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« Je n’ai pas les talents subalternes »

Aristocrate néerlandaise éprise de liberté, femme de lettres influente, Isabelle de Charrière cultiva l’art de l’insoumission. La musique représenta pour elle plus qu’une passion. In memoriam Aline Rucheton-Joulin

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« Je n’ai pas les talents subalternes »

Née le 20 octobre 17401 au château de Zuylen près d’Utrecht dans une famille de la haute noblesse des Provinces-Unies, Isabella Agneta Elisabeth van Tuyll van Serooskerken se distingua très tôt par sa vive intelligence, son esprit d’indépendance et ses idées peu conformistes. La gouvernante Jeanne-Louise Prévost s’émerveillait de ses dons : « Vous voilà pintresse [sic], musicienne, couturière […] et par dessus tout cela filosofe [sic], le tout enveloppé d’une figure qui n’est pas mal. 2 » Sa beauté inspira en effet le sculpteur Jean-Antoine Houdon et le peintre Maurice Quentin de Latour. « Belle de Zuylen » acquit de vastes connaissances, lisait les classiques, parlait plusieurs langues (néerlandais, anglais, allemand, italien et latin), s’adonnait à la musique (elle possédait déjà un fortepiano en 1770), au luth et au chant, et approfondit mathématique et physique auprès de professeurs de l’Université d’Utrecht. Amoureuse de la langue française, elle publia anonymement à vingt-deux ans, en 1763, Le Noble, une satire de l’aristocratie hollandaise qui fit scandale.

« Eh bien donc si j’aimois si j’etois libre il me seroit bien dificile d’être sage.3 »

Mariée en 1771 au gentilhomme vaudois Charles-Emmanuel de Charrière, seigneur de Penthaz, ancien précepteur de son frère Willem-René, elle s’établit à Colombier, au bord du lac de Neuchâtel. Son salon devint rapidement un cénacle convoité. Son mentorat s’exerça sur de nombreuses personnalités, tel Benjamin Constant, de vingt-six ans son cadet. Épistolière prolixe, fine observatrice de ses contemporains, Isabelle de Charrière signa pamphlets, contes, romans : Lettres neuchâteloises (1784), Lettres écrites de Lausanne (1785), Caliste (1787), Trois femmes (1796) mais aussi des pièces de théâtre : La famille d’Ornac (1785), L’Emigré (1794), et des réflexions exprimant son engagement et ses aspirations : Observations et conjectures politiques (1788), Lettres trouvées dans la neige (1793), une mise en garde contre le jacobinisme et les débordements radicaux de la Révolution française, De l’esprit et des rois (1797), trois dialogues sur l’éducation des princes.

« À dire le vrai je n’ai jamais étudié rien sérieusement si ce n’est la musique.4 »

Tout comme chez Jane Austen, l’art des sons joue un rôle significatif dans les brefs romans de Charrière et se voit chargé de faire progresser l’intrigue, notamment dans Lettres neuchâteloises. Les normes de la vie sociale sont souvent remises en question. Les Lettres de Mistriss Henley publiées par son amie (1784) interrogent sur la pertinence de l’enseignement de la musique aux filles dans le seul but de « plaire en société », l’art devant être avant tout émancipateur.

Parallèlement à l’essor de sa carrière littéraire à partir de 1784, celle qui aurait aimé être élève de Rameau nous confie « passer tous les jours six ou huit ou dix heures à mon clavecin ; ce n’est pas un gout c’est une fureur.5 » La dilettante fut tentée par la composition au milieu des années 1780. « Depuis ce premier essay je n’ai revé que musique. C’est dommage que tant d’ardeur soit accompagnée de si peu de talent.6 » Un jeune compositeur allemand l’initia à la science harmonique et retoucha ses premiers essais : neuf Sonates pour clavecin (1786), six élégants Menuets pour quatuor à cordes (1786), des cantiques non retrouvés et plusieurs romances. Outre ses propres vers, elle mit en musique Florian, Gaude, Saint-Méran, Segrais dans le style conventionnel des bergerettes de l’époque. Aucune partition autographe ne nous est parvenue. Seuls les exemplaires édités permettent d’apprécier son style musical galant.

