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Le glas de l’Europe ?

La guerre en Ukraine semble donner à l’Union européenne une légitimité et une vivacité jusqu’alors inconnues. Mais ses problèmes énergétiques et économiques et les pressions américaines semblent bien plutôt sonner le glas d’une Europe puissante et indépendante.

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Le glas de l’Europe ?

Beaucoup pensent que la crise ukrainienne va conduire l’Union européenne à l’âge adulte. Et de fait Bruxelles déploie une grande activité, pour financer des armes pour l’Ukraine, pour réorganiser l’approvisionnement énergétique de l’Europe afin de la rendre indépendante de Moscou, et pour faire entrer Kiev dans l’Union aussi rapidement que possible. Je pense pour ma part que cela risque bien d’être l’inverse, et que la crise va achever de corseter l’Europe dans un ensemble atlantique sous direction américaine.

Bien entendu, « Sa Majesté le canon » n’a pas fini de parler, et beaucoup dépendra de la suite, quelle que soit l’agitation des médias et les poncifs en circulation. Moscou ne lâche pas, malgré ses difficultés, Kiev se montre plus exigeante qu’au début du conflit, les Américains, soutenus par les Britanniques, les Baltes et les Polonais, ne cachent pas leur volonté d’aller au-delà du retour à la situation d’avant le 24 février, « d’affaiblir » la Russie comme l’a dit le secrétaire d’État américain à la Défense, et certains évoquent la chute de Poutine, le changement de régime et la perte des territoires allogènes de la Fédération de Russie. En fait, cette tendance est apparue à Washington dès la présidence de Clinton, et a joué son rôle dans les avatars de l’Ukraine depuis la « révolution orange » de 2004.

Quatre possibilités, mais les mêmes problèmes

À partir de là, quatre possibilités s’ouvrent, puisque le retour pur et simple au statu quo ante paraît exclu, ni Kiev, ni Moscou, ni Washington n’en voulant. Ou bien une défaite de la Russie, ou bien une prolongation indéfinie du conflit, ou bien une période de négociations longues et difficiles, ou encore une synthèse entre les deux, le « ni guerre ni paix » de Trotski en 1918. L’hypothèse selon laquelle les Occidentaux pourraient finalement s’incliner purement et simplement devant Moscou n’est plus réaliste depuis que le plan initial de l’armée russe (s’emparer de Kiev en quelque sorte par surprise et aux moindres frais) a échoué.

Dans le cas d’une défaite russe, les conséquences sont difficiles à prévoir. La Russie peut parfaitement entrer dans une période de troubles profonds, dont ne profiteraient en dernière analyse que les Chinois, qui trouvent déjà en Sibérie les matières premières qui leur manquent. L’hypothèse selon laquelle une Russie débarrassée du poutinisme et enfin complètement « occidentalisée » rejoindrait l’univers euro-atlantique, comme on disait encore dans les années 1990, paraît la moins probable. Donc les tensions avec les Occidentaux se poursuivraient, les sanctions ne seraient pas levées, etc.

Par ailleurs, même une victoire de Kiev (soutenue comme elle l’est par les Occidentaux) ne réglerait pas tous les problèmes d’un État qui, pas plus que ses voisins dans la région, ne pourra se couler facilement dans un moule très lié à la tradition de l’Europe occidentale, celui de l’« État-nation » (Il est à ce sujet paradoxal que ceux qui exaltent l’État-nation pour l’Europe orientale soient souvent ceux qui le décrient en Europe occidentale, de la Corse à la Catalogne). Ce que l’on nous présente comme un sentiment national ukrainien unanime n’empêcherait pas de probables tensions internes entre les régions, entre les religions, et avec certains voisins comme la Pologne, une fois passée la crise. L’émotion compréhensible devant le spectacle du retour de la guerre en Europe ne doit pas nous faire oublier que le continent n’est ni simple ni homogène.

