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Londres réémigre ses migrants vers l’Afrique

Mi-avril, le Royaume-Uni a signé un partenariat inédit avec le Rwanda, puissance émergente de l’Afrique de l’Est. Il prévoit l’accueil de migrants vivant illégalement en Grande-Bretagne sur le sol du « pays des mille collines ». En échange, Londres s’est engagée à verser une somme de plusieurs millions d’euros. Un accord qui fait grincer des dents l’Union européenne et les associations des droits de l’homme.

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Londres réémigre ses migrants vers l’Afrique

C’est une de ses promesses de campagne. Le premier ministre Boris Johnson s’était engagé à réduire l’immigration clandestine au Royaume-Uni en constante augmentation depuis deux ans. Un sujet à l’origine de fortes tensions avec la France qui a régulièrement accusé son voisin de ne rien faire pour endiguer les traversées des migrants, souvent marquées par des accidents mortels. Depuis le début de l’année 2022, plus de 10 000 migrants ont traversé illégalement la Manche, une hausse considérable par rapport aux années précédentes. En signant le 14 avril un « partenariat innovant » avec le Rwanda, Londres a négocié le retour de milliers de migrants vers ce pays africain afin qu’il les accueille. Est-ce l’exemple de l’Australie, membre du Commonwealth, qui l’a inspiré ? Cette dernière expulse ses migrants illégaux vers Nauru et la Papouasie-Nouvelle-Guinée depuis les années 2000 en échange d’une forme d’aide au développement pour ces deux États. Boris Johnson, lui, a promis de verser dans un premier temps 144 millions d’euros à Kigali et de l’aider à se développer économiquement. « Ce partenariat portera sur cette crise humanitaire urgente qu’il convient de traiter à la racine » s’est félicité le gouvernement rwandais dans le communiqué officiel qui a suivi la signature de l’accord.

Le Rwanda est l’un des pays le « plus sûrs au monde, mondialement reconnu pour son bilan d’accueil et d’intégration des migrants » a déclaré Boris Johnson. « Ce partenariat, portant sur les migrations et le développement économique, reflète l’engagement du Rwanda à protéger les populations vulnérables. Un principe qui a toujours guidé la politique internationale de notre pays » a renchéri, tout aussi satisfait, le ministre des Affaires étrangères rwandais. « L’histoire récente du Rwanda nous a sensibilisés à la situation critique des populations qui cherchent la sécurité et la possibilité de trouver refuge sur une terre d’asile » a même ajouté Vincent Biruta dans ce qui ressemble à une allusion au génocide de 1994.

Les Rwandais divisés sur la pertinence de l’accord

L’accord a pourtant divisé la classe politique rwandaise. « C’est une bonne chose que le Rwanda se positionne ainsi, comme une manière de contribuer à résoudre la crise de l’immigration qui touche le monde entier » a déclaré Tom Mulisa, professeur de droit constitutionnel à l’Université du Rwanda, à l’AFP. « Le président Paul Kagame envisage de faire de cet accord un vote de confiance [sur] son bilan en matière de droits humains » déplore l’avocat et analyste basé à Kigali, Louis Gitinywa. « [… ] Il a sûrement obtenu le soutien diplomatique du Royaume-Uni lorsque des résolutions contre le Rwanda sont soumises et discutées au Conseil de sécurité de l’ONU » pense-t-il très sérieusement. « Le Rwanda a régulièrement démontré à quel point il méprise les protections accordées aux réfugiés en vertu du droit international » affirme de son côté, Lewis Mudge, directeur pour l’Afrique centrale à Human Rights Watch. « Embaucher des migrants du Royaume-Uni augmentera la charge foncière et les défis de survie pour les ressources naturelles limitées disponibles » regrette Frank Habineza, président du Parti Vert. « Le gouvernement rwandais [devrait] se concentrer sur la résolution de ses problèmes politiques et sociaux internes qui font de ses citoyens… des réfugiés dans d’autres pays avant de proposer d’accueillir des réfugiés/migrants » se plaint Victoire Ingabire, principale opposante à Paul Kagame. Des critiques dont fait fi celui qui préside le Rwanda depuis trois décennies, c’est-à-dire depuis la fin du génocide.

