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La France ingouvernable : leçons d’un mélodrame navrant

Le spectacle des gouvernements macronistes successifs illustre à merveille à quel point les institutions de la Ve République sont incapables d’assurer la gestion du pays. Existe-t-il une solution institutionnelle démocratique qui permettrait de réformer le système ?

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La France ingouvernable : leçons d’un mélodrame navrant

La présente assemblée est manifestement ingouvernable : très fragmentée, elle ne permet pas de regroupement conduisant à une véritable majorité, même de coalition lâche. Un bloc très à droite (RN et alliés), un bloc très à gauche (LFI, Ecolos et PC), un bloc au centre (Renaissance et alliés plus ou moins fiables) ; et entre ce dernier et les deux bords, le PS d’un côté et LR de l’autre, parfois proches, parfois hostiles. On insiste avec raison sur l’absurdité de la dissolution de 2024 du point de vue même de Macron. Mais ce n’est pas elle qui explique l’ingouvernabilité.

Pourtant le système même prétendait avoir été construit pour être gouvernable, et il l’a été pendant plus de 50 ans. Ce qui ne veut pas dire qu’on gouvernait bien : la dérive a été presque constante, en tout cas à partir de 1974. Mais on gouvernait, alors qu’on ne peut plus. Comment le comprendre ?

Un peu de cuisine politique

Le fait de base est bien sûr le fait majoritaire. Pendant l’essentiel de l’histoire de la Ve, il y a eu une majorité claire à l’Assemblée, normalement dans la ligne du président, parfois en cohabitation. La majorité a pu être divisée, mais le système fonctionnait. Au pire, on a utilisé des mécanismes brutaux comme le 49.3, notamment sous le gouvernement Rocard. Cela ne marche plus. Malgré le maintien du système électoral majoritaire (à deux tours), supposé conduire à ces majorités.

Au niveau des forces politiques, les changements visibles sont de deux types. L’un est l’émergence de forces dites extrêmes : LFI et RN, le second surtout car il est désormais à même d’élire un grand nombre de députés avec le scrutin existant. LFI en revanche resterait marginal sans l’alliance avec les autres partis de gauche ; cela dit, il gêne considérablement la gauche de gouvernement par sa surenchère. L’autre nouveauté est l’étrange construction macroniste, qui a suffisamment réussi pour affaiblir fortement les deux anciens partis de gouvernement, mais pas assez pour les tuer et prendre le contrôle de tout le terrain central.

Que se passe-t-il de ce point de vue ailleurs en Europe ? La poussée de ce qu’on appelle extrême droite est fréquente sans être générale. Mais le traitement en est très variable, avec en gros trois situations : ostracisme, en Allemagne ; entrée possible dans des coalitions aux Pays-Bas et surtout en Italie, faiblesse relative en Espagne mais coalitions régionales ; ou enfin marginalité mais possibilité de victoire à l’avenir avec l’aide du mode de scrutin (Royaume -Uni).

En revanche, on ne voit nulle part l’équivalent même approximatif du macronisme. Le cas le moins éloigné est l’Allemagne, où l’AFD est clairement ostracisée, au moins autant que le RN en France : le système s’en tire (au moins formellement) parce que les partis de gouvernement forment alors des coalitions, facilitées par le système électoral à la proportionnelle.

La spécificité française doit beaucoup à une particularité institutionnelle : le président élu au suffrage universel, surtout avec le quinquennat. C’était moins visible auparavant, car ledit président était clairement rangé dans un des deux camps qui alternaient. Mais l’institution a permis le hapax de Macron : son élection d’abord, la constitution de son bloc ensuite, malgré les forces allant en sens inverse (lesquelles ont permis le maintien des moignons PS et LR). Et dans la période actuelle cela pèse sur toute la vie politique : d’abord par réaction à Macron, très affaibli mais toujours là ; ensuite en vue de la prochaine présidentielle, où une seule personne sera élue (et non une coalition), laquelle peut espérer ensuite une majorité à la Chambre. En sens contraire, d’ici là, se mouiller dans une coalition est doublement dangereux : compromission avec un Macron dévalué, et brouillage du message en vue de la présidentielle.

Des sorties techniques ?

