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Origine du Covid : l’enquête qui rebat les cartes

En livrant une enquête très fouillée sur les origines possibles du SARS-COV-2, le journaliste Brice Perrier nous fait entrer dans les arcanes de la recherche en virologie. On y découvre notamment le rôle extrêmement trouble joue par deux grandes revues scientifiques dans la bataille de l’information.

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Origine du Covid : l’enquête qui rebat les cartes

Au mois de décembre 2019, à l’hôpital central de Wuhan, dans le centre de la Chine, on commence à s’inquiéter d’une pneumonie d’origine inconnue qui touche un nombre croissant de patients. Les autorités chinoises imposent un black-out sur l’information, tandis que le génome du virus est entièrement séquencé début janvier. Le 11, les médias locaux communiquent sur le premier décès officiellement attribué au nouveau virus. Le 12 janvier, sa séquence génétique est transmise par un scientifique chinois à un collègue australien, qui la publie sur un site accessible à tous les spécialistes, virological.org. L’ADN de la souche virale indique qu’il s’agit d’un coronavirus de chauve-souris, assez semblable à ceux qui sont apparus depuis le début des années 2000.

Une particularité saute néanmoins aux yeux des scientifiques : la protéine qui permet – ou pas – au virus de se fixer sur les cellules de l’hôte est, chez ce coronavirus, totalement adaptée aux cellules humaines. Et ce grâce à une séquence génétique précisément localisée, appelée « site furine », qui n’avait jamais été observée auparavant dans aucun autre virus de la même famille. « L’identification de ce site furine était évidente et des centaines de scientifiques l’ont vu, dira au journaliste un expert de la question, Etienne Decroly, directeur de recherche CNRS à l’Université d’Aix-Marseille. L’apparition d’un tel site est souvent un événement majeur dans l’histoire d’un virus. Mon hypothèse fut dès le mois de janvier qu’il avait constitué un point de cristallisation pour celui apparu à Wuhan, décisif dans l’émergence de l’épidémie ».

Les omissions répétées de Nature

En ce début d’année 2020, le nouveau virus ne semble pas alerter les principales autorités sanitaires. Mais dans le monde feutré de la virologie, la controverse ne va pas tarder à débuter. Cela commence par une publication censée couper court à toute rumeur. Dès le 20 janvier, un établissement de recherche avancée sur les coronavirus – l’Institut de Virologie de… Wuhan – soumet un article à la prestigieuse revue scientifique Nature, qui le publiera dix jours après. La chercheuse principale, Zhengli Shi, y affirme que le Covid-19 provient probablement des chauves-souris, car un virus au génome très proche avait déjà été collecté par ses équipes dans des grottes de la province du Yunnan. Le virus serait donc d’origine naturelle. Cependant la publication souffre d’une négligence étonnante : l’ensemble du génome des deux virus n’est pas décrit dans l’article. De fait, l’alignement des séquences génétiques qui permet de les comparer s’arrête juste avant l’emplacement du fameux site furine, celui-là même qui fait du Sars-Cov-2 un coronavirus unique en son genre. Les équipes chinoises n’ont-elles pas vu le site furine ? « Impensable » juge Bruno Canard, le directeur du laboratoire CNRS d’Aix-Marseille. « C’est comme si Zidane allait tirer un pénalty sans s’apercevoir qu’il n’y a pas de goal ». La revue Nature laisse pourtant passer la publication[1].

Le 7 février 2020, dans une conférence de presse, l’université d’agronomie de Chine du Sud annonce une découverte qui sera relayée par tous les médias : le pangolin serait l’hôte intermédiaire entre la chauve-souris et l’homme ; c’est dans cet animal que le génome du virus aurait muté, expliquant l’apparition du site furine particulier. « L’information est immédiatement relayée par la revue Nature » souligne Brice Perrier.

Dès le 19 février 2020, The Lancet dénonçait les « théories du complot »

Et ce n’est pas fini. Le 17 mars, « dans Nature Medicine, autre revue réputée du groupe d’édition scientifique Springer Nature, l’article devenu la référence concernant la provenance du coronavirus va utiliser le pangolin pour, cette fois, soutenir une analyse qui “montre clairement que le Sars-Cov-2 n’est pas une construction de laboratoire ou un virus délibérément manipulé”, comme l’affirme son introduction ». Le prestigieux magazine scientifique refusera de publier des études contradictoires soumises à son comité de lecture. Néanmoins, la thèse du pangolin ne tiendra pas longtemps. D’une part, le génome entier de virus de pangolin décrit dans ces articles est jugé trop éloigné de celui du Sars-Cov-2 pour en faire un parent proche ; d’autre part, la liaison de la protéine du virus détaillé dans cet article s’avère finalement beaucoup plus efficace avec les cellules humaines qu’avec celles de l’animal susdit !

