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Des lettres qui grasseyent

Je m’apprêtais à une sieste méritée sous la glycine après un repas de famille dominical quand je reçus un message du rédacteur en chef. Sous le couvert d’une agréable flatterie, il voulait un article, pour tout de suite. Mais comment trouver un sujet d’exaspération et d’article quand on est en vacances chez soi, les bibliothèques débordantes de livres ? La sieste me porta conseil.

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Des lettres qui grasseyent

Que n’y avais-je pensé ! Le monde des lettres françaises s’agitait depuis quelques jours d’une affaire, dans la droite ligne de la Querelle des Anciens et des Modernes ou de la Bataille d’Hernani : il ne s’agissait pas cette fois-ci de savoir si les écrivains contemporains pouvaient dépasser les auteurs antiques, si le drame romantique devait s’affranchir des règles et triompher avec l’air du temps libéral, mais… de quoi s’agissait-il à vrai dire ?

Le texte de la lettre ouverte des auteurs publiés chez Grasset indiquait d’abord leur fidélité à Olivier Nora, leur éditeur, licencié de son poste de directeur général ; il n’y avait rien là que de louable, qu’il s’agît d’amitié, de relations d’affaires, ou de cette mystérieuse affinité littéraire qui relie l’auteur à son premier lecteur et conseil. Ensuite, on s’insurgeait contre le propriétaire de la maison d’édition et on refusait « d’être les otages d’une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme partout dans la culture et dans les médias ».

Bigre ! Que fallait-il comprendre dans ce texte où chaque mot avait dû être pesé entre quelques auteurs pour être suffisamment mobilisateur et suffisamment flou afin d’en faire signer cent-soixante-dix autres ? Le Fascisme ! Oui c’était cela ! Bon sang mais bien sûr ! Le Fascisme ne passerait pas ! Cent-soixante-dix écrivains prenaient la plume, ou plutôt le clavier, pour signer et le lendemain ils revêtiraient l’uniforme et prendraient leurs fusils, moderne bataillon sacré, pour faire don de leur vie à leur cause. La littérature française survivrait-elle, ou périrait-elle avec eux ? Je consultais attentivement la liste. J’en avais lu un sur dix, à peu près, j’en avais croisé le même nombre dans des conférences ou des cocktails, pas toujours les mêmes, et la moitié des noms me disait quelque chose. Tous n’étaient pas antipathiques, il y en avait même deux que j’avais trouvées jolies, il y avait également deux académiciens – l’Académie me fait, différemment, aussi rêver – et je n’avais pas détesté tous les livres que j’avais lus. Je ne me souviens pas d’avoir été transporté par aucun.

Quand la littérature devient bêlante

Comment ces honnêtes gens, puisqu’on peut penser que se mettre à écrire est une tâche anoblissante, qui n’ont plus vingt ans – aucun –, et qui ne sont pas tous d’extrême gauche, ont-ils pu signer une telle lettre ouverte ? Croient-ils vraiment entrer ainsi en résistance, contre le fascisme et pour les autrices (pouah le vilain mot) ? On dira que beaucoup de grands écrivains ont raconté n’importe quoi en dehors de leurs livres, comme tout un chacun, et parfois dans leurs livres. Et qu’il faut savoir hausser les épaules et passer outre, comme avec un ami qui dit des bêtises, ou avec un voisin de dîner mondain, pour ne pas fâcher l’amie qui reçoit. Mais peut-être l’auteur est-il intrinsèquement moutonnier, plus encore que l’homme moyen : il a tant besoin de reconnaissance, et ne veut pas se fâcher avec ceux qui le reconnaissent, ses pairs. Ce n’est peut-être pas si grave, il suffit de ne pas écouter les écrivains quand ils parlent politique et de ne pas lire leurs pétitions ; et c’est peut-être le meilleur service à rendre à la littérature.

Mais peut-être aussi certains écrivains sont-ils moutonniers dans leurs livres ; ils veulent être avec les autres, et écrivent pour être publiés par leurs pairs, et recensés et complimentés et vendre des ouvrages, et leurs premiers lecteurs, éditeurs et écrivains sont aussi un peu des moutons… Et c’est pour cela que l’écrivain contemporain adore les pétitions : on se tient au chaud entre gens comme soi, on sauve le monde, ce qui peut dispenser de faire de la bonne littérature, on réaffirme en signant la pétition qu’on est un écrivain reconnu. Et c’est pourquoi la littérature devient bêlante.

Mais revenons à nos moutons. L’herbe sera sans doute grasse ailleurs pour les auteurs. Mais que va devenir Grasset sans tant d’écrivains ? Y en a-t-il beaucoup encore qui, eux, restent, qui n’ont pas signé et qui se taisent prudemment ? Est-ce Grasset qui leur doit tout, ou eux qui doivent à Grasset, qui les a auréolés de son prestige ancien ? Car Grasset existait avant eux, avant qu’ils ne naissent, Bernard Grasset et Daniel Halévy publiaient dans les Cahiers Verts Barrès, Valéry, Mauriac, Maurras, Montherlant, Drieu La Rochelle, Giraudoux. Tous n’étaient pas à gauche, et ils n’auraient pas signé contre une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme dans la culture et dans les médias – bien au contraire pour certains. Ils se contentaient de signer de grands livres.

Sans doute certains des signataires, emportés un moment par la conviction d’un collègue, regrettent-ils déjà d’avoir signé ; d’autres au contraire se joignent à eux. Gageons que la campagne présidentielle à venir sera pleine de ces appels grandiloquents et sans doute inutiles. Nous promettons de ne pas commettre un article pour chaque. Il reste néanmoins à tirer les conséquences pratiques de celle-ci :

Cher Monsieur Bolloré,

J’ai appris dans les journaux que cent-soixante-dix auteurs quittaient la maison Grasset, que vous possédez. Il se trouve que j’ai dans les tiroirs quelques anciens manuscrits de romans, voire quelques poèmes, un livre d’histoire en préparation, sans parler de l’intégralité de mes articles dans Politique Magazine, qui formeraient un recueil intéressant, quoiqu’encore un peu mince. Ma participation à cette dernière publication, dont on connaît l’exigence, montre la qualité de mes écrits. Je serais donc heureux de vous rencontrer, avec le nouveau directeur général de Grasset. Je suis, Monsieur, votre serviteur.

 


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