Le système est donc très grippé. Bien entendu il pourrait se débloquer après la présidentielle : si on en croit les sondages, ce serait avec un président RN, qui obtiendrait une majorité ensuite. Mais ce dernier point est loin d’être sûr. Sans parler de sa capacité à gouverner, compte tenu de l’hostilité farouche du gros de l’appareil politique et médiatique. Quant à un éventuel président centriste ou de gauche, il risque plus encore de ne pas avoir de majorité. Le défaut du système actuel a donc bien des chances de se maintenir, ou de réémerger tôt ou tard.

En sortir en modifiant le mécanisme est alors tentant. Les exemples étrangers montrent que deux voies différentes sont envisageables. Dans l’une, on cherche à favoriser les coalitions ; c’est la voie allemande ; cela imposerait l’instauration de la proportionnelle. Mais il n’est pas évident que cela déboucherait sur une solution. Sans parler du peu de goût des politiques français pour les coalitions, cela se heurte à nouveau au principe présidentiel : si le président reste ce qu’il est, une fois élu il cherchera une majorité, mais la proportionnelle ne la lui donnera pas ; on risque alors de retrouver la situation actuelle. Il faudrait donc aussi réformer la présidence, pour la rendre moins centrale. En outre, en Allemagne même le succès n’est pas garanti : outre que les coalitions actuelles y sont peu convaincantes, l’hypothèse d’une poursuite de la montée de l’AFD rendra le système ingérable, sauf coalition avec elle. Moindre présidence, proportionnelle, disparition du cordon sanitaire autour du RN : la voie allemande supposerait des changements très profonds, sans garantie de résultat.

L’autre voie est la voie anglo-saxonne : le vote majoritaire à un tour, à l’anglaise. Elle ne donne pas à coup sûr une majorité, mais elle agit puissamment dans ce sens. Avec ce système, les élections françaises de 2024 auraient connu un raz-de-marée du RN : on peut ne pas aimer, mais ce serait clair. Cela peut se combiner avec un président à la française : il aurait selon les cas une bonne majorité, en tout cas plus facilement, ou il devrait endurer une cohabitation. Dit autrement, c’est un système plus compatible avec les oppositions politiques frontales que nous connaissons. La voie américaine est plus éloignée, car si les Chambres sont défavorables au président, le système se grippe, et il n’y a pas de Premier ministre pour permettre une cohabitation.

En définitive, la voie anglaise, brutale et un peu artificielle, paraît la plus cohérente avec le système de la Ve. Mais bien entendu, les chances qu’elle soit adoptée en France paraissent à ce stade négligeables.

Prenons du recul

Si le risque parait élevé que le système français soit durablement grippé, la dimension institutionnelle, technique, que nous venons d’évoquer n’est pas seule en cause. Car elle ne sert qu’à canaliser adroitement les pulsions diverses qui agitent la population d’un côté, la classe politique et médiatique de l’autre. Or manifestement de ce côté cela bouillonne, et dans des directions variées. Et pas qu’en France : voir les « guerres de cultures » américaines, Reform au Royaume-Uni, l’AFD allemande etc. Cela ne rend pas facile une solution.

Mais si on extrapole l’expérience récente, ce qui a le mieux marché c’est le modèle Giorgia Meloni en Italie : une orientation franche vers la droite, en coalition. Même si la permanence n’en est pas assurée, et en mettant à part toute appréciation sur la politique suivie, c’est encore ce qui est le plus performant. Cela dit, la transposition en France supposerait de sérieuses évolutions : la fin du cordon sanitaire autour du RN évidemment, mais aussi une mutation profonde de ce dernier, ou plutôt un rééquilibrage par d’autres forces à droite. Car sinon son monolithisme hégémonique le conduirait rapidement à l’échec. Ce n’est donc pas gagné. Déficits irréductibles, désindustrialisation, immigration, natalité effondrée, bruits de bottes etc., les problèmes ne manquent pas. Mais nous n’avons manifestement pas achevé la dégustation des fruits acerbes de la démocratie postmoderne.

 

Illustration : L’adoption de la PLFSS n’a pas débouché sur l’adoption de la PLF en CMP. La “méthode Lecornu” est en panne.

 


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