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Seif al-Islam Kadhafi : de dauphin réformateur à figure tragique du kadhafisme

La mort violente de Seif al-Islam Kadhafi marque la fin d’un parcours politique singulier, mêlant ambitions réformatrices, fidélité dynastique et influence tribale. Héritier officieux du régime de son père, il est resté, quinze ans après la chute de la Jamahiriya, un acteur capable de peser sur les équilibres d’un pays toujours déchiré entre factions rivales.

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Seif al-Islam Kadhafi : de dauphin réformateur à figure tragique du kadhafisme

Le 3 février 2026, dans la ville montagneuse de Zintan, située dans l’ouest de la Libye où il résidait, Seif al-Islam Kadhafi a été tué dans sa résidence par un commando armé. Selon son avocat, Marcel Ceccaldi, quatre hommes ont pris d’assaut le domicile de l’ancien dauphin du régime kadhafiste, après avoir neutralisé les caméras de surveillance, et l’ont exécuté.

L’opération n’a, pour l’heure, été revendiquée par aucun groupe et demeure entourée de zones d’ombre. Une action qui intervient dans un contexte sécuritaire extrêmement volatile, caractérisé par la coexistence de milices locales, de réseaux tribaux et d’influences étrangères (Russie, Turquie ou Qatar) qui continuent de se disputer l’autorité sur le territoire libyen. Des proches de l’ancien dirigeant évoquaient depuis plusieurs jours des menaces croissantes. Une protection tribale renforcée lui avait même été proposée, mais Seif al-Islam Kadhafi avait préféré décliner, sûr que son seul nom pouvait encore le protéger.

Né en 1972, il est le premier fils issu du second mariage du colonel Mu’ammar Kadhafi. Ce dernier s’est emparé du pouvoir avec un groupe d’officiers trois avant sa naissance, profitant d’une absence du roi Idriss Ier pour mettre fin à la monarchie. Rapidement, le « Guide de la Révolution » promeut un panarabisme social financé par les ressources pétrolières du pays tout en confisquant la démocratie. Le succès à un prix : une dictature qui va financer un nombre important de groupes terroristes et de guerres intra-africaines avant de devenir plus tard un allié de l’Occident.

Très tôt, Seif al-Islam apparaît comme le membre le plus politique et diplomatique d’une fratrie marquée par des profils disparates. Contrairement à certains de ses frères, davantage impliqués dans les milieux sécuritaires ou économiques, il développe une trajectoire tournée vers les relations internationales. Diplômé en architecture à Tripoli, il poursuit sa formation en Europe où il obtient un MBA à Vienne avant d’entreprendre un doctorat à la London School of Economics. Sa thèse, consacrée au rôle de la société civile dans la gouvernance mondiale, participe à construire son image d’intellectuel moderniste.

Durant les années 2000, il incarne d’ailleurs la tentative d’ouverture diplomatique de la Libye après des décennies d’isolement international. À la tête de la Fondation Kadhafi pour la charité et le développement, il s’implique dans plusieurs négociations sensibles, notamment dans la résolution de crises diplomatiques liées aux attentats de Lockerbie (1988) et du vol UTA 772 (1989) dont son père est suspecté d’être le vrai commanditaire. Il va dès lors acquérir une position de médiateur réputé notamment dans la libération d’otages occidentaux (comme avec l’affaire des infirmières bulgares en 2007) et multiplier les contacts avec les chancelleries européennes, souvent perçu comme un interlocuteur plus pragmatique que son père dont il est parfois un critique.

Rongé par l’ambition et soucieux de préserver ses acquis, Seif al-Islam défend publiquement l’idée d’une transformation progressive de la Jamahiriya, « l’État des masses » concept forgé par Kadhafi père. Ce jet-setteur confirmé, qui flirte avec l’extrême droite autrichienne ou avec le prince Andrew comme avec les Rothschild, évoque l’élaboration d’une constitution, l’ouverture des médias privés (il fonde Al-Ghad) et un dialogue politique élargi, y compris avec certains mouvements islamistes. Mais ces initiatives se heurtent à la résistance d’une partie de l’appareil d’État, notamment des Comités révolutionnaires et de la vieille garde du régime, soucieux de préserver ses privilèges et qui lui reprochent de plier les genoux devant les États-Unis. Les rivalités internes, y compris familiales (d’autres frères souhaitant succéder à son père), limitent sa marge de manœuvre.

