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Rome-Écône : je t’aime, moi non plus ?

En examinant les problèmes qui agitent l’Église contemporaine, la situation de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX) est l’un des dossiers les plus sensibles. À la différence de certaines fractures ecclésiales, la « brouille » entre Rome et Écône dure depuis plusieurs décennies et s’inscrit dans la durée, tout en connaissant une alternance de moments « chauds » et de périodes de relatif dégel. L’annonce de sacres épiscopaux prévus le 1er juillet 2026 remet à la une cette fracture ecclésiale.

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Rome-Écône : je t’aime, moi non plus ?

(AP Photo/Keystone, Olivier Maire)/Switzerland_Pius_Society_SIO302/0906291633

Le 2 février 2026, l’abbé Davide Pagliarani, Supérieur général de la FSSPX, a annoncé des sacres prévus le 1er juillet prochain. Dans un long entretien publié peu après, le supérieur insiste sur l’état de l’Eglise et estime qu’il n’est plus possible de faire son salut dans une paroisse ordinaire. Aussitôt la perspective du sacre sans mandat pontifical revient sur le devant de la scène catholique avec la crainte d’une rupture qui prendrait une tournure définitive. Des propos favorables aux sacres de prêtres de la FSSPX se multiplient en chaire ou sur internet. Le 12 février, une rencontre a lieu entre le supérieur de la FSSPX et le cardinal Fernández, le préfet du Dicastère pour la foi. Un communiqué publié par Rome indique que des discussions auront lieu tout en rappelant les conséquences du sacre épiscopal sans mandat pontifical. À nouveau, le dossier des relations entre Rome et Ecône revient au premier plan. La situation canonique globale de la FSSPX n’est toujours pas réglée, la fraternité continuant à ne pas avoir d’existence officielle, malgré des « facilités » accordées par Rome pour les confessions et les mariages (l’octroi d’une juridiction) et un climat parfois cordial avec les autorités de l’Église, voire avec le clergé diocésain. Pour analyser les développements actuels, il faut partir de loin, car la situation dure depuis plusieurs décennies.

Une FSPPX propulsée dans des temps déboussolés

Fondée en 1970, la FSSPX doit sa notoriété à la crise de l’Église. Dans une époque où les catholiques étaient déboussolés par des réformes radicales – notamment liturgiques – et le marasme qui régnait dans toute l’Église, elle devint une solution dans la mesure où elle proposait une offre catholique classique, c’est-à-dire tout ce que pouvait proposer une paroisse catholique jusqu’au concile (vie sacramentelle, prédication, etc.). Mais parce que cette offre était organisée et structurée, avec notamment un séminaire formant des prêtres, elle s’attira rapidement les hostilités des évêques de France. La tension monta d’un cran avec l’implication de Rome qui priva la fraternité de son existence canonique. Son fondateur fut suspendu a divinis en 1976. Cette fracture ne fut pas résolue et en 1988, malgré des discussions avec Rome où un statut d’une société de vie apostolique fut même envisagé, Mgr Lefebvre sacra quatre évêques et fut excommunié en application du Code de droit canonique qui prévoit que le sacre sans mandat est passible d’une excommunication latae sentenciae. Parallèlement, la Fraternité se développa en Europe et dans le monde, sans qu’une régularisation ne soit trouvée. Entretemps, d’autres communautés traditionnelles se développèrent et la célébration de la messe traditionnelle fut loin d’être l’apanage de la FSSPX. Au cours des années 2000, des contacts reprirent. Initiés sous le Pontificat de Jean-Paul II, ils débouchèrent en 2009 sous Benoît XVI sur la levée des excommunications des évêques sacrés illégalement. S’engagèrent des discussions doctrinales qui durèrent jusqu’en 2011 puis, en 2012, une négociation en vue d’un statut. Mais le processus n’aboutit pas. Le changement de pape sembla donner un cap différent, mais François n’abandonna pas le dossier. Benoît XVI rencontra fréquemment des membres de la FSPPX, à commencer par le Supérieur général de l’époque, Mgr Fellay, déplorant même que cette institution ne dispose d’aucun statut. En 2016, il octroya même une juridiction aux prêtres de la FSSPX pour confesser. La même année, Rome proposa une régularisation n’exigeant qu’une simple adhésion à la profession de foi de Paul VI. La reconnaissance d’un statut sans véritables contreparties doctrinales. Mais depuis, la situation traîne, même si l’abbé Pagliarani, devenu Supérieur général en 2018, affirme avoir demandé des entretiens à Rome depuis 2019. Quelques années plus tard, en 2021, Rome redonna à nouveau au missel tridentin un statut précaire. On se demande quel aurait été le fil des événements si la FSSPX avait été régularisée. Sans faire d’histoire fiction, on se doute que le climat aurait été différent. On mesure la connexion des dossiers, mais aussi l’incohérence dans le traitement du dossier « traditionnel » depuis 1988, le statut du missel tridentin étant lui-même un révélateur de l’absence de ligne cohérente de la part de Rome qui aura dit tout et son contraire. Mais au fur et à mesure que la situation dure, des problèmes pratiques réapparaissent. Depuis le départ de Mgr Williamson en 2012 et le décès de Mgr Tissier de Mallerais en 2024, il n’y a plus que deux évêques au sein de la FSSPX et une relève est nécessaire pour confirmer ou ordonner dans le monde entier. Ce qui a été esquissé en 2025 réapparaît au grand jour avec l’annonce du 2 février qui fait planer le spectre de l’excommunication. Ce qui se profile, c’est le retour à une situation proche de 1988, mais sans revenir à la case-départ.

