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« Les pieds sur lesquels on marche, on les retrouve » (Georges Clemenceau)

La France est évincée de la zone indopacifique, alors même que les Occidentaux paraissent incapables de dessiner une véritable stratégie face à la Chine. Il est sans doute temps de considérer que le faux-pas des sous-marins australiens est l’occasion de repenser notre propre indépendance – et ses nécessaires moyens politiques, financiers et industriels.

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« Les pieds sur lesquels on marche, on les retrouve » (Georges Clemenceau)

Le 15 septembre, le premier ministre australien a soudainement annoncé que l’Australie allait conclure une alliance avec les États-Unis et la Grande-Bretagne (AUKUS), et que Canberra annulait le contrat signé avec la France en 2016 pour la fourniture de douze sous-marins classiques. Elle se tournerait vers ses nouveaux partenaires pour acheter à la place des sous-marins à propulsion nucléaire. De tout cela, personne dans les capitales concernées n’avait pris la peine d’avertir ou d’informer Paris, malgré des questions posées par les Français, soupçonneux, à partir de la mi-juin.

On passera ici sur les réactions immédiates de Paris (rappel des ambassadeurs à Washington et Canberra) et sur les problèmes de Naval Group, qui perd un contrat de 90 milliards de dollars (enfin, potentiellement : le contrat comportait des étapes successives, et on n’était pas encore au bout du processus) et 10 % de son plan de charge pour les années à venir.

Pour ma part, j’ai toujours eu des doutes sur l’issue de ce programme : d’une part des sous-marins diesel-électrique, quelle que soit leur qualité, n’ont pas l’autonomie suffisante pour répondre aux besoins de l’Australie dans le Pacifique face à la Chine. D’autre part le monde politique australien était fort divisé au sujet de ce contrat.

Allons à l’essentiel : l’épisode prend évidemment sa place dans le réalignement stratégique des États-Unis face à la Chine, commencé au début des années 2000 mais encore accentué par le Président Biden. précisons que, depuis la fin de la guerre d’Indochine en 1954, les Américains, mais aussi les Britanniques, les Australiens et les Néo-Zélandais, estiment que la France n’a plus rien à faire dans le Pacifique. En revanche les Américains sont plus présents que jamais dans la zone indopacifique, les Britanniques n’ont jamais rompu leurs liens de toute nature avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande (y compris pour le renseignement, largement intégré) et Boris Johnson a décidé de renforcer la présence anglaise dans cette région, dans le cadre de son programme « Global Britain ».

Désormais les « Grands peuples de langue anglaise », pour citer Churchill, sont liés dans le Pacifique par des accords de renseignement et de surveillance électronique (« Five Eyes ») et par une alliance stratégique. Soyons réalistes : les Français n’avaient aucune chance d’être invités (même s’ils ont dans la région la responsabilité de la Nouvelle Calédonie et de la Polynésie, ainsi que d’un immense domaine maritime, 9 000 militaires et une présence navale croissante). C’est à mon avis, du point de vue même des Anglo-Saxons, une grave erreur, mais c’est ainsi.

Bien entendu, nous admirerons nos amis se lançant dans la défense de l’Occident et de ses valeurs face à la Chine. Mais s’y prennent-ils bien ? AUKUS concerne la stratégie militaire et particulièrement navale. Même dans ce cadre restreint, la vente à l’Australie de sous-marins nucléaires, qui ne commenceront à être opérationnels que dans dix ans au mieux, n’est qu’une réponse très partielle, qui peut d’ailleurs contribuer à pousser Pékin à tenter de régler la question de Taïwan vers 2025, plus tôt qu’on ne le pensait.

Aurons-nous les moyens de protéger notre présence en « indopacifique » face à la pression chinoise ?

N’oublions pas que, durant la Guerre froide, les Occidentaux disposaient d’une énorme supériorité économique et technologique sur l’URSS. Rien de comparable dans le cas présent, on le sait bien. Et pourtant la stratégie américaine et occidentale face à Moscou, définie dès le début, était plus prudente et subtile que celle qui se met en place, cahin-caha, face à Pékin : dissuasion nucléaire, certes, renforcement militaire, certes, mais aussi des possibilités d’accords partiels avec Moscou pour contenir la Guerre froide (en particulier les accords stratégiques SALT et certains accords économiques). Le bâton, mais aussi la carotte. Les Chinois, eux, estiment que les Occidentaux veulent les contenir, sans être prêts à des accommodements, mais sans en avoir vraiment les moyens. Et depuis le durcissement engagé par le président Xi, ils paraissent de moins en moins prêts, pour leur part, à conclure des compromis.

