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Les saintes dorées de La Chapelle 

À La Chapelle, urbanistes et créatifs ont recyclé les Grandes Figures de Femmes imaginées pour les Jeux olympiques de Paris en 2024. Le quartier ne manquait pourtant pas d’autres héroïnes, plus locales.

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Les saintes dorées de La Chapelle 

Les Parisiens et les touristes choisissent assez peu en général, d’aller se promener porte de La Chapelle. Ils ont tort, c’est à la fois peu cher, instructif et dépaysant. Il faut être naïf pour chercher porte de La Chapelle une chapelle. Elle existe pourtant à quelques minutes de là, rue de La Chapelle. La Chapelle a été un bourg sur la route de Paris à Saint-Denis, et outre les cortèges des rois, vivants ou morts, vers l’abbaye, ceux des marchands allant vers la plaine du Lendit s’y arrêtaient pour boire un peu du vin du vignoble fameux de la Goutte d’Or. Au centre du village et sur le bord de la route, il y avait donc une chapelle, que dit-on Sainte Geneviève fit construire pour enterrer Saint Denis et ses compagnons martyrs, avant qu’ils ne fussent inhumés à Saint-Denis. Jeanne d’Arc y pria avant de tenter d’entrer dans Paris et d’être blessée. Il y a aujourd’hui une église paroissiale à la façade d’époque classique et une basilique Art Moderne, côte à côte et presque confondues, dédiées aux deux saints.

Mais revenons à la porte, qui fut comme les autres ouverte dans l’enceinte de Thiers. Elle est aujourd’hui à peu près refermée. L’ennemi de la civilisation étant désormais l’automobile, on a réduit les voies de circulation à une de chaque côté auxquelles s’ajoutent autant de voies réservées aux taxis et aux autobus. La circulation des automobiles ordinaires dans la direction du centre est d’ailleurs interdite un peu plus loin. À la place on a dessiné d’immenses pistes cyclables, manifestement peu utilisées l’hiver par qui que ce soit et en tout cas pas par les touristes en provenance de l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle – nous parlerons un autre jour des séductions du RER B.

On a tenté d’embellir le quartier

Certes, pour autant que je me souvienne, la porte de La Chapelle a toujours été laide. Les immeubles de faubourg ont été largement remplacés par des constructions des Trente Glorieuses, qui ne sont pas ce que l’on prise le plus aujourd’hui comme architecture. Ainsi, deux tours d’habitation asymétriques, que l’on aperçoit mieux depuis l’autoroute, La Sablière et Super Chapelle, marquent la porte.

On a tenté d’embellir le quartier qui recelait des emprises industrielles et ferroviaires, devenues des friches. Il y a juste au-delà de la rue de la Chapelle, à main gauche et à main droite, deux zones d’aménagement concerté, Chapelle-Charbon et Mines-Fillettes, dont les urbanistes de la Ville sont fiers. Ce n’est pas laid, mais c’est un peu triste. Il y manque sans doute l’esprit des lieux ; le style architectural paraît très international et géométrique, les trottoirs sont trop larges, les voitures circulent peu et stationnent mal, les commerces sont trop grands et peu actifs ; ce n’est pas que la saison, les enseignes, entre ressourcerie et restaurant solidaire, africain ou végétarien, ressemblent trop à une utopie de gauche bourgeoise pour être non-subventionnés et prospères. Et il n’y a pas de petit café du coin au zinc duquel on peut s’arrêter.

Mais le clou de la visite se trouve à la fin de la rue de La Chapelle, dans cet espace libéré par l’éradication de la circulation : ce sont dix statues monumentales et dorées, qui représentent, approchons-nous, ce sont des femmes apparemment, des allégories peut-être… si monsieur de Chateaubriand s’était promené là avec moi il eût dit, écrit, même :

« Tout à coup je levai le regard, et sous le pâle soleil de décembre, je vis l’avortement qui toisait silencieusement la corruption de mineur, à peine séparés par l’association de malfaiteur terroriste criminelle, tandis que de l’autre côté de l’avenue, la prostitution et l’incendie criminel semblaient regretter le temps des crimes et leur jeunesse perdue ». Le contemporain aura reconnu Simone Veil, Simone de Beauvoir, Gisèle Halimi, Olympe de Gouges et Louise Michel, devenues les icônes, au sens le plus littéral du terme, de la cause féministe. Tout n’est pas à rejeter sans doute dans ces cinq dames et leurs combats, mais l’inversion des valeurs qui préside à leur notoriété mérite d’être nommée. Les cinq autres figures féminines sont moins connues et plus recommandables : Alice Milliat a créé des Jeux Mondiaux féminins à côté des Jeux Olympiques, Alice Guy a tourné la première des films à peu près disparus, Paulette Nardal a tenu un salon et créé une revue pour célébrer la négritude, Jeanne Barret a accompagné son mari naturaliste, déguisée en homme, dans l’exploration du Pacifique et le tour du monde ; Christine de Pizan se rencontre, elle, dans les livres d’histoire et on ne pourra lui reprocher d’avoir servi par ses écrits le Roi, la France et la cause de Jeanne d’Arc :

L’an mil quatre cens vingt et neuf, Reprint à luire li soleil
Il ramene le bon temps neuf
[…]
Chose est bien digne de mémoire Que Dieu, par une vierge tendre,
Ait adès voulu (chose est voire)
Sur France si grant grace estendre.

On se sent curieusement dépaysé

Si l’on revient aujourd’hui et que l’on regarde un peu trop longtemps, on se sent curieusement dépaysé : on n’est plus à Paris, on est soudain à Moscou : le soleil d’hiver, le gris, les tours d’habitation fonctionnalistes et les statues soviétiques : les géantes allégories dorées du Nouveau Paris rappellent bizarrement le prolétaire et la kolkhozienne, moulés pour l’exposition parisienne de 1937 et transportés à la Foire de Moscou. Est-ce l’idéal urbain du maire socialiste, d’un ancien adjoint communiste, d’un conseiller de Paris écologiste ? Urbanistes prolétariens de tous les pays, unissez-vous par le mauvais goût triste ?

Ceux qui ont vu la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques auront reconnu les dix statues de la sixième séquence intitulée « sororité ». On se dit alors que la rue de La Chapelle a de la chance d’avoir échappé à une composition représentant une cène parodique toute en plastique bleu, façon Jeff Koons.

Il fait froid tout de même, il est temps de rentrer. L’avantage de l’inspiration olympique, c’est qu’on a cherché et trouvé dix femmes françaises pour incarner une cause, et qu’on a échappé cette fois-ci à Rosa Parks, Angela Davis et Greta Thunberg. On aurait pu être plus local encore et honorer Saint Denis qui passa en portant sa tête coupée par la porte de La Chapelle-Saint-Denis – son nom exact –, Jeanne d’Arc, qui on l’a vu pria là si près, ou Louise de Marillac qui grandit dans une maison voisine dans le village de La Chapelle, avant de fonder avec Saint Vincent de Paul les Filles de la Charité, et de devenir la sainte patronne des œuvres sociales. Mais autres temps, autres saints ; on peut préférer les anciens.

 


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