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L’Europe à l’épreuve de la stratégie américaine

La nouvelle stratégie sécuritaire américaine de Trump divise profondément la droite continentale, car elle promet en même temps d’appuyer les forces patriotiques dans leur lutte contre le wokisme et de dissoudre l’Union européenne. Sommes-nous contraints de choisir entre européisme et souverainisme ?

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L’Europe à l’épreuve de la stratégie américaine

Les relations transatlantiques ont toujours été marquées par des tensions, des divergences d’intérêts et des incompréhensions réciproques. Mais le climat actuel se distingue par une franchise inhabituelle, parfois brutale, qui oblige les États-nations tout comme l’Europe à se confronter à une question qu’elle repousse depuis trop longtemps : sont-ils encore des sujets de l’histoire ou déjà de simples objets de stratégies étrangères ?

La doctrine stratégique américaine publiée en décembre 2025 s’inscrit sans ambiguïté dans la continuité du tournant America First. Elle rompt avec le langage feutré de l’atlantisme libéral d’après-guerre et assume ouvertement une hiérarchisation des alliances fondée non sur des valeurs partagées mais sur leur utilité concrète pour les intérêts américains. Dans ce cadre, l’Europe n’apparaît plus comme un pilier indispensable de l’ordre occidental mais comme un espace problématique : trop réglementaire, trop idéologisé, trop lent, trop faible militairement – et surtout trop enclin à développer une autonomie normative et politique susceptible de contrarier Washington. Ainsi, le document développe une vision extrêmement pessimiste du futur de la civilisation européenne, dénonce la responsabilité de l’Union européenne et déclare voulant utiliser des relations privilégiées avec l’Italie, l’Autriche, la Hongrie et la Pologne afin de créer une brèche à l’intérieur du système bruxellois.

Il serait erroné de prétendre que le document appelle explicitement à la dissolution de l’Union européenne. Mais l’orientation générale est claire : les États-Unis, après avoir imposé pendant des décennies le multiculturalisme, l’immigrationisme et la mondialisation à notre continent, adoptent maintenant un constat politique radicalement opposé et clairement civilisationnel, voire identitaire, et tiennent ainsi responsable de l’échec de notre vieille civilisation la même institution qu’ils ont appuyée depuis un demi-siècle. Dès lors, ils se montrent de plus en plus favorables à une Europe à nouveau affaiblie institutionnellement, fragmentée politiquement et rendue dépendante par la dispersion de ses centres de décision. Cette préférence transparaît aussi bien dans les discours de certains responsables politiques que dans les prises de position d’acteurs économiques majeurs, notamment issus de la tech américaine, pour lesquels l’UE représente aujourd’hui l’un des rares contre-pouvoirs normatifs capables d’imposer des contraintes réelles.

Ainsi, Elon Musk a donné voix à certains de ces acteurs en diffusant le 6 décembre 2025 sur X le message suivant : « L’Union européenne devrait être abolie et la souveraineté rendue aux pays pour que les gouvernements puissent mieux représenter leur peuple » – un message qui a d’ailleurs été repris presque immédiatement par l’ex-président russe et bras droit de Vladimir Poutine, Dimitri Medvedev, avec la formule : « Exactement ». L’unanimité entre nos deux superpuissances voisines devrait nous inspirer une certaine méfiance, je crois, car s’il y a bien une constante historique, c’est que les États et les Empires se soucient rarement du bien-être de leurs voisins, mais pensent essentiellement à leurs propres intérêts.

Dissoudre l’UE au risque d’affaiblir les nations ?

À Bruxelles, on a bien évidemment dénoncé une ingérence idéologique inacceptable et une tentative de déstabilisation du projet européen. À Paris et à Berlin, le ton a oscillé entre indignation morale et inquiétude stratégique, sans toutefois déboucher sur une réflexion de fond quant aux causes profondes de cette vulnérabilité européenne. Les médias dominants, quant à eux, ont largement réduit le débat à une opposition caricaturale entre une Amérique « populiste » et une Europe « progressiste », évitant soigneusement d’interroger les faiblesses structurelles de l’Union européenne qui rendent ces pressions extérieures si efficaces.

Dans les milieux de la droite, en revanche, l’accueil a été nettement plus enthousiaste, car l’analyse stratégique américaine sur les conséquences désastreuses de l’immigration, du mondialisme et du wokisme rejoint largement le constat qui leur a valu des décennies de diffamation et de persécution – appuyées d’ailleurs largement par Washington à l’époque. Parmi les voix plus pondérées, notons toutefois la réaction de Jordan Bardella dans une interview avec le Telegraph, où il expliqua : « Je suis Français, donc je ne suis pas heureux d’être un vassal, et je n’ai pas besoin d’un grand frère comme Trump pour gérer le destin de mon pays. »