Ce n’est pas la première fois que le Rwanda est proposé comme pays d’accueil. En 2019, le pays a déjà signé un accord avec l’Organisation des nations unies et l’Union européenne pour accueillir tous les candidats à l’émigration qui aurait échoué dans leur tentative, bloqués sur les côtes libyennes. L’année dernière, par exemple, Kigali a offert un asile temporaire aux Afghans fuyant la prise de pouvoir des talibans, avec l’accord de Bruxelles. « Nos deux pays prennent des mesures audacieuses pour remédier au déséquilibre des opportunités mondiales, lequel conduit à la migration illégale, tout en démantelant les filières d’incitation qui renforcent les gangs criminels et mettent en danger des vies innocentes, poursuit le texte. Ce partenariat perturbera le modèle commercial des gangs liés au crime organisé et dissuadera désormais les migrants de mettre leur vie en danger » se sont satisfait de concert les deux pays signataires.

Au Royaume-Uni, les vertueux s’indignent

« Notre compassion est peut-être infinie mais notre capacité à aider des gens ne l’est pas », a déclaré Boris Johnson. Outre-Manche, l’accord a également fait réagir l’église anglicane et jusque dans les couloirs de Buckingham où le prince Charles, prochain monarque, aurait fait part de « sa consternation » selon le Times. Une source anonyme affirme même qu’il serait « épouvanté par cette approche du gouvernement » dans la gestion du problème migratoire. Même son de cloche du côté de l’ONU où certains fonctionnaires ont pointé du doigt cet accord « contraire à la Convention internationale sur les réfugiés ». Un dossier suivi de près par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Lorsque le premier avion rempli d’Iraniens, Irakiens, Albanais ou Syriens a tenté de décoller de Londres, il a été immédiatement bloqué au sol par l’institution européenne en raison de cas litigieux. Mais rien qui ne saurait effrayer Boris Johnson suivi majoritairement par le Parti conservateur (plusieurs voix réclamant que la CEDH soit supprimée du droit britannique) et la Cour suprême du Royaume-Uni, qui lui a donné le feu vert pour « réémigrer » les migrants illégaux vers l’Afrique.

Au Rwanda, face à ce contretemps, on a décidé de philosopher et de patienter. « Dès que le Royaume-Uni sera prêt à envoyer le premier groupe de demandeurs d’asile, nous serons prêts à les recevoir. Nous avons mis en place tous les mécanismes qui sont nécessaires pour pouvoir traiter le processus de demande d’asile. Et nous travaillons également sur la logistique » a déclaré le ministre des Affaires étrangères. Le 22 juin, Kigali a accueilli le sommet du Commonwealth. Une consécration et une reconnaissance pour ce pays francophone qui a adhéré à cette organisation en 2009 et une nouvelle victoire pour Boris Johnson qui vient déjà d’affréter un autre avion de migrants en partance pour le Rwanda. Au grand dam d’Amnesty International qui a dénoncé une « idée scandaleusement mal conçue » et un « bilan lamentable en matière de droits humains » qui donneront une mauvaise image de l’Afrique.

 

Illustration : Madeleine Mukamabano, journaliste franco-rwandaise, à propos du partenariat : « C’est presqu’une façon de dire : vous les pays occidentaux, vous n’avez pas le monopole de la vertu morale, vous n’avez pas le monopole de la générosité. Le problème qui se pose, c’est que les sociétés civiles occidentales, et même certaines institutions telles que les syndicats et la presse, sont convaincues que c’est l’Occident qui doit accueillir toute la misère du monde, parce qu’il a la supériorité morale. Or ça n’existe plus. » (TV5MONDE).

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