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Les patriotes… de l’étranger

Analyser les relations internationales revient désormais à proclamer son allégeance à une puissance étrangère supposée servir les intérêts nationaux. Les Européens ne seraient-ils pas bien inspirés de chercher entre eux ce qui renforceraient leurs puissances respectives ?

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Les patriotes… de l’étranger

Il m’arrive de plus en plus souvent de refermer mon ordinateur avec un sentiment de lassitude. Dès que je critique la politique américaine, me voilà immédiatement soupçonné d’être un « agent secret du Kremlin » ; si j’exprime des réserves à l’égard de la Russie, je me fais dénoncer comme un « atlantiste » ; et à cette opposition commence d’ailleurs à s’ajouter une troisième puissance, la Chine, tandis que, dans certaines régions d’Europe, la Turquie apparaît lentement mais sûrement comme un pôle de référence… et je vous fais grâce d’Israël… Il ne s’agit plus de discuter d’un problème concret, d’examiner les intérêts de son propre pays ou de son continent, mais de choisir un protecteur, un camp, presque un suzerain : tout est réduit désormais à une discussion stérile sur l’adhésion à des « camps » dont aucun n’est dirigé par l’Europe.

Le plus frappant, c’est que cette logique traverse aujourd’hui tous les courants politiques. À gauche comme à droite, parmi les souverainistes comme parmi les européistes, nombreux sont ceux qui semblent persuadés que l’avenir de leur nation dépendra avant tout de l’appui d’une puissance extra-européenne. Certains voient dans les États-Unis le seul rempart contre la Russie ; d’autres placent leurs espoirs dans Moscou pour contrebalancer l’influence américaine ; d’autres encore regardent vers Pékin ou vers Ankara. Même des gouvernements réputés farouchement patriotes, tel celui de Viktor Orbán (qu’il repose en paix), s’efforcent d’entretenir simultanément des relations privilégiées avec plusieurs de ces grands pôles de puissance. Et l’on en vient à ce paradoxe singulier : celui qui refuse de choisir un empire et pense avant tout à la civilisation européenne est souvent présenté comme un traître à sa nation, tandis que celui qui fonde explicitement la stratégie de son pays sur le soutien d’une puissance étrangère continue à se proclamer patriote.

Depuis des siècles, les Européens peinent à penser leur destin à l’échelle de leur propre civilisation

Mais est-ce vraiment tellement nouveau ? Ce parochialisme ne constitue-t-il pas plutôt une constante de l’histoire européenne ? Depuis des siècles, les Européens peinent à penser leur destin à l’échelle de leur propre civilisation et tendent à impliquer des puissances extérieures dans leurs luttes intérieures, ce qui n’est pas sans rappeler les cités grecques qui faisaient déjà appel aux Perses ou aux Romains contre leurs rivales.

Le cas le plus emblématique et qui devrait le plus nous faire penser demeure sans doute celui de la guerre de Trente Ans. Chacun des protagonistes croyait défendre ses intérêts particuliers ; chacun estimait que l’appui d’une puissance étrangère lui permettrait d’obtenir un avantage décisif sur ses voisins. Les princes protestants accueillirent avec enthousiasme l’intervention suédoise ; les Habsbourg sollicitèrent l’aide de leurs cousins espagnols ; et bien évidemment ces patrons extérieurs, comme par exemple la France de Richelieu, n’agissaient pas du tout par sympathie idéologique mais par pur calcul politique afin d’affaiblir durablement le Saint-Empire. Tous ces petits princes et ducs allemands pensaient agir en « patriotes » et agir pour l’intérêt de leur petite parcelle de terre ; et tous contribuèrent pourtant à détruire l’équilibre politique de l’Europe centrale. L’Allemagne sortit exsangue d’un conflit dont les véritables bénéficiaires furent précisément les puissances périphériques appelées à arbitrer les querelles européennes.

Hélas, cette incapacité à dépasser les rivalités internes constitue peut-être l’une des caractéristiques les plus désagréables de l’histoire politique européenne. Là où d’autres grandes civilisations ont progressivement appris à distinguer leurs conflits intérieurs de leurs intérêts géopolitiques fondamentaux, les Européens continuent souvent à considérer leurs voisins comme leurs principaux adversaires. Pour un patriote polonais, la menace première demeure fréquemment l’Allemagne et la Russie ; pour un patriote français, l’Allemagne ou parfois le Royaume-Uni ; pour un patriote allemand, la France ou la Pologne ; pour un Hongrois, Bruxelles ou Bucarest ; et ainsi de suite. Dans ce contexte, l’alliance avec une puissance extérieure apparaît presque naturellement comme le moyen de rétablir un équilibre favorable.

Réapprendre à agir comme les composantes d’une même civilisation

Pourtant, cette logique est profondément anachronique. Car le monde dans lequel évoluent aujourd’hui les nations européennes n’est plus celui des XVIIe, XVIIIe ou XIXe siècles. Les véritables pôles de puissance se situent désormais à une tout autre échelle et en dehors de notre continent. Les États-Unis, la Chine, la Russie, demain peut-être l’Inde et la Turquie, raisonnent comme des vrais empires civilisationnels dominés uniquement par leur propre raison d’État. Aucun stratège américain ne construit son analyse autour d’une véritable sympathie individuelle dans le contexte de l’antagonisme séculaire entre Français et Allemands ; aucun responsable chinois ne se demande s’il convient de durablement favoriser Varsovie contre Budapest ou Madrid contre Rome. Tous observent avant tout l’Europe comme un ensemble qu’il faut à tout prix fragmenter et dont ils cherchent à orienter l’évolution dans le sens de leurs propres intérêts en se servant consciemment de nos différents idéologiques et politiques afin de faire avancer leurs intérêts.

