Recevez la lettre mensuelle de Politique Magazine

Fermer
Facebook Twitter Youtube

Article consultable sur https://politiquemagazine.fr

Faux électeurs — Enquête à pas de loup

Le bruit court d’abord comme un froissement de papier dans un couloir : le parquet serait « en alerte ». Formule anodine, presque administrative ; mais, dans une commune, elle sonne comme une cloche fêlée. Car il ne s’agit pas d’un vol de cuivre ou d’une rixe de sortie de bal : il s’agit de la sincérité du scrutin, c’est-à-dire de ce qui, en République, tient lieu d’acte de naissance renouvelé tous les six ans. Lorsqu’on murmure que le parquet se penche sur une liste électorale, ce n’est pas la pluie qui menace, c’est le toit.

Facebook Twitter Email Imprimer

Faux électeurs — Enquête à pas de loup

À l’origine, il y a toujours la même mécanique, fruste et redoutablement efficace : des inscriptions opportunes, des adresses complaisantes, des « hébergements » de papier, des boîtes aux lettres qui deviennent des dortoirs civiques. On ne parle pas ici de l’électeur qui a mal déclaré son déménagement, ni de l’étudiant distrait : on parle de faux électeurs, c’est-à-dire d’ombres ajoutées au corps civique pour peser sur une majorité. Et, comme toujours, la fraude se donne des airs de normalité : elle se cache derrière le quotidien, elle se drape dans les habitudes, elle se glisse dans l’épaisseur du voisinage.

D’où la rumeur de consignes de fermeté « en provenance de la chancellerie ». Expression qui fait lever la tête aux élus et serrer les dents aux organisateurs. Quand la chancellerie parle de fermeté, ce n’est pas une figure de style : c’est l’annonce qu’on ne se contentera plus du contentieux électoral, de l’annulation polie, du recommencement sans coupable. La pente est visible : on sort de la seule arithmétique des bulletins pour entrer dans la responsabilité pénale de la fabrication du corps électoral. Là, les « erreurs » deviennent des faits, et les faits, des infractions.

Les listes de faux électeurs « circulent ». C’est le mot le plus inquiétant, parce qu’il implique qu’un document existe, qu’il se transmet, qu’il se compare, qu’il se recoupe. Une liste, ce n’est pas une indignation : c’est une arme. Elle passe de main en main, elle arrive au bon interlocuteur, elle nourrit une plainte, un signalement, une dénonciation, et l’on sait comment la justice moderne, saturée de dossiers, se met à marcher quand on lui apporte non pas une impression, mais un tableau : noms, dates de naissance, adresses, anomalies, doublons, immeubles déjà pleins comme des casernes, électeurs théoriques dont personne n’a jamais vu la silhouette au marché.

Alors surgit l’appel à dénonciation dans le voisinage. Mot déplaisant, presque honteux, mais terriblement efficace : la fraude électorale, en matière de listes, se combat rarement par génie juridique ; elle se combat par géographie humaine. Le voisin sait. Le gardien sait. Le facteur sait. La boulangère sait. Et l’on découvre soudain que la « tranquillité » d’une cage d’escalier peut contenir une étrange densité démocratique : dix électeurs pour un studio, quinze pour un pavillon inhabité, vingt pour un local commercial. La dénonciation, ici, n’est pas une passion : c’est une vérification de réalité.

Un scrutin faussé est une prise illégitime de pouvoir local

L’enquête, dit-on, progresse « à pas de loup ». C’est exactement cela : elle avance lentement, mais sans bruit, et surtout sans prévenir. On ne perquisitionne pas la fraude électorale comme on perquisitionne un trafic : on commence par les papiers, les fichiers, les correspondances de domiciliation, les pièces justificatives, les dates d’inscription, les procurations qui s’empilent, les adresses qui reviennent. On croise, on recoupe, on auditionne. On écoute les justifications — et l’on attend le moment où elles se contredisent. Car la fraude, comme toute mauvaise littérature, finit toujours par répéter ses ficelles.

Le point décisif, politiquement, est celui-ci : l’affaire n’atteint pas seulement l’électeur fictif, ce figurant qu’on a fait entrer par la porte de service. Elle vise ceux qui ont organisé, couvert, facilité, ou laissé faire. Et c’est là que la commune frissonne : parce qu’un scrutin faussé n’est pas une simple irrégularité de procédure, c’est une prise illégitime de pouvoir local, avec tout ce qu’elle entraîne ensuite — marchés publics, nominations, subventions, urbanisme. Le faux électeur n’est pas seulement un vote ; il est, potentiellement, la clef d’un système.

Reste la psychologie du moment : chacun joue sa scène. Les innocents s’indignent, les prudents se taisent, les intéressés crient au complot, les vieux briscards invoquent « l’habitude ». Mais l’habitude n’est plus une excuse ; et c’est bien ce que signifie la fermeté annoncée. On ne veut plus seulement protéger le résultat : on veut frapper le mécanisme. Ce n’est plus l’ombre du juge de l’élection ; c’est le visage du pénal qui se rapproche.

Et, dans ce genre d’histoire, la fin est souvent la même : soit la commune se réveille en jurant qu’on l’a salie — et l’on découvre qu’elle était malade ; soit elle se découvre victime — et l’on comprend qu’elle était complice par paresse. Dans les deux cas, l’enquête, à pas de loup, avance : elle n’a pas besoin de courir. Elle sait que, dans une liste électorale, le mensonge a toujours une adresse.

 


Politique Magazine existe uniquement car il est payé intégralement par ses lecteurs, sans aucun financement public. Dans la situation financière de la France, alors que tous les prix explosent, face à la concurrence des titres subventionnés par l’État républicain (des millions et des millions à des titres comme Libération, Le Monde, Télérama…), Politique Magazine, comme tous les médias dissidents, ne peut continuer à publier que grâce aux abonnements et aux dons de ses lecteurs, si modestes soient-ils. La rédaction vous remercie par avance.

Facebook Twitter Email Imprimer

Abonnez-vous Abonnement Faire un don

Articles liés