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Bernard Kieffer : « Un crime d’Etat »

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Bernard Kieffer : « Un crime d’Etat »

Neveu du père Christian de Chergé, supérieur du monastère de Tibhirine en Algérie, qui fut pris en otage et assassiné en 1996, Bruno de Chergé a rencontré Bernard Kieffer qui vient de publier un livre sur son frère disparu en Côte d’Ivoire en 2004 alors qu’il enquêtait sur l’argent sale du cacao. Rencontre entre deux hommes en quête de vérité.

Avec Bernard Kieffer, nous partageons une même blessure : nous avons tous deux un proche (lui un frère, moi un oncle) qui a été enlevé et assassiné à l’étranger, dans des pays très liés à la France par l’histoire. Moi, en 1996, en Algérie ; lui en 2004, en Côte d’Ivoire. Ensemble, nous avons beaucoup partagé nos doutes, nos espoirs, nos relations aux médias, à la justice, à la vérité. Nous avons échangé nos « trucs ». Le juge d’instruction Ramael, dans son affaire, vient de faire ses dix ans et on ne sait ce que deviendra l’instruction. Le juge Trévidic, dans l’affaire des moines de Tibhirine, arrive lui aussi à ses dix ans. Saurons-nous, dans les deux cas, un jour, la vérité ? Pour les familles des moines, la vérité est ailleurs : elle est dans leur vie donnée à Dieu et aux Autres. Quant à Bernard, à travers ce livre, il signe une belle quête familiale qui est pour lui un devoir de mémoire envers un frère disparu tragiquement en essayant de démêler les histoires autour de la filière du cacao et des relations franco-ivoiriennes.

Bernard, pourquoi ce livre maintenant sur la disparition de ton frère plus de 10 ans après sa disparition en Côte d’Ivoire le 16 avril 2004 ? Pourquoi remuer ce passé ?
Ce livre répond à plusieurs causes : c’est d’abord le devoir de mémoire auquel mes proches m’ont appelé, souhaitant conserver une trace écrite de cette affaire parfois perçue de l’extérieur comme confuse, complexe, exposée à de multiples rebondissements. C’est ensuite un hommage rendu à mon frère, GAK, à son travail d’investigation, à ses idéaux de justice et d’équité. C’est aussi un hommage au travail remarquable accompli par le juge d’instruction Patrick Ramaël et par certains journalistes qui n’ont pas hésité à se mettre en danger en enquêtant sur place. Enfin, c’est le moyen, j’espère, de faire remonter cette affaire à la surface de l’actualité et de la sortir de l’enlisement judiciaire dans laquelle elle se trouve depuis plusieurs mois.

En suivant ton enquête personnelle, on parcourt les relations franco-africaines, à travers l’exemple des relations franco-ivoiriennes. Peux-tu caractériser ces relations que tu as découvertes à travers ton enquête ?
Je crois que cette affaire illustre malheureusement trop bien les relations ambigües qu’entretient la France avec ses anciennes colonies africaines, la Côte d’Ivoire en l’occurrence. Ces relations, sur le registre du « je t’aime, moi non plus », sont perverties par les intérêts économiques et financiers qui lient la France et la Côte d’Ivoire et qui ont par exemple conduit la diplomatie française à soutenir, contre vents et marées, l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo. Cela, parce qu’elle a considéré que la sortie de crise devait passer par lui, quelles que soient ses turpitudes de chef d’Etat. Mais la France a ensuite contribué à sa chute avec la même détermination ! C’est ainsi que la diplomatie française, contre toute évidence, a tenté de faire passer mon frère pour un affairiste douteux victime d’un règlement de comptes et s’est bien gardée de nous dire ce qu’elle savait de cette affaire, prétendant n’en rien connaître. Or, il m’a suffi de deux jours sur place, peu après l’enlèvement de mon frère, pour connaître les noms de deux des commanditaires de son enlèvement.

Ton frère, Guy-André Kieffer, dont on découvre le parcours chaotique à travers ton livre, enquêtait sur la filière du cacao. Finalement, que sait-on de sa disparition ? Quel est scénario le plus probable ?
La vérité judiciaire n’est pas complètement établie, mais l’on connaît une grande partie du scénario : on sait que mon frère a été enlevé à l’occasion d’un rendez-vous avec Michel Legré, beau-frère de Simone Gbagbo, l’ex-première Dame. On sait qu’il a ensuite été interrogé dans la villa du chef du commando, en présence d’un colonel ivoirien. On sait qu’il a ensuite été détenu environ 48 heures dans une cellule du sous-sol du palais présidentiel, avant d’en être extrait pour son dernier voyage. Le scénario devient plus flou ensuite : il aurait été emmené, soit dans une ferme du chef du commando située à la périphérie d’Abidjan, soit dans un camp de miliciens. Il aurait alors trouvé la mort, soit à la suite d’une exécution pure et simple, soit à la suite d’une bavure (un membre du commando l’aurait abattu par erreur, interprétant mal un signe de son chef), soit à la suite des tortures qu’il aurait subies. On ne sait pas ce qu’est devenu le corps, aucune des recherches engagées pour le trouver n’ayant abouti.

Je ne sais pas quels sont les détails exacts de l’élimination de mon frère, mais – et je le dis assez volontiers – peu importe. Il est mort à la suite de son enlèvement, tué volontairement ou accidentellement par ceux qui l’ont enlevé, sur commande probable de l’entourage présidentiel ivoirien. Ces éléments caractérisent un crime d’Etat.

Ce qui m’a le plus touché, c’est cette volonté de comprendre les derniers moments des victimes qu’ont généralement les proches de victimes d’enlèvement et d’assassinats. Le témoignage d’un ancien captif dans ton livre est particulièrement saisissant. Après ce livre, c’est quoi la suite alors que toute vérité n’est pas forcément bonne à dire ?
Je tenais beaucoup à transcrire le témoignage de ce mercenaire qui a connu les affres des dernières heures d’un condamné à mort… avant d’échapper à deux reprises à son exécution. Cet homme a su me faire comprendre ce qui se passe dans la tête de celui qui sait ou se doute qu’il va vers la mort, instants particulièrement douloureux surtout pour celui qui n’est pas préparé du tout à les vivre, comme c’était le cas pour mon frère.

J’espère que ce livre va éveiller les consciences de ceux qui connaissent la fin du « film » et les inciter à parler, plus de onze années après les faits : le juge Ramaël m’a souvent dit qu’il y a trop de monde impliqué dans cette affaire pour qu’on ne finisse pas par connaître la vérité. J’en accepte l’augure, en souhaitant que ce livre y contribue. J’aurais, pour ma part, fait tout ce que j’ai pu pour que « la vérité sorte du puits », comme disent les Africains.

Le frère perdu, de Bernard Kieffer, La découverte, 220p., 18 euros.

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