Mais que penser de cette situation ? Que le constat civilisationnel de Donald Trump soit très juste, peu parmi les lecteurs le mettront en doute ; en revanche, de là à accueillir une instrumentalisation stratégique des patriotes de notre continent afin de détruire les institutions de coopération européenne, il y a un pas immense. Peut-être faut-il même remercier les Américains et les Russes de nous avoir montré de manière si limpide leur hostilité à l’intégration européenne afin de pouvoir appliquer la politique impériale habituelle du divide et impera, diviser pour mieux régner. Critiquer les dérives du wokisme et déplorer que la majorité actuelle au sein des institutions de l’Union européenne y souscrive, c’est une chose ; en faire découler la nécessité d’une dissolution de l’Union et d’un retour à l’État-nation, une autre – d’abord parce que, hélas, la plupart des États-nations souscrivent au wokisme de manière tout à fait indépendante de Bruxelles comme le montre le totalitarisme woke de plus en plus flagrant du Royaume-Uni, puis parce que le retour à l’État-nation impliquerait le remplacement du système de gestion bruxellois par un éclatement du continent en zones d’influence dominées par des acteurs extra-européens comme la Chine, la Russie, le Qatar, la Turquie et bien évidemment les États-Unis.

Rappelons le problème de base : confondre l’Union européenne avec l’Europe elle-même relève d’une erreur conceptuelle majeure. L’UE n’est qu’une construction politique et juridique contingente, née de circonstances historiques précises et reposant sur des traités susceptibles d’être modifiés ou abolis. L’Europe, en revanche, est une civilisation millénaire façonnée par l’héritage grec et romain, par le christianisme et par les traditions des différents peuples autochtones, produisant une conception unique de Dieu, de la personne, de la nature, de la liberté, de l’autorité et du sens du temps historique ; une conception que partagent toutes les nations européennes du Portugal à la Pologne et de la Norvège à l’Italie.

Le paradoxe de notre époque tient au fait que l’Union européenne prétend toujours incarner cette civilisation tout en se coupant méthodiquement de ses racines que les pères fondateurs de l’Union avaient encore placées au cœur du projet. Le discours incessant sur les « valeurs européennes » s’accompagne d’une dévalorisation systématique de ce qui a fait la substance du continent : le christianisme est réduit à une curiosité culturelle, les humanités classiques sont marginalisées, les traditions nationales sont suspectées de repli identitaire, et toute référence à un destin civilisationnel commun est assimilée à une menace identitaire.

Les critiques américaines trouvent là un terrain fertile. Nombre de leurs diagnostics sont justes : l’hypertrophie bureaucratique de Bruxelles, son idéologisation croissante, son incapacité à penser en termes de puissance, sa dépendance militaire et énergétique sont des réalités indéniables. Mais croire que ces critiques visent prioritairement le redressement de l’Europe relève d’une naïveté dangereuse. L’Amérique de l’ère MAGA poursuit avant tout un objectif interne : renforcer sa propre souveraineté économique, technologique et culturelle. Affaiblir l’UE comme acteur normatif mondial sert directement cette finalité.

L’UE, paradoxal rempart

Que faire alors ? L’Union européenne est devenue, qu’on le veuille ou non, l’un des rares espaces capables de poser, du moins en théorie, une amorce de limite aux géants américains du numérique, de la finance, de l’industrie et de l’intelligence artificielle. Pour Washington tout comme pour la Russie et la Chine, une entité capable d’imposer des normes juridiques, de sanctionner des pratiques anticoncurrentielles, de coordonner la recherche de pointe, d’appuyer sa propre industrie ou d’encadrer l’usage des données personnelles n’est pas un allié docile, mais un obstacle stratégique. Dans ce contexte, l’Union européenne apparaît dans toute son ambiguïté. Elle n’est ni l’incarnation authentique de la civilisation européenne, ni un simple obstacle à abattre. Malgré ses dérives idéologiques indéniables, elle constitue encore, paradoxalement, un rempart partiel contre la désintégration totale du continent, et surtout une arme extrêmement importante qu’il s’agirait non pas de détruire délibérément mais plutôt de remettre dans les bonnes mains. Non parce qu’elle porte une vision élevée de l’Europe, mais parce qu’elle empêche, par sa seule existence, la fragmentation immédiate en une multitude d’entités faibles et concurrentes plus vulnérables aux pressions bilatérales.

La tâche historique de notre temps n’est donc pas de choisir mécaniquement entre le wokisme de Bruxelles et le retour à une trentaine de petits États-nations, mais de restaurer la conscience civilisationnelle sans laquelle aucune structure politique ne peut survivre. Sans mémoire, sans foi, sans volonté commune, l’Europe restera vulnérable, qu’elle soit unie ou fragmentée. Et tant que cette renaissance hespérialiste n’aura pas lieu, elle demeurera exposée aux stratégies des puissances extérieures, qui ne font, au fond, qu’exploiter un vide que les Européens ont eux-mêmes laissé se creuser.

 


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