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L’impact du soulèvement iranien sur la civilisation occidentale

Il est probable que la jeunesse européenne ne mesure pas l’enjeu, pour l’Occident lui-même, de ce qui se passe actuellement en Iran. C’est pourquoi il convient de le lui présenter. Une victoire des insurgés serait pour nous le plus grand événement mondial depuis au moins la chute du Mur de Berlin.

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L’impact du soulèvement iranien sur la civilisation occidentale

Les Iraniens ne sont pas des Arabes. Ce sont des Perses conquis par des envahisseurs arabes au VIIe siècle, qui leur ont imposé leur religion, les ont contraints à employer leur écriture et à invoquer leur nouveau dieu, Allah, en arabe, puisque les musulmans pensent que l’arabe est la langue parlée par Allah. On remarque avec intérêt qu’aujourd’hui, après un demi-siècle de république islamique, beaucoup de résistants au régime ont peu à peu rejeté l’islam comme constituant le cœur de leur soumission.

Jusqu’en 1979, la Perse avait réussi à faire coexister une tradition monarchique, dont la figure centrale est un roi laïc, et une religion qui, normalement, lui est contraire, car elle réunit en une seule personne les deux autorités temporelle et spirituelle, à la manière des Juges d’Israël avant l’avènement de Saül et David, et plus récemment de Mahomet et de ses successeurs les califes. En outre, au sein même de la pratique de l’islam, les Perses s’étaient séparés de l’immense majorité des musulmans en créant un clergé, les mollahs et les ayatollahs, qui, sans être des prêtres sacrificateurs, évoquaient toutefois le souvenir des prêtres de la religion zoroastrienne. En renversant la royauté en 1979, l’ayatollah Khomeiny a rompu cet équilibre caractéristique de la Perse islamisée.

Dernière précision préliminaire : depuis 1935, sous le règne de Reza le grand (grand’père du prince actuel), la Perse s’appelle Iran. Ce nom signifie le pays des Aryens (les vrais, pas ceux des nazis), ce peuple qui a envahi les Indes au IIe millénaire AC et dont le nom signifie « les seigneurs ». On sait qu’après sa conquête des Mèdes (les ancêtres des Kurdes) au VIe siècle AC par Cyrus le Grand, puis celle Babylone, de l’Égypte, de la Lydie, etc., un vaste empire perse s’est imposé dans la région, se heurtant militairement aux Grecs mais échangeant aussi leurs cultures à bien des égards. Une rivalité toutefois épuisante qui dura de trop longs siècles et, mille ans plus tard, explique la facilité avec laquelle les bédouins montés d’Arabie s’imposèrent.

Tels sont les Iraniens, dont on peut estimer que leur intégration forcée au monde islamique les a éloignés du premier rang sur la scène de l’histoire, malgré quelques spécificités, comme l’art de la miniature, en principe interdite en islam où la représentation humaine est proscrite, et quelques rares grands intellectuels comme Al-Farabi ou Avicenne, et dans les sciences Al Kwarizmi1 ou Al Karaji, qui ne sont nullement des Arabes mais des Perses arabisés2.

La République islamique a apporté la misère

Revenons à notre époque. Jusqu’à l’avènement des Pahlavi en 1925, la monarchie persane végétait dans un désordre entretenu par des puissances étrangères, le nord sous influence russe et le sud sous influence anglaise. La dynastie des Qadjars a été renversée par un officier, devenu le roi Reza le Grand selon un scénario à la romaine, mais aussi selon des principes fondamentaux que nous, Français, avons du mal à comprendre, parce que chez nous la légitimité procède de l’appartenance stricte à une dynastie. Mais en Perse, depuis toujours, le roi tient la sienne de la farepadishah, la bénédiction divine. Quand il est avéré que cette bénédiction lui a été retirée, il perd sa légitimité. C’est ainsi que l’on comprend comment Darius III, qui avec 500.000 guerriers contre les 40 000 d’Alexandre a tout de même perdu son empire en dix ans, a pu être remplacé par un roi pourtant barbare venu de Macédoine, mais accepté comme tel parce qu’il était visible que la farepadishah était descendue sur lui. Ainsi, même s’il existe encore aujourd’hui des princes Qadjars (une dynastie elle-même ne remontant qu’à l’extrême fin du XVIIIe siècle, 1794), Reza le Grand inaugurait une nouvelle légitimité royale.

