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LA DÉFENSE DE L’EUROPE : DISCOURS ET ACTES

Atlantistes et Européistes essaient de trouver une posture face à ces États-Unis incertains. Les premiers comptent que la parenthèse Trump se refermera, les seconds prônent l’entrée de l’Ukraine dans l’UE. Mais de bons accords bilatéraux remplaceraient avantageusement les postures.

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LA DÉFENSE DE L’EUROPE : DISCOURS ET ACTES

Photo: Kay Nietfeld/DPA/SIPA/2602131839

Depuis le début de l’année le président Trump se livre à un feu d’artifice : les menaces violentes sont suivies de propositions d’accords en fait léonins, et cela va du Groenland aux droits de douane, aux plateformes électroniques et au pétrole. Les Européens en ont le tournis, et un consensus apparaît : on ne peut pas s’en remettre pour tout aux États-Unis, comme on le faisait depuis 1949 et encore plus depuis 1990.

Mais qu’entend-on au juste ? D’abord deux grands types de discours, celui des Atlantistes « quand même » et celui des Européistes (deux discours qui dans les faits finissent par converger dans le refus d’une véritable politique européenne de puissance, dans un mélange de conviction libérale et de résignation).

Les Atlantistes d’abord. Beaucoup de responsables européens, et en particulier les Britanniques, proposent en fait de faire le gros dos, d’attendre la fin du trumpisme et de revenir ensuite à l’Alliance, toujours conduite par Washington. Mais le trumpisme n’est pas une nouveauté radicale : avec des nuances dans le langage, on a déjà connu des périodes au cours desquelles Washington faisait chanter les Européens en menaçant de leur retirer son soutien.

D’autre part des liens de toute nature existent avec les États-Unis, en dehors même de la sphère militaire, y compris les liens économiques, financiers, et les réseaux de toute nature des élites occidentales. Il est donc peu probable que la « méthode du gros dos » permette aux Européens de résoudre un problème de sécurité qui n’est pas conjoncturel, mais structurel, et de retrouver un minimum d’indépendance.

Une variante très à la mode du discours « atlantiste » (cf. la conférence sur la sécurité à Oslo, début février), d’ailleurs en soi moins irréaliste, consiste à s’appuyer sur le fait que l’Alliance atlantique n’exige pas l’unanimité des participants pour une action militaire (à la différence de l’Union européenne, point essentiel) : c’est la fameuse « coalition des volontaires » proclamée en particulier par Londres et Paris, apparue en mars 2025 pour soutenir l’Ukraine malgré la prise de distance américaine, et qui regroupe 31 pays ainsi que l’OTAN et l’UE.

Mais dans les faits cette coalition dépendrait totalement des procédures OTAN, du renseignement américain, des moyens électroniques de toute nature des États-Unis et d’une autorisation de leur part pour utiliser maints matériels, comme les avions F-35 dont les logiciels dépendent en permanence de Washington. Autrement dit, pas moyen de bouger pied ou patte sans l’accord de Donald Trump.

Les Européens doivent pouvoir rétablir une capacité de dissuasion autonome

À côté, le discours « européiste ». Le thème à la mode c’est que l’on va faire entrer l’Ukraine dans l’UE dès 2027 pour barrer la route à la Russie après un cessez-le-feu qui devient probable assez vite, et pour établir un impressionnant ensemble géopolitique. Et Bruxelles commence à vouloir élargir ses compétences à la défense, non seulement avec des crédits (d’ailleurs limités) pour développer l’industrie d’armement mais aussi avec la création dans la nouvelle Commission d’un « commissaire à la Défense » nullement prévu dans les textes européens.

Mais ces projets soulèvent d’immenses problèmes. Moscou était tout à fait opposé à l’entée de l’Ukraine dans l’UE (le projet de traité d’association de 2013 avait été l’une des causes de l’occupation de la Crimée début 2014). Mais brusquement, l’été dernier, Poutine a déclaré ne pas s’opposer à l’entrée de l’Ukraine dans l’UE. Pourquoi ce changement radical ? Peut-être bien parce que l’entrée de l’Ukraine poserait à Bruxelles mais aussi à Kiev tant de problèmes que l’Union s’en retrouverait en fait affaiblie et parce que la nouvelle situation permettrait à la Russie d’augmenter ses pressions sur Bruxelles.