Dans tous les cas de figure, l’Union européenne resterait en face de problèmes énergétiques et économiques gigantesques. L’intégration croissante entre l’Europe occidentale et la Russie, comme fournisseur d’énergie, de métaux, de produits agricoles et acheteur de produits manufacturés et de biens d’équipement n’est pas une invention de Gerhard Schröder, désormais placé au ban du monde politique allemand. C’est une évidence apparue dès le XIXe siècle, qui sous-tend les deux guerres mondiales. Quant à la RFA, elle avait repris ses orientations commerciales vers la Russie (40 % des importations russes en 1914 provenaient du Reich !) dès le début des années 1960. La logique est d’abord celle de la proximité géographique : il est plus facile de faire venir du gaz russe par gazoducs que de transporter du gaz liquéfié du Qatar ou des États-Unis. 

Bien entendu, les Verts ont pris le train en marche pour imposer leur programme de décarbonisation accélérée. Outre qu’il est inimaginablement coûteux, il ne marchera pas. Et en attendant, c’est le charbon dont la consommation va augmenter au sein de l’Union, avec l’aval de la Commission elle-même, pour tenter de pallier l’arrêt des importations de gaz et de pétrole russes (arrêt si du moins ne se multiplient pas les ouvertures de comptes en roubles par les compagnies occidentales, qui ont déjà commencé, pour se plier aux injonctions russes…).

Donc on aura toujours besoin de gaz et de pétrole. Le ministre allemand de l’économie, Habeck, pourtant écologiste proclamé, fait le tour des pays fournisseurs. Ce n’est pas facile : le Qatar ne veut conclure que des contrats de 20 ans, etc. Pour finir, donc, soit directement à partir de leur propre production de gaz liquéfié, soit indirectement à partir des pays qu’ils « protègent », ce sont les États-Unis qui assureront le ravitaillement en énergie de l’Europe.

Comme en outre l’euro n’est jamais vraiment devenu une monnaie internationale, malgré les efforts de Bruxelles pour développer une capacité européenne d’endettement (les « Eurobonds »), dans la crise qui s’annonce (inflation, récession, pénuries…), ce seront le dollar et le FMI qui resteront les instruments essentiels, surtout avec les conséquences du Brexit et le départ de la place de Londres.

Triomphe du système atlantique

Des remarques du même ordre peuvent être faites pour la défense. L’OTAN, le « mort cérébral », a repris la main. Tous les grands think tanks occidentaux, ou presque, d’ailleurs étroitement « connectés », diffusent le même message. La demande d’adhésion de la Suède et de la Finlande, qui représente pour ces pays une révolution politique et même culturelle que l’on sous-estime trop souvent, en est une preuve parmi d’autres. Certes, Ankara fait de l’obstruction. Mais le plus probable est que la Turquie obtiendra des satisfactions par ailleurs, qui ne feront pas forcément plaisir aux membres de l’Union européenne.

Par ailleurs la nécessité reconnue d’un réarmement après l’épuisement des « dividendes de la paix » risque fort d’aboutir à un renforcement de la position dominante de l’industrie militaire américaine, en fonction de ses capacités face aux industries de défense européennes dispersées, et au nom de la nécessaire « interopérabilité » des forces occidentales. Le chasseur américain F 35 est un bon exemple : ce n’est pas simplement un avion, c’est un système d’armes structurant pour l’ensemble du système de défense des partenaires.

Pour le moment, donc, on se dirige vers une inscription complète de l’Europe dans le système atlantique, quel que soit le vocabulaire utilisé, évolution facilitée par l’entreprise folle de Poutine, et à mon avis même un changement de majorité à Washington ne remettrait pas en cause ces tendances lourdes, portées par les milieux dirigeants américains depuis la première guerre mondiale. Cela avait déjà été annoncé et proposé très clairement par le président Kennedy, après Wilson et Roosevelt.

Certes, des doutes apparaissent, à Paris, à Rome, même parfois à Berlin. Tout le monde ne souhaite pas pousser les choses au-delà d’un cessez-le-feu en Ukraine, ouvrant la voie à des négociations. Le président Emmanuel Macron a dit qu’il fallait éviter d’humilier les Russes (cela lui est vivement reproché dans les capitales les plus « atlantiques »). C’est seulement pourtant dans cette hypothèse que les Européens, conservant d’abord l’essentiel, c’est-à-dire leur indépendance d’appréciation, pourraient reconstruire sur tous les plans, politique, économique, militaire, financier, etc., un espace certes difficile à gérer mais qui soit le leur. Mais, pour cela, il faudrait résister et aux entraînements du monde politico-médiatique, et aux pressions américaines, puissamment relayées un peu partout.

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