Car les livres contiennent le monde et son histoire, et ils contiennent encore l’avenir, des mondes inconnus, des ailleurs et des ici, à parcourir, à creuser, à dévorer. Bref, les vrais aventuriers vivent dans les livres, avec les livres, sont fous de livres. Une chronique reste une lucarne bien étroite sur cet univers sans limites ; mais on peut quand même entrebâiller la porte, lancer un rai de soleil… J’attrape trois bijoux : Roman policier, de Philibert Humm (éd. des Équateurs) ; De vrais gentlemen, de Richard de Seze (éd. Salvator) ; Avec les grands livres, d’Emmanuel Godo (éd. de l’Observatoire). Aucun rapport entre eux, si ce n’est qu’ils font partie de mes trouvailles.
Philibert Humm continue de creuser son filon : après Roman fleuve (présenté dans Politique magazine n° 219) et Roman de gare (dans Politique magazine n° 241), voici Roman policier. On connaît la ficelle : faire croire qu’on écrit un livre d’un genre particulier, alors qu’on en écrit un autre, ce qui met l’esprit en joie. Le premier n’était fleuve que par la Seine qu’on descendait, le deuxième n’était de gare que parce qu’on prenait le train, ce troisième n’est policier que par le rêve que l’auteur fait, avec son complice Vincent Dedienne, de résoudre l’énigme d’un crime inoffensif, qui se révélera… – vous verrez bien. Cela se passe à Pau, et comme on n’a pas encore assez parlé de Pau, on va s’y rendre afin de rassurer les populations apeurées, car « la France a peur », c’est la première phrase, et la dernière sur le sujet. Il faut dire qu’on a plutôt envie de rigoler que de trembler. Malgré ce, il faut tout de même se prendre au sérieux, et renifler des indices. Et comme on ne sait pas des indices de quoi, c’est au jugé. Mais je suis bon, je vais vous éclairer à la lanterne sourde : il faut chercher des indices de subversion de la langue, et aussi des indices de littérature ; comme dit l’autre : « lit tes ratures », car la vérité recalée est sous les traits qui biffent. Expressions ravigotées, auteurs allègrement pilotés, voilà le menu.
Plus besoin d’écoutes téléphoniques aujourd’hui, avec toutes les traces laissées sur la toile
Un exemple : « Louise est là [héroïne centrale enfin rencontrée], qui n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat. » Explication bienveillante : il s’agit d’un détournement de la phrase capitale, qui dénoue Le mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux, un des premiers grands romans policiers. Recoupez, et savourez. Un autre exemple : le héros interroge trois commerçants : « une opticienne qui n’avait rien vu, une vétérinaire ayant d’autres chats à fouetter, et la gérante d’un salon de coiffure, qui n’était pas de mèche ». Un peu léger, penserez-vous ? Voici du lourd pour vous apaiser : plus besoin d’écoutes téléphoniques aujourd’hui, avec toutes les traces laissées sur la toile ; « désormais chacun s’espionne seul, comme un grand, se file et se signale à tout bout de champ. » Philibert Humm est un moraliste bien de chez nous, comme Dac, Devos, Desproges, et tutti quanti. Mais lui, il livre sa sagesse sous la forme d’un livre-jeu.
Et maintenant, cours de lexicologie. Le dictionnaire Larousse prétend qu’un gentleman est « un homme d’une parfaite éducation et d’une conduite irréprochable ». Dans De vrais gentlemen, un titre d’une ironie cruelle, Richard de Seze nous démontre sur pièces qu’il en a menti. Bien sûr, on trouve des crapules dans tous les pays du monde, mais la particularité de ces crapules so british, c’est d’être honorées dans leur pays par les plus hautes distinctions, d’être proposées en modèles de supériorité, de classe. L’auteur nous offre donc une série de portraits à la manière de nos classiques, si finement féroces ; on se souvient du buste qui sert d’illustration aux Maximes de La Rochefoucauld : celui d’un stoïcien qu’une main démasque. Richard de Seze arrache les masques britanniques avec la jubilation d’un Don Quichotte lâché dans la piste aux illusions. Je le compare à Don Quichotte pour la raison que, comme le héros de la Manche, il frappe en sachant bien que ses coups ne changeront rien à la triste réalité : les Anglais, et leurs admirateurs atteints de berlue, continueront de vivre dans la perfidie et l’hypocrisie, avec par-dessus une bonne conscience à faire honte aux plus gras Tartuffe.
Lord Kitchener, l’inventeur des camps de concentration
Cette galerie de portraits emprunte à toutes les époques et à toutes les classes, afin de montrer que nos voisins d’outre-Manche sont depuis toujours un peuple ami du mensonge et de la méchanceté, quoique les plus proches de nous soient les plus déplorables. Les faits rapportés sont rigoureusement documentés, et l’auteur nous donne, outre des notes craquantes, une liste de toutes les distinctions que les Britanniques ont inlassablement inventées afin de mettre des emplâtres dorés sur les visages les plus hideux, sur les poitrines les plus enténébrées de leurs gentlemen bien-aimés.
