À mesure que le roi Mohammed VI délègue certaines représentations, l’héritier du trône alaouite s’impose comme une figure centrale de continuité, incarnant la stabilité d’une monarchie où le pouvoir demeure un pilier structurant de la vie politique et institutionnelle du royaume. La monarchie marocaine est à l’heure du basculement de règne. Fortement alité en raison d’un mal de dos persistant, le roi Mohammed VI a dû se résoudre à confier l’ouverture de la Coupe d’Afrique des nations, le 21 décembre dernier, abritée cette année par le royaume chérifien, à son fils aîné, le prince Moulay Hassan, 22 ans.
L’enthousiasme du jeune homme, qu’on sait passionné de football, n’a pas tardé à se confondre avec la fierté nationale incarnée par la charge dont il va hériter un jour, qu’il porte déjà sur ses jeunes épaules. « Depuis le début de la CAN 2025, c’est le prince héritier Moulay Al-Hassan qui a occupé une place centrale lors de la cérémonie d’ouverture et dans la tribune VIP […] accueillant les supporters et les officiels », note Le Monde, soulignant « combien sa montée en visibilité a été inhabituelle pour un héritier si jeune ».
Le prince Moulay Hassan, héritier du trône alaouite, l’une des plus anciennes monarchies au monde, montée sur le trône marocain au cours du XVIIe siècle, est né le 8 mai 2003 à Rabat. Il a grandi dans un contexte politique singulier : celui d’un royaume où la monarchie ne se contente pas de régner, mais gouverne. Tout est dans la nuance.
Longtemps préservé des projecteurs, le jeune prince a suivi un parcours soigneusement balisé, alternant formation académique rigoureuse et immersion progressive dans les arcanes et les subtilités du pouvoir. Étudiant au Collège royal de Rabat, diplômé de la prestigieuse Faculté de Gouvernance, Sciences Économiques et Sociales (FGSES), c’est véritablement en 2019 que les médias ont découvert le prince lors des obsèques du prince Henri d’Orléans, comte de Paris. Venu au nom de son père, dont la famille cultive une amitié avec celle des prétendants au trône de France, sa prestance naturelle a fait grande impression auprès des Français présents aux funérailles. Polyglotte (il maîtrise l’arabe, l’amazighe, le français, l’anglais et l’espagnol), il pratique avec assiduité l’équitation et le basketball.
Continuité et modernité
Depuis quelques années, les apparitions publiques de Moulay Hassan se sont multipliées au fur et à mesure que l’état de santé du monarque se dégrade. Cérémonies officielles, réceptions diplomatiques, inaugurations, commémorations nationales, il a régulièrement accompagné son père dans ses déplacements avant d’assumer seul ses fonctions. Cette visibilité accrue n’est ni fortuite ni anecdotique. Dans un Maroc où la monarchie demeure l’axe central de la stabilité institutionnelle, préparer l’opinion et les élites à l’avenir est une nécessité politique.
Sa posture, mesurée et sérieuse, presque austère, tranche avec les figures princières occidentales plus médiatiques. Le prince fuit les magazines people et n’entend pas construire sa notoriété sur du buzz instagrammable, souhaitant éviter quelques erreurs passées de son père. Pour l’opinion publique, Moulay Hassan cultive une image de retenue conforme à son futur rôle de commandeur des croyants (Amir al-Mouminine).
Contrairement aux monarchies constitutionnelles voisines, le Maroc demeure une royauté à fort pouvoir royal dont l’influence est étendue à tout le continent africain. Le roi est à la fois chef de l’État, chef des armées et arbitre suprême des institutions. Il dispose notamment de prérogatives considérables comme la nomination du chef du gouvernement, de la présidence du Conseil des ministres, du contrôle stratégique des grandes orientations diplomatiques et sécuritaires ou encore l’autorité religieuse suprême. Dans ce cadre, Moulay Hassan n’est pas un simple symbole. Il est appelé à devenir, le moment venu, le centre de gravité du système politique marocain (makhzen).
À l’intérieur du royaume, Moulay Hassan cristallise de nombreuses attentes. Pour une partie de la jeunesse avide de réformes et de plus de libertés, il incarne l’espoir d’un Maroc plus moderne, plus ouvert, sans rupture brutale avec les fondements monarchiques. Un récent article de Morocco24 a relevé que, lors d’une réception protocolaire, le prince a évité la coutume traditionnelle du baiser de main, préférant une approche plus moderne : pour certains cela reflète une volonté personnelle d’adapter les traditions à l’époque contemporaine. Il s’est rendu à plusieurs au contact de la jeune génération, notamment dans le domaine sportif, faisant preuve d’une proximité peu compatible avec le protocole très contraignant de la monarchie. En octobre 2025, sur instructions du roi Mohammed VI, le prince a présidé une cérémonie au Palais Royal de Rabat pour honorer l’équipe nationale marocaine des moins de 20 ans, récemment sacrée championne du monde au Chili : un rôle traditionnellement réservé au chef de l’État, qui montre la confiance accrue et le regard que portent Mohammed VI sur son l’héritier pour de telles missions.
A contrario, pour les élites traditionnelles, le pouvoir ne se revendique pas, il s’incarne et le prince héritier demeure la garantie de la pérennité d’un système éprouvé dont les Marocains ne souhaitent pas la remise en cause. Même son prénom, celui du roi Hassan II, défunte figure autoritaire et indissociable de l’histoire de cet ancien protectorat français qui a obtenu son indépendance en 1955, est symbolique de cette volonté de le mettre en avant, à grands renforts de publicité et de reportages élogieux de sa personne. Grace à une communication savamment dosée, le prince héritier a été ainsi progressivement introduit dans la conscience collective comme une figure de continuité, compétente, parfaitement formée pour succéder au roi Mohammed VI qui préside le destin de sa nation depuis vingt-sept ans.
Le processus successoral
Ses apparitions à des rendez-vous diplomatiques de grande importance sont désormais de plus en plus fréquentes. Selon CNews, la présence de Moulay Hassan aux côtés du président Emmanuel Macron lors d’un dîner officiel (octobre 2024) a montré qu’il n’était pas seulement un prince cérémoniel, mais bien « un acteur préparé à représenter le Maroc sur la scène internationale », maîtrisant langues, protocoles et enjeux stratégiques censés influer sur l’avenir du royaume. Ce type d’apparition qui se répète, a été largement commenté par des observateurs des spécialistes en monarchie comme une étape clé dans la construction de sa « légitimité auprès des dirigeants étrangers ». Dans la presse chinoise, même accents élogieux le concernant. La réception organisée par le prince héritier pour le président Xi Jinping en novembre 2024 a été saluée unanimement, renforçant l’image d’un jeune monarque en devenir capable de « porter la diplomatie royale avec sagesse et finesse ».
Dans un système où la monarchie constitue le socle de l’autorité politique, religieuse et politique du Maroc, la succession n’est pas un événement, mais un processus calibré. Rien n’y est laissé au hasard. En exposant progressivement le prince héritier aux fonctions de représentation, de légitimation et d’exercice du pouvoir, le royaume prépare la continuité de l’État.
Illustration : Choc des cultures : l’héritier et le parvenu.
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