Bien évidemment, toute grande puissance agit conformément à sa propre logique, et l’on peut déjà relire dans l’Arthashâstra de Kautilya la théorie selon laquelle il faut affaiblir son voisin et s’allier avec le voisin de son voisin. Les États-Unis souhaitent conserver un partenaire économiquement prospère mais politiquement dépendant ; la Russie préfère avoir face à elle un voisin divisé plutôt qu’une puissance continentale capable de lui faire contrepoids ; la Chine voit avant tout dans l’Europe un immense marché ; la Turquie poursuit ses propres ambitions régionales de retour sur les Balkans, etc. Rien de tout cela n’est exceptionnel. La Russie supporte aujourd’hui les milieux conservateurs en Europe ? On peut être sûr que, demain, si ces même milieux devenaient porteurs d’un vrai patriotisme européen, la Russie investirait dans le soutien des oppositions de gauche, tout comme François Ier, qui soutenait les Turcs contre Charles Quint tout en ayant promis de partir en croisade contre l’Islam, ou comme Richelieu, qui persécutait les protestants en France tout en les soutenant en Allemagne.

Dans ce contexte, le « patriotisme » national cherchant désespérément un appui à l’extérieur cesse d’être une affirmation d’indépendance civilisationnelle pour devenir une forme de dépendance choisie : pour devenir le chef dans la cour des petits, l’on se place sous la tutelle de l’un des garçons de la cour des grands, sans réaliser que c’est exactement ce que font tous les autres également. Mais la véritable opposition aujourd’hui n’est pas celle qui séparerait les conservateurs des progressistes, ni celle qui divise les nationalistes et les mondialistes ; c’est celle qui oppose ceux qui continuent à penser exclusivement à l’échelle de leur État-nation à ceux qui comprennent que les nations européennes ne pourront préserver durablement leur liberté qu’en réapprenant à agir ensemble comme les composantes d’une même civilisation.

Une des dernières fenêtres d’opportunité

Il ne s’agit évidemment pas de ressusciter l’Union européenne telle qu’elle fonctionne aujourd’hui. L’Europe bureaucratique de Bruxelles, construite sur un universalisme abstrait, une technocratie désincarnée et la négation progressive des identités nationales, ne saurait constituer une réponse satisfaisante à la crise civilisationnelle que nous vivons, elle en est plutôt un symptôme. L’Europe dont nous avons besoin devrait être tout autre : une Europe consciente de son héritage grec, romain, païen et chrétien, respectueuse de la diversité historique de ses peuples, prête à défendre son identité civilisationnelle contre tout ennemi extérieur et intérieur, et fondée sur le principe de subsidiarité et de coopération entre des nations demeurant pleinement elles-mêmes.

Paradoxalement, ceux qui prétendent aujourd’hui défendre avec le plus de vigueur l’État-nation sont souvent ceux qui contribuent le plus à le fragiliser, puisqu’ils l’enferment dans une solitude géopolitique désormais insoutenable tout en décrédibilisant durablement patriotisme et conservatisme dans les yeux de ceux qui ne veulent pas détricoter les acquis de l’idée européenne. À l’inverse, c’est peut-être en acceptant de replacer la nation dans le cadre plus vaste de la civilisation européenne qu’il sera encore possible d’en assurer la pérennité. Renforcer la France par une alliance avec la Russie afin d’affronter une Allemagne soutenue par les États-Unis, ce n’est pas un acte de patriotisme, mais de suicide géopolitique. En revanche, s’arranger entre voisins européens afin d’éviter, après le grand remplacement, la grande vassalisation, est le seul véritable acte de patriotisme qui a encore un sens à mes yeux.

Nous disposons sans doute d’une des dernières fenêtres d’opportunité pour accomplir cette mutation. Les États-Unis semblent se détourner progressivement des affaires européennes ; la Russie demeure affaiblie par ses difficultés économiques et militaires ; la Chine, malgré son ascension, reste encore géographiquement éloignée de notre continent. Mais cette configuration exceptionnelle ne durera probablement pas, d’autant plus que la migration de masse, le retard technologique, la crise démographique, la haine des wokes pour notre identité et le déclin infrastructurel vont bientôt nous affaiblir durablement. Dans une décennie, les rapports de force auront donc changé encore plus à notre détriment, et les marges de manœuvre européennes risquent d’être beaucoup plus étroites.

Refuser de choisir entre Washington, Moscou, Pékin, Ankara, Tel Aviv ou Dubaï ne signifie pas vouloir l’isolement de nos nations ; cela signifie au contraire vouloir leur éviter de devenir les provinces périphériques d’empires étrangers et de se concentrer sur la vraie lutte qui importe, celle contre les élites européistes et en faveur de nouvelles élites patriotiques. Ainsi, dans le monde qui s’annonce, l’alternative n’est plus entre l’Europe et les nations, mais entre une Europe capable de redevenir une puissance civilisationnelle et des nations progressivement réduites à chercher leur salut sous la protection d’autrui.

Illustration : la bataille de Marathon.

 


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