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MOUSTACHES ET FAUSSE BARBE

Antiquité de la désinformation. Désinformation systématique par les Anglais. Contrôle démocratique de l’information. Désinformation des concitoyens et des alliés. Succès mitigé de la désinformation à propos de la Russie. Volonté allemande de se libérer des États-Unis.

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MOUSTACHES ET FAUSSE BARBE

On ne parle plus que de désinformation et de « fake news ». Bien entendu, seule la Russie de Poutine est capable de vouloir manipuler l’opinion, les démocraties libérales n’y pensent même pas ! On pourrait se contenter de répondre en définissant les « fake news » comme « les nouvelles qui ne vous plaisent pas ». Il est certain que le Net a favorisé l’éclosion d’usines à fake news. Seulement ça a toujours existé. Le faux bruit est un mélange d’illusion et de manipulation, depuis toujours. Mais la désinformation est quelque chose de beaucoup plus systématique, elle ne se contente pas de désorienter l’adversaire, elle veut contrôler son logiciel. Toute une théorie de la désinformation soviétique avait été élaborée à l’Ouest pendant la Guerre froide (cf. l’excellent Vladimir Volkoff, Petite histoire de la désinformation, 1997).

Sur le plan juridique, rien n’était plus difficile à qualifier et à sanctionner qu’un délit de désinformation. La DST n’avait réussi à amener devant les tribunaux, au début des années 1980, qu’un seul accusé de ce délit, au profit de l’URSS, le journaliste Pierre-Charles Pathé. En effet on se heurte, ou plutôt on se heurtait, au principe de la liberté d’expression. Mais on constate désormais que l’on peut priver une personne, en France ou dans l’ensemble de l’Union européenne, de l’accès à ses comptes bancaires ou à toute forme de ressource sous la simple accusation d’ingérence au profit de la Russie (avec laquelle nous ne sommes pas juridiquement en guerre). Je laisse aux juristes le soin d’expliquer comment on a pu en arriver là.

Dans le cadre de la guerre d’Ukraine, la Russie fait certainement beaucoup de propagande, par tous les moyens. Et aussi de la pénétration, comme on dit, en direction de différents milieux. Mais fait-elle vraiment de la désinformation ? Essaie-t-elle de faire passer une image cohérente mais systématiquement faussée de sa politique ? Reprend-elle le thème gorbatchévien, en son temps très efficace, de la « Maison commune européenne », qui était une véritable entreprise de désinformation lénifiante ? Elle répète à tout bout de champ que la « libération » totale des Oblasts du Donbass est une condition sine qua non, ainsi que la fin du régime « nazi » de Kiev, ainsi que la non-appartenance de l’Ukraine à l’OTAN, toutes conditions non-négociables, et historiquement justifiées par la communauté de destin entre la Russie et l’Ukraine. C’est de la propagande grand’russe, la même depuis le XIXe siècle, et pas très habile. Même Staline en 1945 était plus manœuvrier !

Quand on contrôle l’information, la désinformation est plus facile.

Ce sont les Occidentaux, et en particulier les Anglo-Saxons, qui recourent systématiquement à la désinformation, c’est-à-dire pas seulement à la propagande, mais à l’instillation d’une vérité alternative. Les Anglais la pratiquaient depuis toujours, mais leurs méthodes se raffinèrent à partir de la fin des années 30 et de la deuxième guerre mondiale. Les Américains les rejoignirent à partir de la Guerre froide. Dans les deux cas, on remarquera que la désinformation n’est pas tournée seulement contre l’adversaire, mais d’abord et peut-être surtout vers les propres concitoyens et les alliés.

Mais, me dira-t-on, comment des démocraties libérales pourraient-elles recourir à des méthodes pareilles ? Parce qu’elles ont la pratique ancienne du contrôle de l’information, qui est la première étape indispensable pour pouvoir organiser une entreprise de désinformation. En Grande-Bretagne, depuis 1911, des Official Secret Acts successifs permettent au gouvernement d’interdire aux médias d’évoquer telle ou telle information, par simple envoi d’une « D-Notice ». Après la Seconde Guerre mondiale les États-Unis ne purent pas recourir à la même méthode, à cause du second amendement à la Constitution, mais ils s’en tirèrent en cachant les choses délicates sous une masse de couvertures secrètes superposées et inaccessibles au commun des mortels.

