Colonisés par Erik le Rouge, Danois depuis le XVIIIe siècle, les Groenlandais ont peu à peu avancé vers l’indépendance à travers l’affirmation de leur identité. Mais l’indépendance reste un horizon théorique tant la colonisation danoise, désormais adoucie, reste un asile confortable, et même une protection.
Depuis le retour de Trump à la Maison Blanche on parle beaucoup du Groenland, convoité avidement en raison de ses richesses et de l’intérêt géostratégique qu’il représente pour Washington. Ce faisant, on semble oublier le point de vue des Groenlandais eux-mêmes. Certes peu nombreux (56 540 habitants), ne disposant pas d’un État reconnu par l’ONU, encore soumis à la suzeraineté danoise, ils ont cependant une conscience claire de leur identité ethnique et culturelle et le souci de leur avenir.
Un peuple colonisé et marginalisé
Leurs premiers colonisateurs furent les Vikings, arrivés en 982 avec Érik le Rouge, et qui, durant quatre siècles, asservirent les survivants de la population autochtone, très certainement inuit, décimée par le froid auparavant. Les Vikings fondèrent quatre établissements qu’ils abandonnèrent lors de la Grande Peste des années 1350. Au XVIIIe siècle, le royaume de Danemark et de Norvège prétend intégrer l’île à ses possessions. Danois et Norvégiens créent divers comptoirs le long de la côte de l’île et s’attachent à la conversion des Inuits au luthéranisme. Les Danois demeureront les seuls maîtres du Groenland à la suite du traité de Kiel (1814) aux termes duquel le Danemark cède la Norvège à la Suède. Graduellement, les Groenlandais se construiront une identité composite mêlant leur culture originelle et celle de ces derniers. Ils s’européiseront jusqu’à un certain point, ajoutant le danois à la langue inuit, adopteront les institutions propres aux peuples occidentaux, mais en restant nettement démarqués d’eux.
Là réside le cœur de la conscience identitaire groenlandaise : l’acceptation, imposée par la loi de la nécessité, d’une adaptation à la civilisation occidentale sans le reniement d’une identité ethnoculturelle fondatrice. Et c’est sur ce chemin exigu que le peuple groenlandais avance depuis près de quatre siècles. Défendant son identité, il lui a fallu conquérir, étape après étape, son indépendance en tant que nation reconnue dans le monde moderne, selon les critères du droit international et de la Charte de l’ONU. Jusqu’en 1940, les Danois traitèrent les Groenlandais en peuple colonisé, exclu de la citoyenneté danoise, et n’accordèrent d’autre statut à leur île que celui de « possession » du royaume, dont le territoire, quoique soumis à leur domination, était distinct de celui de ce dernier.
Faute de moyens financiers, et, de plus, conscients des énormes difficultés mises par les conditions géoclimatiques à son éventuelle exploitation, les Danois ne cherchèrent pas à mettre en valeur les richesses naturelles de l’île, et se contentèrent, comme par le passé, de l’utiliser à des fins commerciales. Par ailleurs, ils s’employèrent à marginaliser la population, numériquement faible, mais dont l’infériorité ethnoculturelle imposait, à leurs yeux, d’en limiter la fertilité. Ils pratiquèrent ainsi une politique de stérilisation forcée.
Une émancipation politique graduelle et incomplète
Mais ils ne pouvaient entraver l’évolution des mœurs et des aspirations politiques des colonisés ; d’autant plus qu’elle s’effectuait au nom de leurs propres principes démocratiques. Au Groenland, ce mouvement a eu tout d’abord pour résultat la création, en 1951, d’un parlement élu au suffrage universel direct, au sein duquel seront prises les décisions relatives à l’administration et à l’avenir du territoire, puis, le 5 juin 1953, un changement de statut : de colonie, l’île devint un « comté d’outre-mer » et son peuple obtint le droit d’élire deux députés au parlement danois. Le Groenland obtint donc son autonomie interne. Cependant, les Groenlandais ne devinrent pas citoyens danois, et leur territoire resta distinct de celui du Danemark. En outre, le Danemark demeurait seul maître de la monnaie (la couronne danoise), de la politique étrangère et de la défense. Au cours des années 1970 et 1980, le royaume entreprit une politique urbaine et d’aménagement du territoire tendant à faire de la partie peuplée du Groenland une contrée moderne et bien équipée et à occidentaliser le mode de vie des autochtones. Le Groenland acquit donc un statut qui l’apparentait à celui de Porto-Rico vis-à-vis des États-Unis.
