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Quelle « avancée » pour la dissuasion nucléaire française ?

Dans un style qui lui est propre, avec une mise en scène théâtrale de son arrivée à l’Ile Longue en Falcon présidentiel escorté par quatre Rafale et une grandiloquence éprouvée, le président de la République, d’un pupitre surplombant le bassin accueillant le futur sous-marin nucléaire lanceur d’engin Le Téméraire, a délivré un discours sur la dissuasion nucléaire française dans la tradition formelle de ses prédécesseurs.

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Quelle « avancée » pour la dissuasion nucléaire française ?

Mais, ici, le Chef de l’État innove avec l’ouverture de cette dissuasion à nos partenaires européens dans des termes qui nous poussent à nous interroger sur la réalité d’une évolution conceptuelle de la doctrine française. Laquelle doctrine n’a pas fondamentalement varié depuis sa conception à l’ère gaullienne, du moins pour ceux qui ont assimilé l’intellectualisme – souvent hermétique, voire ésotérique pour le profane s’agissant d’une arme qualifiée de non-emploi – de son expression stratégique due aux penseurs militaires qu’étaient notamment, pour ne citer qu’eux, les généraux Beaufre, Poirier et Gallois.

Dans un discours de sept pages aux paragraphes souvent redondants, le Président se livre à un panorama mondial fort bien troussé des menaces où il note les multiples ruptures de l’ordre hérité de la période post-soviétique, opérées par une Russie décrite menaçante pour l’Europe, une Chine conquérante, une Asie instable (Inde, Pakistan, Corée du Nord), un Iran belliqueux en marche vers l’arme nucléaire. Quant aux États-Unis d’Amérique, leur désintérêt pour l’Europe devient manifeste en même temps que l’assurance de leur couverture nucléaire dans le cadre de l’Alliance atlantique semble de plus en plus vaporeuse. Au demeurant, toutes ces puissances poursuivent un accroissement et un perfectionnement de leur arsenal nucléaire avec une publicité certaine.

On le voit, avec raison, pour le chef de l’État, l’heure est au réarmement de l’Europe. Donald Trump l’y incite lui-même. Et la France, seule puissance nucléaire de l’Union européenne, doit tenir son rang dans un domaine qui ne lui est pas encore ouvertement contesté et où l’opportunité de se présenter en leader et en garant d’une défense collective en Europe reste une occasion à saisir. Si elle avait perdu de sa force au temps des « dividendes de la paix » avec la disparition de la menace existentielle soviétique, la dissuasion reprend de la vigueur devant l’état actuel du monde et impose à la France de rehausser son effort en ce domaine par l’accroissement du nombre de têtes nucléaires et la modernisation des porteurs et des vecteurs de l’arme, sous-marins, avions, missiles. Armement strictement stratégique depuis l’abandon des missiles terrestres à caractère tactique (système Pluton) puis préstratégique (missile Hadès) auquel il faut ajouter le démantèlement de la composante terrestre stratégique du Plateau d’Albion.

Nos intérêts vitaux dépassent le tracé de nos frontières, celles du territoire hexagonal et ultra-marin

Mais, pour être recevable par nos partenaires du continent européen, encore faut-il présenter l’outil dissuasif français comme utile à tous en l’ouvrant à la concertation, d’autant que les conflits « sous le seuil nucléaire » se multipliant à nos portes, la montée aux extrêmes pourrait subvenir si elle n’est pas interdite par l’arme nucléaire.

La nouveauté du discours sur une dissuasion nucléaire « avancée » vient du constat, implicite autrefois mais désormais explicite, que nos intérêts vitaux dépassent le tracé de nos frontières, celles du territoire hexagonal et ultra-marin. Et donc qu’il existe une part commune de nos intérêts vitaux avec ceux de nos alliés en Europe qui appelle une dimension européenne de la dissuasion française. D’où, pour le président Macron, la nécessité d’engager, depuis 2020 apprend-on, un dialogue avec nos partenaires1, de les associer aux exercices de nos forces nucléaires2, de leur faire visiter les sites stratégiques concernés et d’aller jusqu’au « déploiement de circonstances » de nos aéronefs porteurs d’armes chez nos alliés « dans la profondeur du continent européen ». Selon le chef de l’État toujours, cette « dispersion sur le territoire européen » devrait « compliquer le calcul de nos adversaires » au cas où… ?

La doctrine française reste celle du « faible au fort » et de la « stricte suffisance » en termes de moyens. Elle repose sur l’indétermination de nos intérêts vitaux et l’assurance en cas d’atteinte à ceux-ci ou d’agression du territoire national d’un « avertissement nucléaire unique et non renouvelable », selon les mots du chef des Armées. Du temps de la Guerre froide, cet ultime avertissement était dévolu aux armes tactiques puis préstratégiques qui ont disparu de la panoplie. Aujourd’hui, on peut penser que le moyen serait celui de l’arme aérienne, celle justement qui pourrait faire l’objet de la nomadisation chez nos alliés européens selon le concept de dissuasion avancée.