Des opéras perdus

Sa production scénique compte plus d’une vingtaine d’opus. Aux comédies et tragédies s’ajoutent des livrets d’opéras : il ne reste rien de L’Incognito (1784) proposé à Florido Tomeoni et à Domenico Cimarosa, ni de Pénélope (1788). Les Phéniciennes d’après Euripide (imprimé en 1788) s’inspirent librement de la traduction de Prévost mais aussi de celle de La Porte du Theil. Après avoir tout d’abord songé à confier son texte à l’allemand Johann Christoph Vogel, elle se tourna vers Salieri, Cimarosa, Graun, Paisiello et même Mozart à qui elle écrivit le 5 novembre 1788 ! Sans réponse, elle se résigna à concevoir elle-même la partition de sa tragédie lyrique en collaboration avec le prince Aleksandr Belocelsky Belozersky, amateur distingué. « A peine avais-je rimé quelques chansons, de sorte que mes prétentions sont de nouvelle datte [sic] & que ma vanité est très petite ainsi que ma gloire.7»

Consciente de ses lacunes, elle prit des leçons à Paris chez un professionnel réputé, le napolitain Niccolò Antonio Zingarelli. Il l’assista pour Polyphème ou Le Cyclope (1790), corrigeant et révisant la partition. « Je crois que nous ferons d’assez bonnes choses ensemble car il me paroit que j’ai du feu & de l’abondance dans ma composition & lui il a de la retenue & de l’art.8 » Leur complicité donna naissance à un petit opéra-comique, Les Femmes. « Il est comique & vrayment comique » se réjouissait-elle. Mais les représentations espérées au Théâtre des Italiens en 1791 cédèrent la place à la Cora de Méhul. Elle s’attela ensuite à un Zadig (1792) d’après Voltaire, mêlant audacieusement les genres, dont elle soumit la musique au maestro Zingarelli. « J’ai inventé hardiment et il a severement corrigé.9 » Elle avouait dans l’examen-préface : « L’exposition necessairement longue a exigé plus de récitatif que n’en souhaitent les Musiciens modernes. Le mélange du plaisant & de l’heroïque donne à cet ouvrage un piquant & une originalité qui dégenerent quelquefois en bizarrerie. » Malgré les tentatives de la compositrice, ses opéras ne virent jamais les feux de la rampe et les manuscrits semblent aujourd’hui perdus. La mort, cette « grande finisseuse », emporta Isabelle de Charrière, bel esprit des Lumières écartelé entre autorité et liberté, tiraillé entre hardiesse et défiance, en sa maison du Pontet, à Colombier, le 27 décembre 1805.

 

À lire : Isabelle de Charrière/Belle de Zuylen : Œuvres complètes, 10 volumes, Amsterdam, G.A. Van Oorschot, 1979-1984.

À écouter : Belle de Zuylen / Mme de Charrière : Une histoire musicale, David Jansen, clavecin, Wilke Te Brummelstroete, mezzo, Slot Zuylen, 2005.

Belle van Zuylen and contemporaries, Madelon Michel, soprano, Fania Chapiro, pianoforte, Erasmus Muziek Producties, 1994.

À voir : Belle van Zuylen – Madame de Charrière, film de Digna Sinke, DVD HomeScreen, 2005.

 

1. Lettre à James Boswell du 18 juin 1764.

2. Lettre à Belle de Zuylen du 3 avril 1756.

3. Lettre au baron Constant d’Hermenches du 25 juillet 1764.

4. Lettre à son frère Willem-René van Tuyll du 3 mars 1800.

5. Lettre à son frère Vincent du 9 novembre 1786.

6. Lettre à Jean-Pierre de Chambrier du 28 mai 1785.

7. Lettre à Jean-Pierre de Chambrier du 10 juin 1791.

8. Lettre à son frère Vincent du 20 avril 1790.

9. Lettre à Henriette L’Hardy du 15 novembre 1791.

 


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