En 1966 paraît Pierres, de Roger Caillois. « Je parle de pierres qui ont toujours couché dehors ou qui dorment dans leur gîte et la nuit des filons. […] Je parle des pierres que rien n’altéra jamais que la violence des sévices tectoniques et la lente usure qui commença avec le temps, avec elles. Je parle des gemmes avant la taille, des pépites avant la fonte, du gel profond des cristaux avant l’intervention du lapidaire. »
Le volume était illustré de quelques photographies et les descriptions que Caillois donnait de sa collection n’en était que plus fantastiques : muscles, humeurs, mers, pulpes, bêtes, chevelures et paysages, tout un monde de métaphores enchaînées les unes aux autres rendaient compte précisément de tableaux abstraits achéiropoïètes et l’on s’enchantait plus du talent du poète, mobilisant toute la création pour donner à voir au lecteur ce que lui-même avait vu dans les surfaces polies des agates, des jaspes et des météorites, que des rares pierres reproduites elles-mêmes.
Voilà qu’après quelques tribulations, dispersions, dations, ventes, mécénat et donations, de règle dans les héritages, la collection de Caillois (pour laquelle il se ruina) se retrouve au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), et ses archives en partie à la médiathèque Valéry-Larbaud, à Vichy. C’est là que François Farges, fouillant dans les caisses, se rend compte qu’il tient la matière d’un livre inédit de Caillois, le dernier qu’il consacra à ses pierres. L’École des Arts Joailliers et le MNHN ont décidé d’exposer la collection et les textes, enfin rapprochés.
Le reflet des imaginations abstraites les plus contemporaines
Les pierres sont magnifiques, surtout si on les regarde avec le parti pris de celui qui les rassembla, qui ne se lassait pas d’admirer, comme tous ses devanciers italiens ou chinois, l’image troublante de la nature dans les paésines, les grès et les dendrites, mimant de vrais paysages ou des réseaux végétaux, et surtout de contempler, dans la matière la moins humaine, la plus minérale, la plus ancienne, le reflet des imaginations abstraites les plus contemporaines. Il y avait chez ce matérialiste mystique, passé par le surréalisme, le goût avoué de faire descendre l’homme du piédestal où le matérialisme même l’avait juché ; et il croyait sincèrement, ou s’acharnait à croire, que si nos cerveaux étaient capables de produire du Miró ou du Delaunay, c’est sans doute qu’ils régurgitaient péniblement les structures pétrifiées des boues primordiales dont ils étaient issus. Disons que le stoïcisme désespéré de l’auteur – dans sa pensée sinon dans sa vie – l’a conduit à décrire les pierres comme autrefois les poètes blasonnaient le corps féminin, avec une richesse de métaphores, une attention passionnée, une inquiétude permanente d’être exact à rendre compte d’une réalité inépuisable, dans une langue française admirable, la plus précise possible – partant la plus poétique – dont de nombreux extraits jouxtent les vitrines où luisent les pierres, des plus brillantes (liddicoatite malgache) aux plus mates (silex polonais).
Caillois décrit les spectacles immobiles de ces mers laiteuses, de ces tornades figées, de ces feux inertes, de ces formes animales arrêtées aux bords de la vie, de ces germinations bloquées et de ces danses absolument privées de mouvement : « Sur la surface plate, une couche de calcédoine fondée ; au-dessus, un épais dépôt laiteux, homogène : une boue épaisse parfaitement horizontale, qui porte un dôme ovoïde et plein où flottent de pâles écharpes comme des chauve-souris blanches. Au centre, une sorte d’amibe géante qui pousse en tout sens ses pseudopodes […] ». Il s’agit d’une agate avec une petite géode centrale de quartz. On est moins séduit quand il titre « Maternité magdalénienne » une stalactite calcaire tranchée et polie où on peut en effet distinguer comme une figure enceinte : les titres qu’il donne au spectacle valent moins que la manière dont il en rend compte et on se prend, à son tour, à regarder une grosse masse de gœthite anglaise comme un bourgeonnant rognon gris ou un amas de bulles de savon dont on se demande bien pourquoi l’expansion vivace a été stoppée. Translucides ou opaques, roses, oranges, vertes, brunes ou blanches, cristallines ou lisses, révélées par la scie ou magnifiées par le socle, figuratives ou creusant d’impossibles puits débouchant sur des nuits sidérales, ondulant comme une nébride fantastique ou exhibant une mygale surprise d’être exposée, les pierres de Caillois témoignent surtout du talent du poète dont le regard autant que la langue nous emmènent dans un univers fabuleux à tous les sens du terme ; et au-delà de la fable, vers la seule puissance capable d’animer réellement la matière.
Rêveries de pierres : poésie et minéraux de Roger Caillois.
Paris, L’École des Arts Joailliers, 16 bis boulevard Montmartre, Paris 9e, jusqu’au 29 mars 2026.
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