Quelle mouche a donc piqué Nature ? Un autre directeur de recherche au CNRS, spécialisé dans l’écologie évolutive de la transmission des maladies infectieuses, affirme à Brice Perrier que « l’acceptation de ces articles par de grandes revues était scandaleuse car ils posaient beaucoup de problèmes ». Elles produisirent néanmoins un effet radical, en faisant passer les scientifiques qui poseraient la question de l’origine du Covid pour des complotistes dérangés. Cet anathème sera d’ailleurs lancé directement par une autre revue scientifique, The Lancet, considérée comme l’une des plus importantes dans le monde de la recherche médicale. Le 19 février 2020, dans une tribune collective, 27 experts y « condamnent fermement les théories du complot suggérant que le Covid-19 n’a pas d’origine naturelle ». Dans un tel contexte, les affirmations du prix Nobel de médecine Luc Montagnier considérant que de courtes séquences génomiques semblent provenir du virus du sida feront scandale.

Collusions à l’OMS

Les faits marquants relevés par le journaliste Brice Perrier ne s’arrêtent pas là. Après divulgation de courriels personnels, nous savons aujourd’hui que la tribune du Lancet[2] a été initiée par un virologue, Peter Daszak, président d’Eco Health Alliance. Cette ONG spécialisée dans la recherche sur les pandémies travaille depuis de longues années avec… l’Institut de virologie de Wuhan ! Peter Daszak a publié une vingtaine d’études communes avec ses homologues chinois et Eco Health Alliance leur a officiellement transféré des fonds. Le risque de conflit d’intérêt est patent, mais cela n’empêchera par l’Organisation mondiale de la santé de nommer Daszak dans la commission d’enquête qui se rendra à Wuhan en janvier 2021. « Le président d’Eco Health Alliance est le membre de l’équipe qui va le plus s’exprimer, tant sur Twitter que dans les médias. Durant tout le séjour, il n’aura de cesse de saluer l’accueil réservé par ses hôtes chinois » observe Brice Perrier. Il n’est pas le seul à pratiquer le mélange des genres. Ainsi, trois des cinq auteurs de l’article de Nature Medicine cité plus haut ont des liens privilégiés avec le puissant secteur de la recherche chinois.

On pourrait citer d’autres exemples dans cette enquête dense et nuancée, comme cette volonté affichée par certaines parties prenantes depuis le début de l’année d’avancer la thèse d’une zoonose – les zoonoses sont des maladies ou infections qui se transmettent des animaux vertébrés à l’homme, et vice versa – au Laos, à 2000 kilomètres de Wuhan. Un fait demeure : l’épidémie avait à peine commencé que le débat scientifique fut verrouillé. Intentionnellement.

 

Illustration : Zhengli Shi, la batwoman chinoise, dément tout, rejette tout et justifie tout. C’est scientifique.

Sars-Cov-2, aux origines du mal, par Brice Perrier. Belin, 2021, 208 p., 17 €

 

 

 

 

[1].  À noter que la revue Nature est sortie de sa réserve politique en octobre 2020. Dans un éditorial, elle s’est prononcée contre Donald Trump à l’élection présidentielle, écrivant que « les efforts déployés par M.Trump pour fermer les frontières, limiter l’immigration et décourager la coopération internationale – en particulier avec les chercheurs chinois – sont à l’opposé de ce qui est nécessaire si le monde veut réussir à relever les défis mondiaux auxquels nous sommes confrontés ».

[2]. Connu pour avoir publié en mai 2020 une étude fausse sur la dangerosité de l’hydroxychloroquine, coupant net l’utilisation de cet antiviral dans le traitement du Covid, The Lancet s’est aussi fendu d’une tribune à caractère politique en septembre 2021 pour dénoncer les risques sanitaires du changement climatique, n’hésitant pas à réclamer un « changement fondamental de la façon dont nos sociétés et nos économies sont organisées et de notre mode de vie ».

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