Depuis le début de la présidence Trump, la divergence entre Europe et États-Unis occupe la scène avec fracas ; les questions du Groenland et, dans une moindre mesure, de l’Ukraine en témoignent actuellement. Côté européen, de graves accusations sont portées, de rupture du lien transatlantique, de remise en cause de l’alliance et potentiellement de la réalité de l’OTAN. Parallèlement on constate un effet de poussée fédéraliste en Europe. Qu’en est-il réellement ?
Idéologie et géopolitique : la grande divergence
Pour mesurer la signification de ces événements, il faut prendre du recul et dépasser les aspects conjoncturels ; parmi ceux-ci, le plus important est la personnalité même de Donald Trump. Elle est évidemment très importante pour déterminer le flux des événements pendant les quatre années de son mandat ; mais ce qui est d’emblée certain est qu’il ne sera plus là dans trois ans ; il pourrait même être significativement affaibli dans moins d’un an, si les mid-terms lui sont défavorables. Or son successeur, même proche politiquement, a peu de chance d’avoir les mêmes tempérament et mode de comportement, et peut-être pas le même ascendant sur la coalition hétéroclite qu’il dirige. Voyons donc plutôt les éléments structurels.
Le premier fait de base, celui qui frappe le plus l’Europe officielle, est la dualité idéologique, entre libéraux ou sociaux-démocrates d’un côté et populistes, conservateurs ou nationalistes de l’autre. Actuellement, dans leur perception, cela coïncide pour l’essentiel avec l’opposition entre eux et l’Amérique de Trump. Mais en réalité, ces deux courants sont présents des deux côtés ; c’est un élément commun spécifique à ce qu’on appellera pour simplifier le monde occidental. Toute réflexion sur l’avenir conduit dès lors à se poser deux questions : quelle peut être l’évolution de cette opposition et de ces deux camps, des deux côtés de l’Atlantique ? Qu’est-ce que cela entraîne pour l’Europe d’un côté, ses relations avec les États-Unis de l’autre ?
L’autre élément essentiel, d’arrière-plan, est bien sûr la configuration géopolitique et son évolution possible. Là, la divergence entre les Américains et les Européens est beaucoup plus significative, et intrinsèque. Le fait de base est évidemment la montée de la Chine, et par là la priorité américaine de plus en plus affirmée à la confrontation avec elle et plus généralement aux questions asiatiques et indopacifiques, dans lesquelles le rôle possible des Européens est faible et périphérique – même s’ils peuvent en être affectés. Cela vise aussi la recomposition des relations mondiales, notamment l’évolution de la mondialisation, désormais musclée et quelque peu mercantiliste, avec le rôle désormais reconnu stratégique des matières premières, et celui du transport maritime. Ce à quoi s’ajoute le décalage de puissance, d’avance technologique (IA et autres), et de richesse matérielle de plus en plus marqué entre Américains et Européens.
Il en résulte que même une Amérique qui serait idéologiquement proche des Européens ne pourrait pas ne pas être fondamentalement concentrée d’abord sur ces questions vitales, ne voyant alors potentiellement dans l’Europe, malgré les souvenirs ou l’origine commune, et ce qui y reste de richesse et de puissance, qu’un supplétif utile mais faible, stratégiquement limité à un rôle finalement local sur un bout de l’Eurasie. On dira que c’est caricaturé, et il est vrai que ce stade n’est pas encore atteint ; mais c’est vers cela que l’on va.
Scénarios possibles
Il résulte de la confrontation de ces deux séries de données que le retour pur et simple aux relations trans-atlantiques du passé est improbable. La divergence est latente depuis plusieurs années, comme le « pivot » d’Obama vers l’Asie en témoigne. Mais cette réalité était encore déguisée sous Biden : la brutalité de Trump a déchiré le voile.
Cette divergence ira de soi si on prend un scénario, crédible, où Trump subsiste trois ans, mais surtout est remplacé par un proche, J. D. Vance ou un autre, et que côté européen les dominantes actuelles se maintiennent. Ce dont on rêve côté Europe est une accélération de la construction européenne dans un sens fédéral, avec priorité à la défense. Mais en réalité, il est improbable que cela débouche sur quoi que ce soit de concret dans un horizon prévisible. Sans même rappeler qu’il n’y a pas de peuple européen ou de nation européenne, donc qu’on ne voit pas comment une armée européenne véritable serait possible, il n’est pas faisable dans un délai de 10 à 20 ans de construire une armée européenne crédible capable, sans appui américain, de se mesurer à la Russie. Or d’ici là, les besoins sont là ; et la menace russe est en outre décrite par le système comme terrifiante et imminente. Il en résulte que pour nombre de pays européens, à commencer évidemment par les Baltes et les Polonais, la protection vient d’abord et essentiellement des États-Unis. D’où aussi les achats massifs de F-35 des uns et des autres. Mais bien entendu, cette priorité à la survie immédiate rend encore plus difficile la construction d’une défense européenne autonome et crédible. L’irritation causée par les agissements de Trump (Groenland, droits de douane) ne saurait renverser ces faits de base, d’autant que cet homme n’est pas éternel.
Cela resterait encore plus vrai dans un scénario où on suppose en revanche qu’aux États-Unis les démocrates reviennent aux affaires en 2028. Comme on peut le penser, cela rendrait le besoin d’autonomisation des Européens moins pressant, et la tentation sera forte de chercher à faire revivre la fraternité idéologique transatlantique, dont l’Europe officielle garde la nostalgie.
Dans un autre scénario encore, actuellement peu plausible mais concevable, la minorité qu’on appellera pour simplifier populiste ou de droite dure devient majoritaire en Europe. Mais il n’est pas sûr que cela changerait massivement ces conclusions. En bonne logique, il serait en effet surprenant de voir les politiques de ces tendances se battre pour une intégration fédéraliste.
A fortiori, si l’Europe était divisée, et sans majorité politique, on voit mal une grande ambition se mettre en place. Dans tous les cas donc, la probabilité n’est pas à l’édification d’une défense européenne crédible, mais à un compromis plus ou moins boiteux entre des velléités au mieux partielles et le maintien d’une importante dépendance de l’Europe par rapport aux États-Unis, qui eux, au contraire, auront de plus en plus l’œil tourné ailleurs.
Que faire alors
Dans un tel contexte, les imprécations censément moralisantes de goût européen ne servent pas à grand-chose. Et le risque majeur pour un pays comme la France est de voir les moyens subsistants de son autonomie inutilement gâchés dans une tentative de fédéralisme militaire sans espoir.
C’est que les relations transatlantiques sont à un vrai tournant, mais ce n’est pas celui qu’y voit l’Europe officielle. Au-delà même de l’idiosyncrasie de M. Trump, le fait de base n’est pas la divergence idéologique, même si elle n’est pas négligeable, car depuis maintenant un certain temps, et de plus en plus, l’idéologie occidentale de ces dernières années n’est pas la réponse aux questions du jour, notamment géopolitiques ; et elle passe mal dans le reste du monde. Le fait principal c’est l’évolution géopolitique, et le fait que face à ces questions nouvelles, l’Europe elle-même, comme construction, n’est pas une réponse – même si en soi la coopération européenne est à encourager. Seule puissance nucléaire en Europe, seule puissance ayant gardé une certaine crédibilité et une certaine expérience malgré son format militaire miniaturisé, possédant un domaine maritime immense, c’est la France elle-même qui est la réponse essentielle à la question de sa défense.
Illustration : L’Europe ne fait plus vraiment partie de l’équation américaine.
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