Les Groenlandais ont paru, au début des années 1980, vouloir revendiquer leur indépendance plénière. Le 23 février 1982, ils décidèrent par référendum de sortir de la Communauté Économique Européenne (CEE), à laquelle adhérait pourtant le Danemark. Cette sortie devint effective le 1er janvier 1985. La souveraineté danoise sur l’île reculait encore d’un cran. Elle fut même franchement remise en question car, dans la foulée, les Groenlandais se définirent officiellement comme une nation inuit, adoptèrent leur propre drapeau et modifièrent le nom de leur capitale, Gothab (un nom norvégien – signifiant « bonne espérance » – datant de 1729, lorsque la Norvège était unie au Danemark), en décidant de l’appeler Nuuk, un nom inuit.
L’attachement des Groenlandais à la social-démocratie
Mais les choses en sont restées là depuis. Cette relative immobilité tient à la maturité politique du peuple groenlandais et à la conscience aiguë qu’il a des problèmes inhérents à l’éventuelle indépendance complète de son pays. Il a parfaitement intégré les normes morales et institutionnelles des démocraties occidentales, et a tiré finalement grand bénéfice de la longue colonisation danoise. En particulier, il goûte fort la social-démocratie danoise, importée chez lui. Et il est parfaitement conscient de l’impossibilité, pour lui, de conserver un niveau de vie et de développement économique sans la présence et les investissements danois.
Les partis politiques groenlandais se réclament d’ailleurs de la social-démocratie. Ce sont Inuit Ataqatigiit (Communauté du Peuple), créé en 1976, à l’origine résolument indépendantiste et socialiste, aujourd’hui plus modéré, soucieux de développer la pêche, l’exploitation minière, le tourisme et le commerce extérieur ; Siumut (En avant), fondé en juillet 1976, ouvertement social-démocrate, actuellement sur le déclin ; et Les Démocrates (Demokraatit), lancé en 2002, social-libéral. Un homme d’affaires groenlandais affirme même que son pays est « l’un des plus socialistes du monde ». Ces trois partis, malgré leurs divergences, gouvernent souvent ensemble. C’est au parti Siumut qu’est échu, le plus souvent, le poste de Premier ministre, qu’il a occupé sans discontinuité de mai 1979 à juin 2009, puis d’avril 2013 à avril 2021. Inuit Ataqatigiit a détenu cette fonction de juin 2009 à avril 2013 et d’avril 2021 à mars 2025. Depuis cette date, c’est le leader des Démocrates, Jens Frederik Nielsen qui gouverne le Groenland.
Les contradictions entre la volonté de développement économique et l’attachement à un mode de vie traditionnel
Par ailleurs, depuis le début de 2025, les appétits américains ont amené les Groenlandais à resserrer leurs liens avec Copenhague et aussi avec cette Europe dont ils sont sortis depuis 40 ans. Sauf une minorité d’entre eux, ils n’ont aucune envie de devenir des Américains ou des Portoricains du nord, tant par attachement à leur législation sociale que par crainte de la prédation états-unienne. Ils ne se laissent pas subjuguer par les promesses mirifiques de Trump et Vance de faire de leur île un Eldorado et un pays de Cocagne. Ils savent d’ailleurs que les Américains sous-estiment grandement les énormes difficultés d’exploitation de leurs ressources minières et l’extrême lourdeur des investissements qu’elle nécessiterait, pour une rentabilité ne pouvant intervenir qu’à très long terme. Ils se montrent, d’autre part, sensibles aux risques liés à la radioactivité de leurs ressources minières. Aussi, cette population de pêcheurs, de travailleurs d’entreprises liées à la pêche et de bureaucrates, ne manifeste nulle envie de se transformer en industriels miniers ou en ouvriers, techniciens ou ingénieurs de ces derniers. Récemment, un syndicaliste a pointé la contradiction existant chez ses compatriotes entre leur volonté de modernité et leur refus de se consacrer aux activités économiques nécessaires à cette dernière. Au fond, malgré leur désir d’indépendance plénière et de modernité, les Groenlandais, par crainte des inconvénients liés au changement, par peur du risque, se comportent toujours comme des colonisés bénéficiaires des apports danois et attachés à leurs traditions fondatrices de leur identité. C’est assez compréhensible, mais est-ce indéfiniment tenable ?
Illustration : La Première ministre danoise Mette Frederiksen et le chef du gouvernement par intérim du Groenland Múte Bourup Egede se préparent à embarquer à bord d’un hélicoptère de la marine danoise.
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