À vrai dire, lui-même n’était pas royaliste, il était imprégné des idées révolutionnaires occidentales, et son modèle était Mustafa Kemal. Mais son respect les traditions persanes l’a conduit à accepter une couronne, qu’il perdit bientôt durant la Seconde guerre mondiale sous la pression des Alliés, parce qu’il se sentait proche des Allemands (comme avant lui les Qadjars sous la Grande guerre)3. Son fils Mohamed Reza lui succéda, d’abord otage de l’influence anglo-américano-russe, puis s’émancipant peu à peu, profitant de l’importance économique grandissante prise par le pétrole, dont regorge le sol iranien. Durant plusieurs décennies, il s’efforça de moderniser son pays, émancipa les femmes au point de scandaliser les autorités religieuses en couronnant sa femme en 1967 : une femme couronnée !… Cinq ans plus tard, entre 1971 et 1972, il invita tous les grands de ce monde à assister à de grandioses fêtes sur le prestigieux site archéologique de Persépolis, pour fêter les 2.500 ans de la Perse, et à cette occasion décréta que désormais le calendrier persan ne partirait plus de l’Hégire en 622 AD4, comme dans les autres pays musulmans, mais de la mort de Cyrus en 530 AC : une décision sacrilège pour les mollahs. De son côté, en Occident, la gauche régnant sur les esprits ne cachait pas sa rage devant le décorum royal déployé à cette occasion. Le roi y était appelé shah in shah, roi des rois comme Cyrus et ses successeurs, l’équivalent de nos empereurs occidentaux, et il était clair que Mohamed Reza désirait conduire son peuple vers de nouveaux sommets.

Y serait-il parvenu, s’il n’avait pas été renversé sept ans plus tard ? Dans ses Mémoires, Giscard d’Estaing, qui cherchait à se dédouaner du rôle néfaste joué par la République française en accueillant l’ayatollah Khomeiny5, prétend que le roi d’Iran était mégalomane6. Mais avec le temps, et de la patience dans un pays sortant à peine du sous-développement, il serait peut-être parvenu à rapprocher son pays des puissances économiques majeures : dans l’intervalle, bien sûr, des difficultés avaient été rencontrées, des erreurs commises, des imperfections de toute sorte, bref, comme dans la vie de tout un chacun. Ce qui est beaucoup plus certain, parce qu’un demi-siècle d’expérience le montre, c’est que la République islamique, idéologiquement obsédée par des enjeux extérieurs (la destruction d’Israël, l’arc chiite, l’expansion de l’islam etc.) et y consacrant l’essentiel de ses ressources, a replongé le pays dans la misère : 80% des Iraniens vivent en-dessous du seuil de pauvreté, l’eau est très mal gérée (il n’y a plus d’eau potable à Téhéran) et le peu qui reste est vendu à l’étranger, tandis que l’électricité, qui est rationnée pour le peuple, sert à miner des bitcoins pour les privilégiés du régime (notamment l’armée parallèle des Gardiens de la Révolution, un véritable État dans l’État).

Ruiné, assoiffé, le peuple très jeune est suffisamment informé par ses anciens pour savoir qu’au temps du roi la situation était incomparablement meilleure. Pour les dissuader de se révolter trop gravement, la République n’hésitait pas à publier des annonces de pendaison, pour une moyenne de vingt par jour. Cette fois-ci, le peuple n’ayant plus grand-chose à perdre, la révolte semble plus difficile à mater.

Un signal prophétique pour l’Occident ?

En Occident, cette affaire a d’abord été passée sous silence, alors que des sites de ré-information faisaient leur travail (les francophones Iran-resist ou Femme Azadi, les anglophones Tousi TV… bien d’autres encore). Un homme de mon âge (celui du prince actuel) ne peut qu’être étonné de voir la différence entre l’information médiatique massive relatant les événements de 1978-79 et la parcimonie des mêmes médias face aux événements d’aujourd’hui : nous ne disposons que de brefs enregistrements audiovisuels réalisés par téléphone. Mais cette différence s’explique par l’idéologie : la Révolution islamique de 1979 ne fut pas seulement la mère du terrorisme islamique dans le monde, elle fut également la première expérience de ce qu’on appelle aujourd’hui l’islamo-gauchisme. La haine de la monarchie à gauche rencontra les intérêts de l’islamisme dans une entreprise commune d’arracher l’Iran à ce qui lui restait de ses racines historiques. De même, chez nous, la République rêve depuis deux siècles de faire tout à fait disparaître la France des cathédrales, et ce projet ne peut pas trouver meilleur allié que l’islam, dont le principe même est de renverser la culture chrétienne. Comme pour la révolution iranienne de 1979, on connaît par avance le destin de cette alliance : après être parvenu au pouvoir grâce au fonctionnement démocratique de la République, les islamistes français chasseront à leur tour les républicains pour installer leur charia. Cela se voit déjà en France quand une candidate islamogauchiste aux prochaines municipales de Saint-Ouen, Mme Decanton, se voit refuser l’investiture au motif qu’elle n’adhère pas aux critères de l’islam, dans une ville suffisamment islamisée pour pouvoir de passer d’elle.