La magie présidentielle du « en même temps »

Toutefois, cette « avancée » ne peut être vue comme une évolution doctrinale du concept de la dissuasion. Car, à bien y regarder, la décision d’emploi ou de non-emploi revient exclusivement au chef de l’État, seul à pouvoir décider d’user de l’avertissement nucléaire. Et ceci est redit plusieurs fois avec force par le président au long de son discours. Cette décision ne sera donc pas partagée par un ou plusieurs de nos alliés y compris ceux qui auront accueilli sur leur sol des têtes françaises. La nouveauté qui peut interroger le citoyen demeure la possibilité de disperser des armes chez nos alliés en période de crise avec leur assentiment bien sûr.

Mais, ici, la magie présidentielle du « en même temps » (on partage… mais pas tout !) pourrait conduire à quelques incohérences ou contradictions, voire à de futures revendications. En effet, il peut paraitre difficile de concevoir qu’en cas de crise sur le continent européen, un chef d’État ayant accepté conjoncturellement d’héberger des porteurs français ne soit pas associé à la décision d’un emploi éventuel ; déjà il aura pris le risque d’offrir une cible privilégiée à un adversaire avant l’avertissement nucléaire français. Quel intérêt pour lui et son pays ? Également, le chef d’État concerné peut-il avoir l’assurance que ce déploiement sur son territoire d’une arme française le garantit d’une attaque d’un adversaire identifié s’il n’en maitrise pas lui-même l’emploi ? Est-on sûr des dispositions mentales des responsables des pays qui, selon les dires du président Macron, ont accepté l’offre française de cette « dissuasion avancée » ? Ne vont-ils pas nourrir quelques arrière-pensées en vue de prendre possession un jour de l’outil nucléaire français dans ses œuvres vives industrielles et matérielles ? Ne sera-t-il pas tentant pour eux de revendiquer au nom de l’équilibre ou de l’égalité devant des menaces communes de posséder en propre leurs armes, leurs porteurs, leurs vecteurs en exigeant de la France le partage des compétences scientifiques et industrielles dans ces domaines ultrasensibles.

Déjà, sur le nucléaire civil, on peut observer la conversion à 180° du chancelier allemand, suivi récemment d’ailleurs par la présidente allemande de la Commission européenne qualifiant d’ « erreur stratégique » l’abandon du nucléaire énergétique. Si l’Allemagne maîtrise demain l’énergie civile dans toute son ampleur, le contexte géostratégique actuel qui conduit au réarmement germanique prôné avec force par F. Merz ne pourrait-il pas le conduire aussi à revendiquer l’accès à l’atome militaire ? Pourquoi n’accèderait-il pas à ce que la France possède déjà de long terme ? Avec sa volonté de posséder la première armée d’Europe, la cohérence voudrait qu’il en possède tous les attributs, y compris l’arme nucléaire. Mais aussi qu’adviendra-t-il si la dispersion conduisait à s’installer aux frontières occidentales de la Russie, dans les États baltes notamment ? La France – le peuple français en l’occurrence – est-elle prête – est-il prêt – à aller vers l’ultime avertissement dans un tel cas de figure ?

Prendre la main sur une future défense européenne

En allant plus loin, la Commission européenne pourrait décider de s’emparer à son profit de cette faculté proposée à certains des membres de l’UE par la France ; la Présidente de la Commission n’a-t-elle pas créé de sa propre autorité en 2024 un Commissaire européen à la défense et à l’espace qui n’existe pas dans les traités sur l’UE et sur son fonctionnement (TFUE) ? Ne serait-ce pas l’occasion de répondre à la tentation de rendre communautaires les questions de défense ; auquel cas, après ce premier pas du président français vers l’Europe, une étape suivante pourrait inciter la Commission à s’immiscer dans le débat sur une souhaitable dissuasion nucléaire européenne au vu du désengagement américain, par exemple ?

On ne peut s’empêcher de penser que, par ce biais, E. Macron tente de prendre la main sur une future défense européenne, à son avantage, avant d’aller vers une armée européenne et donc vers le fédéralisme auquel celle-ci conduira nécessairement. Ainsi, cette évolution dans la posture dissuasive française, qui pourrait paraître anodine s’agissant de gesticulation de gestion de crise, avec des affèteries de dispersion en Europe de nos moyens, augure de possibles revendications de nos alliés européens ; au premier rang desquels se range l’Allemagne qui manifeste une volonté annoncée de primauté militaire sur le continent (tiens donc !), puis des instances européennes par la suite.

Enfin, dernière interrogation, une telle évolution de la gestuelle avant crise, qu’on ne peut, encore une fois, qualifier de « doctrinale », peut-elle être de la seule responsabilité présidentielle alors même que le sort de la nation serait en jeu ? Dans quel cénacle cette idée a-t-elle germée et à l’issue de quels débats a-t-elle été décidée par le chef de l’État ?

 

1   Proposition déjà formulée depuis F. Mitterrand et dont le général De Gaulle aurait eu « l’intuition » selon les mots d’E. Macron. Le processus existe déjà depuis 2010 avec le Royaume-Uni du fait des accords de Lancaster House et du traité Teutatès de coopération nucléaire franco-britannique, dont le programme Epure.

2   Action déjà mise en œuvre avec les Britanniques en 2025.


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