Les prisons kurdes du Nord-Est de la Syrie étaient l’objet de tous les fantasmes. Pour les uns, elles incarnaient l’alliance irrévocable entre les milices du Kurdistan et les occidentaux, sur fond de lutte contre Daech et de maîtrise des ressources de cette partie du pays ; pour les autres, elles étaient une preuve de la mauvaise foi occidentale, qui fermait les yeux sur les objectifs ethniques des combattants et des gardiens de prison.
Les débats s’accumulaient : fallait-il rapatrier les familles des combattants de l’Organisation État Islamique parqués dans des camps ? Que faire des djihadistes à nationalité française ? Comment espérer que les évasions ne se produiraient pas dans un contexte sécuritaire aussi précaire, alors que les forces kurdes allaient subir, comme toujours, la grande trahison de leurs parrains.
Ces débats sont soldés. Assez unanime, la presse déplore l’abandon de combattants dont l’image européenne est immaculée. L’histoire semblait écrite depuis le soutien américain très marqué au gouvernement transitoire à Damas : l’objectif du président Al-Charaa est limpide, comme celui de tout pouvoir central, s’assurer la maîtrise totale de son territoire, en soumettant les composantes de la société syrienne à son autorité. Les partenaires européens, malgré une intense activité diplomatique parisienne, n’ont pas eu leur mot à dire. Et les critiques de moins en moins tempérées d’Israël ne portent que peu, entre discrédit international à cause de la guerre en Terre Sainte et dépendance totale à Washington.
Le vainqueur est bien le djihadisme
Le discours minoritaire ne manque pas de donner de la voix mais elle ne compte pas. Le pilier régional de l’OTAN, le partenaire en titre de Washington au Levant s’appelle Erdogan, et les « anciens » djihadistes au pouvoir en Syrie sont intégralement à sa main, appuyés militairement par la redoutable armée turque. À peine constate-t-on, à mi mot, la mobilisation de forces spéciales occidentales pour organiser des transferts de combattants islamistes vers des prisons qui ne seraient pas sous emprise syrienne. La belle hypocrisie : on promeut partout les autorités transitoires syriennes, on ne dénonce pas l’accord de cessez le feu du 20 janvier 2026 qui leur donne maîtrise des prisons du pays, mais la confiance dans leur gestion des combattants de l’organisation État islamique n’existe pas.
Qui sait combien auront pris la fuite dans le chaos des transferts de responsabilité des prisons syriennes ? Qui sait combien ceux qui sont présentés comme des villageois raflés par les Kurdes à cause de leur arabité sont réellement inoffensifs ?
En tout cas, le constat est implacable : après la guerre civile effroyable qui a ravagé la Syrie, le vainqueur admis par les Occidentaux, et ardemment défendu par leurs alliés, est bien le djihadisme, auréolé de sa victoire du 8 décembre 2024 et qui se souviendra qu’il a eu les mains bien libres pour ramener les combattants kurdes, héros des combats de 2019 pour mater Daesh, à la plus petite expression de leur emprise territoriale en Syrie.
Les capitales occidentales n’avaient pas le droit à l’erreur en soutenant les autorités transitoires issues d’Al-Quaeda en Syrie. Le chemin de Damas ne prend décidément par la direction qui était claironnée au lendemain de la chute de l’ancien régime.
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