Aujourd’hui, un renversement de la République islamique d’Iran serait un signal, sinon dans le monde entier (la Chine, l’Inde, le Japon ne sont pas concernés par cet enjeu), du moins en Occident. C’est la raison pour laquelle, après un temps de censure, dont l’efficience est cependant réduite par l’existence de médias alternatifs, la République, comme elle a toujours fait, donne la parole à des agents doubles, intervenant pour réformer le régime des mollahs sans l’abattre : presque tous les invités iraniens sur nos plateaux de télévision s’y emploient, mettant en avant la cause des femmes mais discréditant le prince Reza et ses prédécesseurs, de même qu’ils ont pris il y a quelques mois la défense de la République islamique contre Israël7. Le républicanisme occidental y trouve son compte, et l’islamisme aussi, au sens où il peut accepter de faire un pas en arrière pour refaire plus tard deux pas en avant, suivant l’exemple de Lénine.

Le sens de l’histoire n’est pas républicain

Vu de loin, ce qui se passe en Iran pourrait ne pas intéresser les Français, qui jugeraient ce pays trop arriéré, et depuis trop longtemps sorti de la grande histoire, pour les concerner. Mais c’est une erreur : si la République islamique d’Iran tombe, et si, qui plus est, le prince Reza prend les commandes du pays – pour une tâche surhumaine qu’on ne pourrait souhaiter à personne – ce sera, chez nous aussi, un bouleversement politique et intellectuel considérable. Par une étonnante ironie de l’histoire, on voit, dans le pays où est né l’islamisme, les femmes arracher leur voile au péril de leur vie, au moment même où, en Occident, les filles et petites-filles de la première génération d’immigrés le nouent farouchement sur leurs cheveux, sans parler de tous les autres signes de revendication hostile à la civilisation européenne. Le bouleversement actuel en Iran marquerait la première défaite de l’islamisme dans le monde. De surcroît, la révolte fait apparaître une revendication identitaire : les Iraniens redécouvrent qu’ils pourraient être avant tout des Perses, comme avait tenté de leur faire comprendre le roi Mohamed Reza aux fêtes de Persépolis : la fréquentation des mosquées s’est effondrée. Déjà, il y a trois ans, en février 2023, le mollah Mohammad Abolghassem Douabi, membre de « l’Assemblée des experts », habilitée à nommer le Guide suprême8, déplorait que, faute de fidèles, 50 000 des 75 000 mosquées du pays avaient été fermées9, autrement dit, les deux tiers. Il est difficile de savoir vers quels saints se tournent aujourd’hui les Iraniens, puisque quitter officiellement l’islam est puni de mort, mais il est bien possible que ce demi-siècle de terreur islamiste ait conduit à une prise de conscience majeure.

D’autre part, la restauration de la monarchie perse heurterait à angle droit le dogme républicain du « sens de l’histoire » disposant que la république est l’aboutissement de l’humanité en chemin vers sa perfection. Mise à part la restauration de la monarchie en Espagne – mais cernée par l’idéologie démocratique – et le retour de Sihanouk sur son trône khmer après un épisode de neuf années républicaines ayant basculé dans l’épouvante10, l’histoire du XXe siècle aura été rythmée par une succession désespérante de renversements des trônes partout dans le monde, sous l’effet des idéologies macabres imaginées en Occident depuis 1789. Les événements actuels en Iran, s’ils aboutissent, constitueraient un désaveu de cette involution morbide : on comprend pourquoi ils pourraient ouvrir une porte vers des horizons que l’on croyait perdus.

 

Illustration : Mosquée incendiée ? Corps entassés. La République islamique elle aussi se défend bien.

 

1. En latin : Algoritmi, qui nous a transmis les algorithmes.

2. Lire notre Histoire mondiale de la philosophie, Ellipses.

3. Lire notre Histoire mondiale de la Grande guerre, Ellipses.

4. Commémorant le départ de Mahomet de La Mecque vers Médine.

5. C’est depuis son domicile de Neauphle-le-Château que Khomeiny enregistrait des cassettes audio destinées à fanatiser les Iraniens contre le Roi.

6. In Le Pouvoir et la vie, T. 2 : L’Affrontement

7. https ://www.iran-resist.org/article7174.html

8. La plus haute autorité de l’État, au-dessus du président de la République islamique (cf. notre Histoire mondiale des idées politiques, Ellipses). Après Khomeiny, c’est Khamenei depuis 1989.

9. https ://www.iranintl.com/en/202306027255

10. Sihanouk fut renversé en 1970, puis la République devenue communiste cinq ans plus tard provoqua en quatre ans la mort d’environ un tiers de la population.

 


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