L’annonce des sacres survient dans un contexte radicalement différent par rapport à 1988

Il ne faudrait cependant pas tomber dans une vision réductrice, qui évacuerait certains paramètres de la situation actuelle. 2026 n’est pas 1988. Si la FSSPX a pris l’habitude de recourir à elle-même et d’agir de façon autonome, les relations avec l’Église sont loin d’être exécrables. Le plus paradoxal est que l’annonce des sacres du 2 février dernier intervient dans un contexte de relatif apaisement. La FSSPX peut accéder aux sanctuaires, aux basiliques romaines – c’était le cas lors de l’année jubilaire, en août dernier – sans trouver portes closes. Il y a même des diocèses ou les membres de la FSSPX peuvent déjeuner sereinement avec leurs confrères diocésains. La Fraternité n’est pas ostracisée ou isolée. À la différence des années 1970 et 1980, certaines choses ont changé, y compris avec cet assouplissement canonique initié par Benoît XVI par la levée des excommunications, puis confirmé par François par l’octroi de facultés canoniques pour confesser ou de marier afin de suppléer au défaut de juridiction. Même si l’annonce des sacres répond à des logiques d’autonomisation ou à des raisons endogènes propres à la Fraternité, elle s’inscrit à contre-courant d’une pacification entamée au cours des années 2000 en faisant peser des risques, dont le plus évident est l’excommunication que Rome pourra difficilement nier, même si certains envisagent la non-publication du décret d’excommunication pour ne pas envenimer la situation.

Une argumentation délicate

Depuis le 2 février dernier, on constate une multiplication des justifications au sein de la FSSPX pour préparer les consécrations du 1er juillet 2026. Pour justifier la légalité d’un sacre sans mandat pontifical, elle invoque des arguments qui se situent à différents niveaux. Pour écarter l’irrégularité du sacre d’un évêque sans mandat pontifical, certains invoquent à nouveau la distinction entre le pouvoir d’ordre (pour résumer, c’est le pouvoir sacramentel) et le pouvoir de juridiction (le pouvoir de gouvernement). Mais la juridiction d’un évêque n’est pas superflue et relève aussi du droit divin de l’Église lorsqu’une consécration épiscopale est effectuée. Quand on sacre un évêque, on lui attribue toujours une juridiction. Même un évêque auxiliaire ou un nonce apostolique devient évêque in partibus quand il est sacré évêque – en gros, on lui attribue un diocèse fictif. Il n’existe pas d’ordre sans juridiction, et c’est parce qu’il y avait un problème au niveau des confessions assurées au sein de la FSSPX, que le pape François avait justement remédié au défaut de juridiction en 2016 en la garantissant à tous les prêtres qui lui sont liées. La FSSPX invoque un état de nécessité. Mais à quel niveau se situe-t-il ? Au niveau de l’Église, la situation reste trop complexe pour que l’on puisse affirmer que la FSSPX est menacée. Cela signifierait-il qu’elle est le seul espace de respiration dans le monde catholique et que sa survie est une question proprement ecclésiale ? Or elle ne l’a jamais affirmé, car elle prendrait le risque de se considérer comme la seule Église véritable – le théologien dominicain Yves Congar indiquait qu’il y avait schisme à partir du moment où la partie se prend pour le tout. Mais si la FSSPX est menacée, n’est-ce pas tout simplement parce qu’elle n’a plus que deux évêques – l’un né en 1957, l’autre né en 1958 – pour couvrir un territoire immense et qu’il devient nécessaire de garantir la pérennité d’une œuvre qui, sans évêques, serait compromise ? La survie d’un institut religieux, certes dans une situation particulière, correspond-il à un état de nécessité surtout quand ce dernier a contribué progressivement à le mettre en place – certes sans l’avoir initialement désiré – en se soumettant le moins possible aux autorités ecclésiales ? Enfin, au niveau de l’argumentation doctrinale, on retrouve des éléments classiques du discours la FSSPX. Un prêtre dénonce la réunion d’Assise de Jean-Paul II organisée en 1986 en présence des différents cultes. Le danger est de donner un poids important à des démarches qui ne sauraient avoir un statut magistériel égal à celui d’une encyclique. Pourquoi ne pas avoir cité du même pape l’encyclique publiée en 1990, Redemptoris Missio, qui entendait recadrer ce dialogue interreligieux en l’intégrant dans la mission – tout en la distinguant de cette dernière – mais en précisant néanmoins qu’il « ne dispense pas de l’évangélisation » (n. 55) ? On peut regretter cette absence de hiérarchisation entre les différents actes ecclésiaux.

 


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