La révolte armée prend de l’ampleur très rapidement

Le soulèvement de 2011 bouleverse sa trajectoire. Alors que les manifestations antigouvernementales s’étendent, Seif al-Islam abandonne son discours réformateur pour devenir le principal porte-parole du régime. Dans une intervention télévisée restée célèbre, il évoque le risque de « rivières de sang » et accuse des puissances étrangères de manipuler la révolte, accuse les islamistes d’Al-Qaïda, ou « des mercenaires à la solde de Nicolas Sarkozy ». Il va même jusqu’à affirmer à Euronews que le dirigeant français a reçu de l’argent de la part de son père. Ce discours marque une rupture définitive avec l’image modérée qu’il s’était construite en Occident. Pour la coalition occidentale qui est venue en aide aux rebelles, il incarne désormais la ligne dure d’un régime désormais aux abois.

Après la chute du régime et la mort de son père, Seif al-Islam entame une fuite émaillée de rumeurs contradictoires sur ses déplacements entre le Sud libyen et les pays voisins. Trahi par l’un de ses hommes, il est finalement capturé en novembre 2011 par une milice locale. Sa détention à Zintan dure plusieurs années, révélant l’absence d’autorité centrale capable de contrôler les groupes armés qui luttent pour s’emparer d’un pays fragmenté ethniquement et politiquement. Son procès, ouvert en 2014, est dénoncé par de nombreuses organisations internationales pour ses irrégularités et sa partialité. Condamné à mort en 2015, il bénéficie d’une amnistie deux ans plus tard, sans que sa situation judiciaire soit réellement clarifiée.

Malgré son retrait apparent, Seif al-Islam conserve une influence notable auprès de nombreuses tribus restées fidèles à l’ancien régime. Son retour sur la scène publique devient manifeste lorsqu’il annonce sa candidature à l’élection présidentielle de 2021. Cette décision provoque une onde de choc dans un pays divisé entre deux gouvernements concurrents qui se jettent continuellement des anathèmes, laissant des seigneurs de la guerre et des fronts islamistes ravager le pays.

Des sondages informels évoquent alors un soutien populaire significatif, notamment dans les régions marginalisées du sud et de l’ouest du pays. Pour les spécialistes de l’Afrique, son influence ne repose pas sur un pouvoir institutionnel direct, mais sur plusieurs leviers stratégiques. Il incarne d’abord la continuité historique du système kadhafiste, capable de fédérer d’anciens cadres militaires et administratifs et bénéficie également du soutien de réseaux tribaux puissants, élément central du fonctionnement politique libyen. Il apparaît même dans les habits de son père afin de marquer ce principe de continuité et de stabilité qu’il revendique. Sa candidature cristallise autant les espoirs des nostalgiques du régime que les craintes de ses adversaires, notamment l’homme fort du moment, le maréchal Khalifa Haftar, ou les monarchistes qui refusent de revoir un Kadhafi à deux doigts de revenir à la tête du pays. Le destin en décide finalement autrement.

La mort de Seif al-Islam Kadhafi referme l’un des chapitres les plus singuliers de l’histoire contemporaine libyenne. Son assassinat ne résout pourtant en rien les fractures structurelles du pays. Il pourrait au contraire nourrir une mythologie politique susceptible de raviver les divisions internes. Quinze ans après la chute de la Jamahiriya, la Libye demeure un État en quête d’équilibre, où les fantômes du passé, monarchiste comme kadhafiste, continuent d’influencer le présent. Reste à savoir si un de ses frères reprendra le legs de Mu’ammar Kadhafi dans un pays qui ne cesse de s’enfoncer dans les crises politiques sous le lointain regard de l’Occident.

 


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