D’autre part le contrôle par la Grande-Bretagne de la plupart des câbles télégraphiques océaniques permettait à Londres, depuis le milieu du XIXe siècle, d’être informé en temps réel de beaucoup de choses. Puis ce fut l’écoute systématique des transmissions hertziennes et là les Américains épaulèrent les Britanniques. Puis à partir des années 1980 ce fut le contrôle des communications Internet, dont la plupart passent par des sociétés américaines, avec une masse énorme de données, mais que l’on sait analyser de façon utile et en temps réel grâce à des logiciels mis au point à partir de 2009. Toutes ces données étant partagées entre les Five Eyes (États-Unis, Grande-Bretagne, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande).

Une campagne poussant le roi Edouard VIII

Quand on contrôle l’information, la désinformation est plus facile. Pas seulement vers l’adversaire, mais vers les concitoyens et les alliés. Peut-être devrait-on parler d’ailleurs de « formation de l’opinion », autant que de désinformation ? À mon avis, le premier grand cas fut celui de la campagne poussant le roi Edouard VIII à l’abdication, fin 1936, à peine monté sur le trône au mois de janvier. Officiellement le gouvernement Baldwin s’inquiétait de voir le futur chef de l’Église anglicane épouser une dame deux fois divorcée (l’Église anglicane d’Henry VIII !). Mais en fait les milieux dirigeants craignaient les orientations pro-allemandes et pronazies du nouveau roi, fort populaire auprès des Britanniques. On monta une campagne de désinformation pour conduire la population à rejeter le souverain, tout en camouflant la véritable raison, pour des raisons de convenance diplomatique. Ce fut une gigantesque opération : larges mises sur écoute, lecture du courrier sur une grande échelle, des milliers de fonctionnaires concernés, dans un secret seulement récemment et pas encore totalement levé.

Ce fut une grande bataille secrète contre Berlin, qui comptait évidemment sur Edouard VIII et faisait tout pour l’appuyer et lui permettre de revenir au pouvoir par une véritable politique d’influence. Tandis que les responsables américains, encore officiellement isolationnistes, faisaient tout pour contrer Edouard, premier épisode de la collaboration anglo-américaine contre le Reich. Le tout dans un tournoiement de personnalités plus complexes et fascinantes les unes que les autres. (Lire le passionnant Charles Bedaux le magnifique. Millionnaire, aventurier et « agent triple », de Thierry Lentz, chez Perrin, 2024).

La coopération anglo-saxonne se développa dans ce domaine après 1945. On ne s’étonne pas de la voir reprendre en 2004, à propos de l’Ukraine : tout une campagne de désinformation, appuyée, outre les services, sur des réseaux universitaires et des programmes comme Integrity (appuyé et financé par les services britanniques) à partir de 2015 destinés aux élites européennes, afin de les persuader que l’Ukraine était une Nation viable, unie, sans lien substantiel avec la Russie, démocratique, capable d’intégrer l’Union européenne rapidement. Et qu’en face la Russie était faible et très sensible aux sanctions occidentales. On voit où on en est aujourd’hui…

Il semble que la RFA, qui certes soutient l’Ukraine et se méfie de la Russie, souhaite cependant retrouver sa liberté d’appréciation et sortir du réseau de désinformation tissé par Washington et Londres. En août 2026, le gouvernement allemand a réorganisé ses services secrets. L’explication officielle est qu’ils sont trop respectueux de la lettre de l’État de droit, et paralysés par leur légalisme, en comparaison avec les autres services secrets occidentaux. Une douce hilarité saisit le lecteur averti. Une hypothèse beaucoup plus probable est que l’on souhaite réorganiser les services afin de mieux les cloisonner désormais par rapport à leurs homologues américains, dont ils ont toujours été comme une annexe (comme le montrèrent dans les années 2010 les révélations d’Edward Snowden à propos des stations d’écoutes américaines en Allemagne). C’est sans doute l’un des résultats de la prise de conscience à Berlin de ce qu’implique le trumpisme pour la sécurité des Européens.

Illustration : Edouard VIII, roi plus nazi que dépravé, Poutine, président plus russe que cancéreux.

 


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