Civilisation
Compassion et ordre public
Voici quelques années, François Schuiten, cocréateur avec Benoît Peeters des Cités Obscures, avait annoncé ne plus souhaiter illustrer de bandes dessinées.
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Dans son Dictionnaire amoureux de la bande dessinée, Benoît Peeters mêle érudition et ferveur.
Publié dans la collection « Dictionnaire amoureux », l’ouvrage n’a rien d’un simple abécédaire savant. Peeters y circule en lecteur passionné, en historien attentif et en praticien du médium. On retrouve bien sûr l’analyste rigoureux de Hergé, fils de Tintin ou de Sandor Ferenczi : L’enfant terrible de la psychanalyse, capable d’éclairer en quelques pages une œuvre, un auteur ou un motif récurrent de la bande dessinée. Mais ce qui frappe ici, c’est la liberté de ton : l’ordre alphabétique devient prétexte à flânerie, à souvenirs personnels, parfois à des prises de position très assumées.
Car Peeters n’écrit pas de surplomb. Il parle depuis un compagnonnage de toute une vie avec le neuvième art. Les grandes figures (inévitablement Hergé en fait partie) côtoient des créateurs plus inattendus, et les analyses pointues alternent avec des notations sensibles sur la lecture, l’enfance ou le plaisir du dessin. Cette circulation constante entre savoir et émotion donne au livre sa chaleur particulière.
C’est là que se perçoit une évolution récente de l’auteur. Depuis qu’il a signé le scénario de Comme un chef pour Aurélia Aurita, quelque chose s’est déplacé dans son écriture critique. Sans rien perdre de sa précision, Peeters semble accepter davantage la subjectivité, le trouble, voire une forme de mise à nu. Dans ce Dictionnaire amoureux, l’armure de l’universitaire se fissure par moments pour laisser apparaître l’homme de passion, le lecteur émerveillé, parfois même le témoin inquiet de l’évolution du médium.
Le livre gagne ainsi en proximité ce qu’il refuse en neutralité froide. On y entre par curiosité, on y reste par attachement. À rebours des sommes académiques, Peeters propose une cartographie affective de la bande dessinée, où l’intelligence critique ne s’oppose jamais au plaisir. Une manière, au fond, de rappeler que la BD n’est pas seulement un objet d’étude, mais un territoire vécu – et profondément aimé.

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