La mort n’est pas une liberté

Revenons sur l’euthanasie pour cause de souffrance irrémédiable. Cette conception présente à son tour trois problèmes : le premier est de savoir dans quelle mesure la souffrance irrémédiable est liée à la maladie. Le validisme peut être défini comme l’ensemble des oppressions subies par les personnes handicapées. On peut affiner la définition en distinguant le handicap objectif (par exemple Maurras en étant sourd entendait objectivement plus mal qu’une personne valide) et son aspect social (si par exemple un employeur ne paie pas à une personne sourde des appareils auditifs alors que l’emploi nécessite de bien entendre et qu’il est en capacité de le faire, cela va handicaper la personne déjà en situation de handicap). Or l’euthanasie offrira une fausse compassion conduisant à affaiblir tous les efforts faits pour amoindrir le « validisme », l’euthanasie étant proposée comme une voie de « sortie ». « L’option de l’euthanasie » possible rendra de plus en plus lourd pour la société le maintien des structures d’aide au handicap pour une population de personnes handicapées se réduisant par la mort.

En outre, la conception de la liberté défendue par les promoteurs de l’euthanasie, de l’ADMD à Mélenchon, est une conception individualiste à l’extrême, voyant l’être humain comme une monade affranchie de toute influence. Cela nie le fait que l’euthanasie aura évidemment de multiples déterminants autres que la souffrance et touchera en premier lieu les personnes les plus isolées et les plus fragiles. Le collectif féministe radical britannique RedFem analyse comment l’euthanasie a des chances de toucher en priorité les femmes : celles-ci ont été socialisées dès l’enfance à un rôle de soutien et de sacrifice ; or l’euthanasie pourrait totalement être conçue comme une façon de libérer la place, par exemple en ne « pesant » plus trop sur la société sans « faire de vague ». Interrogée à l’Assemblée Nationale concernant le risque d’euthanasie pour bénéficier de l’héritage, Sandrine Rousseau a eu cette réponse d’une naïveté ou d’une hypocrisie désarmante : « mais nous voulons supprimer l’héritage ». C’est oublier que les querelles d’héritage peuvent être tout aussi importantes pour des biens de peu de valeur que pour des biens de grande valeur, eu égard notamment à la charge émotionnelle des biens et à la place dans la fratrie.

Enfin, la conception de l’euthanasie comme liberté, même en acceptant tous les postulats des gens favorables à l’euthanasie, oublie que si celle-ci est présentée comme une ultime liberté, elle n’en est pas une : il s’agit d’une clôture mettant fin à toute possibilité de vie sur terre pour la personne concernée. Si c’est cela la liberté, autant dire que les personnes condamnées à mort sont les plus libres du monde.

Bref, l’euthanasie nous offre un choix de société : celui d’une société de monades éliminant méthodiquement les plus fragiles sous couvert de vertu, et celui d’une société pouvant progresser vers le lien et essayant de faire survivre ses membres. Pour ma part mon choix est fait, et bien que je ne sois plus de gauche, il s’agit d’un des points sur lequel la gauche anti-oppression imagine, au niveau des militants de base, des initiatives montrant ce que sa grille de lecture pourrait apporter au monde contre les structures de péché.

 

Illustration : 26 mars 2026, rassemblement devant l’hôpital où la jeune espagnole Noelia Castillo a été euthanasiée.

 


Politique Magazine existe uniquement car il est payé intégralement par ses lecteurs, sans aucun financement public. Dans la situation financière de la France, alors que tous les prix explosent, face à la concurrence des titres subventionnés par l’État républicain (des millions et des millions à des titres comme Libération, Le Monde, Télérama…), Politique Magazine, comme tous les médias dissidents, ne peut continuer à publier que grâce aux abonnements et aux dons de ses lecteurs, si modestes soient-ils. La rédaction vous remercie par avance.

Facebook Twitter Email Imprimer

Abonnez-vous Abonnement Faire un don

Articles liés