En fait, ce projet est trompeur : le traité de Lisbonne parle bien d’assistance militaire entre les États membres, de façon d’ailleurs plus contraignante que ne le fait l’articles V du Pacte atlantique, mais précise également que cette assistance reste dans le cadre de l’OTAN. On est donc ramené au cas précédent.

Certes, on pourrait imaginer une réforme des textes européens, mais celle-ci exigerait l’unanimité et prendrait dans le meilleur des cas des années. Quant à l’établissement d’une véritable industrie européenne de défense couvrant les différents secteurs, la mise en place d’un système de renseignement, d’observation, de commandement à la fois aboutis et pouvant réellement fonctionner le cas échéant en dehors de l’OTAN, tout cela prendrait (ou prendra, si l’on est optimiste) de 10 à 15 ans.

Or les Européens, dans les crises du monde actuel et quoi que l’on pense des origines et des suites de la crise ukrainienne, doivent pouvoir rétablir une capacité de dissuasion autonome face à la Russie, mais aussi face à d’autres menaces possibles, provenant de la Méditerranée ou du Sud. Et ce très vite, dans un délai de deux ou trois ans au maximum. Il faut pour cela concevoir une organisation ad hoc, très souple, permettant des coopérations militaires en dehors des cadres contraignants de l’OTAN ou de l’Union européenne (on notera que les textes européens n’excluent pas des « coopérations renforcées » entre certains États membres, à condition que les autres ne s’y opposent pas).

La RFA bâtit, vers l’Europe centrale et la Baltique, un véritable espace stratégique

Il faudrait envisager des états-majors de théâtre pour telle ou telle zone, reposant sur des coopérations de type interétatique sans lourdeurs excessives (c’est après tout comme cela que cela a fonctionné pendant les deux guerres mondiales). Les moyens de communication et de renseignement de tous types dont ils disposeraient seraient peut-être moins performants que ceux de l’OTAN mais ils existent et seraient indépendants d’un éventuel veto américain. Les Européens produisent des armes, des moyens de communication, des radars, des satellites, ils pourraient bâtir quelque chose relativement rapidement, sans rechercher une perfection illusoire : on dissuade avec ce que l’on a… Et ils pourraient s’attaquer à une grave faiblesse trop méconnue : les difficultés matérielles mais aussi juridiques que rencontrent les transports militaires en Europe. On n’a pas besoin de Washington pour renforcer des ponts ou pour accélérer les procédures d’autorisation de transit.

Il existe d’ailleurs des premiers signes dans ce sens : Paris et Londres tentent depuis un an ou deux de resserrer leurs liens stratégiques, même si on doute que cela puisse aller bien loin à cause de la dépendance persistante du Royaume-Uni envers Washington. La RFA bâtit, vers l’Europe centrale et la Baltique, un véritable espace stratégique, avec des troupes garnisonnées dès le temps de paix (comme en Lituanie) et des ventes d’armements. Depuis quelques semaines Berlin et Rome resserrent leurs liens, envisagent de construire ensemble le « chasseur du futur » et le chancelier Merz comme Giorgia Meloni paraissent plus pragmatiques dans leurs rapports avec les États-Unis et d’esprit plus libre que leurs prédécesseurs.

La France reste pour le moment en arrière de la main, peut-être parce qu’elle compte trop sur son « joker » nucléaire. Mais elle pourrait renforcer ses liens avec l’Italie et l’Espagne (les industries militaires des trois pays collaborent déjà) pour prendre en compte les menaces qui viennent de la Méditerranée et du Sud. La France est le seul pays européen à avoir des compétences dans tous les domaines, des armements conventionnels à l’espace en passant par l’atome, les moyens électroniques, etc.

Pour répondre à l’urgence stratégique, les Européens, dont les intérêts ne sont pas coextensifs à ceux des États-Unis, c’est désormais évident pour tout le monde, pourraient s’organiser très rapidement sans préalables politico-juridiques sans fin, en se répartissant les rôles, à condition de sortir des schémas de pensée en vigueur depuis les années 1950 et, bien sûr, de le vouloir.

 

Illustration : Friedrich Merz prend sous son aile le petit Français.

 


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