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1. La glu qui tache

Il y a désormais, dans la langue publique, une odeur. Une odeur de salle d’attente, de linge tiède, de morale faisandée. L’on y parle avec des gants, l’on y pense avec des béquilles, l’on y marche sur la pointe de l’âme. Ce n’est plus une langue vivante : c’est une langue sous perfusion, administrée par des infirmiers du Bien, des garde-malades de la pensée, toute une domesticité satisfaite qui confond la conscience avec le règlement intérieur.

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1. La glu qui tache

La novlangue n’est pas née du génie, mais de la peur. Elle suinte la couardise satisfaite. Elle est faite pour les embaumeurs : ces petits artisans de la vertu qui vivent au chevet des idées mortes et les maintiennent artificiellement « présentables » à coups de bons sentiments frelatés. Ils ne parlent pas : ils posent des pansements lexicaux. Ils ne pensent pas : ils désinfectent. Leur vocabulaire sent la javel morale, l’antiseptique idéologique, le désodorisant social.

Voyez-les : visages lisses, regards prudents, mâchoires molles. Ils articulent des mots mous comme des hosties périmées — « bienveillance », « inclusion », « sensibilité ». Ils mâchent ces syllabes comme on mâche une gomme obligatoire, histoire de prouver qu’ils appartiennent au club des domestiques heureux. Leurs phrases collent aux doigts. On en sort poisseux, englué, suspect. C’est une glu qui tache, et qui tache durablement : elle marque celui qui parle vrai comme une faute morale.

Car ces gens-là ne discutent pas : ils admonestent. Ils ne réfutent pas : ils signalent. Ils ne cherchent pas le vrai : ils traquent le ton. Le fond leur est indifférent ; seule compte l’intonation conforme. Leur pensée est une police du soupir, une gendarmerie de la nuance, une brigade du froncement de sourcil. Ils ont remplacé l’argument par la moue, le raisonnement par l’air offensé. Et comme ils ignorent tout — absolument tout — ils se vengent en interdisant.

Une jubilation de larbin bien nourri, une ivresse de sous-chef

Ignorance massive, compacte, satisfaite d’elle-même. Ignorance de cuistre décoré. Ils n’ont rien lu, rien vu, rien compris, mais ils surveillent tout. Leur culture tient dans trois slogans, deux circulaires et un manuel de bonnes manières idéologiques. Ils parlent de « déconstruction » comme un concierge parle d’architecture, de « stéréotypes » comme un perroquet parle latin. Ils prennent leurs tics pour des idées et leurs réflexes pour une morale.

Le plus répugnant n’est pas leur sottise : c’est leur joie servile. Ils aiment obéir. Ils aiment corriger. Ils aiment faire taire. Il y a chez eux une jubilation de larbin bien nourri, une ivresse de sous-chef. Ils remercient la laisse. Ils bénissent la muselière. Ils s’excusent d’exister, mais exigent des autres une repentance perpétuelle. Leur bonheur est un bonheur de chenil chauffé.

Ce dressage n’est pas brutal : il est sucré. C’est un dressage à la glu, à la caresse visqueuse, à l’émotion obligatoire. On n’argumente plus : on attendrit. On ne démontre plus : on sanglote. On ne cherche plus à convaincre : on culpabilise. La vérité devient inconvenante, le réel grossier, la franchise obscène. Tout doit passer par le filtre du sentiment approuvé, sous peine d’excommunication sociale.

Ainsi se meurt une civilisation : non sous les coups, mais sous les sourires. Non par la violence, mais par la mièvrerie réglementaire. Quand une langue devient un certificat de bonne conduite, elle cesse d’être un instrument de pensée. Quand parler vrai devient une faute de goût, la liberté est déjà morte, embaumée sous des couches de sucre moral. À cette société de gomme et de pansement, il n’y a qu’un remède : la parole libre, rude, incarnée. Le droit de nommer, de rire, d’exagérer, de caricaturer, de blesser parfois — car toute vérité un peu vive irrite. Une civilisation qui renonce à sa langue vivante pour complaire à ses croque-morts choisit elle-même sa mise en bière.

 

 


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