Savez-vous que l’inventeur des camps de concentration n’est ni Staline, ni Hitler, mais bien Lord Kitchener ? lequel fit profiter de son génie les populations boers et noires pendant la guerre contre les fermiers indépendants d’Afrique du Sud, lesquels avaient eu la sotte idée de vouloir s’émanciper de la tutelle civilisatrice de la Couronne anglaise. L’occasion d’apprendre que Conan Doyle, l’inventeur de Holmes, écrivit aussi un livre détestable pour justifier les belles actions de Kitchener. Savez-vous que Churchill fut un eugéniste fanatique, qui lutta « pour améliorer la race britannique », et proposa pour y parvenir « l’internement et la stérilisation des faibles d’esprits » ? Ses efforts aboutirent à une loi aux effets admirables : en 1940, « environ 50 000 personnes étaient détenues en Angleterre grâce au Mental Deficiency Act. » L’auteur ajoute à belles dents cette remarque carnivore : « il ne semble pas que la race anglaise ait été alors considérablement améliorée, ni depuis. »
Vous jugez combien le portrait de Lady Di – les femmes honorent aussi cette fresque – peut être féroce et savoureux, éclaboussant de ses macules de boue tout le personnel de la Cour des Windsor. Je vous laisse apprendre sur ces gens choisis et distingués ce qu’on nous cache sous les tapisseries empoudrées d’ornements clinquants. Le petit livre de Richard de Seze est nécessaire, salutaire, et plaisant, c’est pourquoi il sera passé sous silence par nos médias à la botte – reluisante of course.
Par contre, Emmanuel Godo a eu les honneurs de quelques bons journaux. Il faut reconnaître que son volume Avec les grands livres, s’il est terrible pour notre monde effondré dans la crotte, est rendu acceptable pour les gens honorables par le souci de rester soigneusement cantonné en littérature, de garder à la satire un ton, certes ravageur, mais de bonne compagnie malgré tout. Voilà un livre nourrissant, éclairant, éclatant d’amour pour la littérature de qualité, celle qui nourrit et élève l’âme. Emmanuel Godo ne possède pas seulement une culture impressionnante, il nous la fait partager en la rendant savoureuse et digeste, nous instruisant avec enthousiasme et générosité. Il appartient à cette lignée enchanteresse des pédagogues qui savent donner de l’appétit pour la lecture, et l’apaiser par des plats variés, toujours joliment présentés.
La société contemporaine repose sur un projet concerté de rapetissement généralisé de l’homme
Il fourmille de conseils, d’avis éclairants ; il aligne les listes de grands livres, il cite avec doigté, donnant des textes magnifiques qu’il encadre de ses réflexions lumineuses ; il propose encore de grandes leçons de hauteur de pensée, de hauteur de cœur, d’élévation de l’âme, si bien qu’on retrouve avec lui l’atmosphère enchantée des meilleures leçons reçues autrefois, sur les bancs d’une école qui osait encore distribuer à profusion les trésors de notre patrimoine littéraire. Il est toujours plaisant d’apprendre avec de tels maîtres. Un exemple pour preuve : l’analyse d’un passage du roman de Stendhal Le rouge et le noir (p. 191 à 193). Emmanuel Godo corrige une idée fausse, cite une lettre du romancier pour établir la chose, puis se lance dans un survol vif, qu’il prolonge avec des auteurs qui en sont inspirés, et trouve pour finir de belles formules sur l’homme, ses mensonges, et la façon dont les livres bien lus nous apprennent à déjouer les plans de « la société contemporaine [qui] repose sur un projet concerté de rapetissement généralisé de l’homme. » Face à cette conspiration, déjà dénoncée par Bernanos et d’autres, Emmanuel Godo élève la voix, en chœur avec les grands écrivains, pour inviter à retrouver son âme, sans laquelle « les vertus sont des défauts », et il nous incite à reprendre pour cela le chant des plus grands poètes : Jean de Sponde, Corneille, Racine, d’autres qu’il cite avec gourmandise. Voilà donc un petit livre que vous pouvez placer sur votre banc de méditation.
Je lui emprunte cette citation de Baudelaire : « Ce qui est créé par l’esprit est plus vivant que la matière », afin qu’elle vous prépare aux dernières pages de ce livre, aussi lumineuses que le soleil qui monte dans un beau ciel d’hiver.
Philibert Hum, Roman policier, Editions des Équateurs, 2025, 192 p., 22 €.
Richard de Seze, De vrais gentlemen, Salvator, 2025, 154 p., 16 €.
Emmanuel Godo, Avec les grands livres, Éditions de L’Observatoire, 2025, 272 p., 20 €.
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