D’autre part les Chinois ont recours à une stratégie multiple. Par exemple ils sont de plus en plus actifs dans les archipels qui entourent l’Australie. Là où les Japonais avaient débarqué en 1941-1942, menaçant l’Australie de très près, la Chine pratique la pénétration économique et financière, et l’ingérence politique (comme elle commence à le faire par exemple en Nouvelle-Calédonie).

Le moment de vérité concernera probablement Taïwan. Et peut-être assez vite. Face à toutes ces éventualités de stratégies chinoises allant du flou et de l’ambigu au très direct, les sous-marins nucléaires ne sont qu’une réponse partielle (je n’évoque même pas le précédent proliférateur que constitue l’accord AUKUS…).

Mais je m’arrête là : comme disait le Général, « on leur souhaite bien du plaisir ». Cependant les Américains et les Britanniques pensent que la crise avec Paris sera de brève durée, et que des coups de téléphone entre le président Biden (ou le ministre des Affaires étrangères Blinken) et Emmanuel Macron permettront de dépasser rapidement cette affaire. Je suis convaincu qu’ils se trompent. Je n’ai jamais vu un tel degré d’unanimité dans les milieux dirigeants français depuis 1956 et l’affaire de Suez, quand ils eurent l’impression d’avoir été lâchés par Washington et aussi Londres, qui s’orienta très vite après vers une « relation spéciale » avec les États-Unis. Cela contribua à provoquer l’arrivée au pouvoir de De Gaulle en 1958, et le large soutien apporté à sa politique extérieure d’ « indépendance nationale ».

Ce nouveau consensus français, cette renaissance de la volonté d’indépendance, aura des répercussions sur nos relations politico-stratégiques avec les États-Unis, la Grande-Bretagne (que vont devenir les accords de Lancaster House ?), avec l’OTAN et même l’Union européenne. Il va durcir notre revendication d’ « autonomie stratégique européenne » (mais nous ne serons guère suivis, ce sera probablement l’un des résultats des élections allemandes). Il va avoir des répercussions sur notre politique d’armement (on comprend rarement à l’étranger le poids de notre complexe militaro-industriel et de ses dirigeants dans l’industrie et la politique nationales).

Tout cela va accentuer le recentrage de notre politique (et de nos ventes d’armes) vers la Méditerranée et le Moyen-Orient, du Maroc aux Émirats en passant par la Grèce et l’Égypte. Mais cela répond-il aux problèmes qui se posent à nous ? Cela couvre-t-il tous nos besoins stratégiques ? Pouvons-nous rester isolés par rapport à nos alliés atlantiques et nos partenaires européens ? Le soutien américain (et britannique) est indispensable pour certaines de nos opérations, y compris le renseignement, les opérations maritimes, etc. Le problème crucial de la coopération en matière d’armements, d’interopérabilité, de maintien à niveau de nos industries va se poser ; les seules incantations ne suffiront pas.

Quant à l’ « Indopacifique », avons-nous les moyens et la volonté de nous maintenir en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie, sans devenir en fait les otages des politiciens locaux ? Aurons-nous les moyens de protéger notre présence dans la région face à la pression chinoise (bien réelle) ?

Recentrage, certes, alors que se clôt la période de relatif « atlantisme » marqué par notre retour dans le commandement intégré de l’OTAN en 2009. Mais pour faire quoi, au niveau national, européen, atlantique, mondial ? En 1958, le général de Gaulle avait combiné politique extérieure, rétablissement budgétaire, redressement économique, indépendance financière, stratégie, politique d’armement, dans un ensemble dont même ses adversaires reconnaissaient la cohérence. Ce qui avait amené d’ailleurs Washington, dès 1969, à entamer un rapprochement avec Paris.

À l’époque, je n’étais pas un grand partisan de cette politique gaullienne, qui, face aux réalités de la menace soviétique, me paraissait dangereuse. Mais il me paraît évident que nous devons refaire aujourd’hui cet effort de redressement, d’autant plus que, à la différence des années 50 et 60, nos partenaires ne paraissent guère capables en ce moment de proposer une politique cohérente et judicieuse, dans un monde certes beaucoup plus complexe. C’est seulement si nous y parvenons que nous serons de nouveau pris au sérieux et pourrons valablement renouer.

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