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Les épiciers au pouvoir

Voilà un petit livre qui vient à point. Écrit avant la fureur de la guerre qui envahit nos écrans, il rappelle quelques évidences oubliées dans la quiétude du cocon européen, que le conflit en Ukraine avait pourtant quelque peu bousculée.

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Les épiciers au pouvoir

Richard Werly, éditorialiste du quotidien suisse Blick, confirme une finesse d’analyse déjà présente dans son précédent ouvrage Le Bal des Illusions. Ce que la France croit, ce que le monde voit, qui évoquait la perte de repères des décideurs français dans le concert européen. Il reconnaissait alors penser contre lui-même, contre un certain tropisme libéral-européen, dans une enquête affranchie des partis pris. Il persiste avec Cette Amérique qui nous déteste, pointant le mépris et la détestation qu’expriment sans filtre de nombreux Américains à l’égard d’une Europe perçue comme déclinante, sécularisée et congénitalement profiteuse. Un changement radical de perspective, du haut en bas de la société : « nos deux mondes s’éloignent irrémédiablement ». C’est un rejet du vieux monde, donneur de leçons, celui des règles et des normes. Quand Donald Trump proclame que « le vrai pouvoir c’est la peur », il applique derechef cette maxime par une intimidation directe et une vulgarité revendiquées. C’est un pays en colère qui met le monde en désordre, reprochant à ses alliés les morts et les milliards qu’a coûtés la pax americana. On voit défiler une série d’interlocuteurs décomplexés, déterminés à siphonner l’épargne mondiale et notamment européenne : prébendes, clientélisme, promesse de gains domestiques par des accords imposés, corruption du système des cryptomonnaies, protectionnisme au service du greed (la cupidité affirmée), pillage dérégulé des données multiséculaires de la vieille Europe pour alimenter en contenus les géants de la Silicon Valley… Un entrepreneur en immobilier américain résume : « Vous n’avez rien compris de l’Amérique de 2025 si vous pensez que nous sommes des profiteurs. C’est le contraire. C’est vous qui avez profité de nous pendant des décennies […]. Parlez le même langage que nous et ça changera ».

Et que voit-on ? Madame von der Leyen se félicitant en juillet 2025, à Turnberry, de la capitulation européenne, reconnaissant la nécessité de « rééquilibrer » les flux commerciaux Europe/États-Unis ! Le racket a réussi, et l’on s’en félicite : « le syndrome Turnberry a remplacé celui de Stockholm ». La sécurité abandonnée aux États-Unis doit se payer au prix fort. C’est la diplomatie du pourboire – celui qui laisse le plus sur la table aura les plus grosses miettes –, en fait une constante de la politique américaine, désormais sans nuances, brutalement révélée. Le langage agressif et diviseur est contagieux, il n’est plus circonscrit aux cercles trumpiens et se diffuse dans tout le personnel politique, y compris Démocrate. Il ne s’agit plus de convaincre mais d’impressionner. Pendant qu’ici on se berce de l’illusion d’une volonté et d’un débat politique pacifiques. Notre soumission n’est pas seulement dommageable en elle-même, elle nous dévalorise en même temps aux yeux du monde, notamment de nos partenaires. Cette Amérique qui nous déteste va jusqu’à reprocher aux Européens l’abandon des ressources de l’héritage colonial : pas assez greed, tout ça !

Comment les vieilles nations européennes ont-elles pu s’assoupir ainsi ?

Il est savoureux de découvrir le titre de la publicité prémonitoire insérée dans le New York Times du 2 septembre 1987 dans le contexte du krach boursier : « Lettre ouverte de Donald Trump expliquant pourquoi les États-Unis devraient cesser de payer pour défendre des pays qui ont les moyens de se défendre eux-mêmes ». Cela ne date pas d’hier, c’est clair, net et précis. Brutal, mais pas totalement injustifié…

Il est temps, ici, de sortir du compte-rendu, et de tenter hardiment le hors sujet qui s’impose. Comment les vieilles nations européennes ont-elles pu s’assoupir ainsi ? Comment la France, qui vient de loin, a-t-elle pu en si peu de temps oublier les leçons de l’Histoire, s’égarant à être le meilleur élève de la classe pour l’autopunition écolo-normative, pour le wokisme militant, pour l’ouverture libérale sans contrepartie, pour l’immigration subventionnée, pour la facilité du surendettement, pour les abandons de souveraineté, etc. La Fontaine était naguère enseigné, appris, commenté. On savait qu’au pays des loups, il ne fait pas bon être l’agneau. Comment ne pas voir que la nature même de l’Union Européenne explique l’absence du continent sur le théâtre du monde ? Comment ne pas voir que cette entité aux contours flous, travaillée par des lobbies, normée par des juridictions et gérée par des fonctionnaires ne peut avoir aucune ambition politique ? Comment ne pas voir que le dépouillement des nations de leur pouvoir régalien décourage bon nombre d’esprits solides et brillants de briguer des positions où le seul chemin est celui du conformisme et de la gestion bureaucratique et routinière ? Comment ne pas voir la vassalisation interne et externe qui en découle ? Cela crève les yeux, dans un monde redevenu hostile jusqu’à nos portes.

La France a plus que jamais des atouts : une indépendance énergétique grâce au nucléaire préservé en dépit des pressions, une industrie militaire indépendante garantissant l’opérabilité de matériels efficaces, une armée qui n’a jamais cessé d’être présente sur les terrains, dotée de la puissance nucléaire. Le moment est venu de revoir le curseur entre le cadre coopératif européen et la souveraineté des nations. Ne manquent que la volonté d’exister et la capacité d’incarner. Nos amis européens ne pourront que s’en féliciter, notre faiblesse les consterne, et certains sont déjà prêts à une évolution. Lisez Cette Amérique qui nous déteste, pour retrouver le monde réel.

 

Richard Werly, Cette Amérique qui nous déteste. La comprendre pour mieux lui répondre. Éd. Nevicata, 2025, 192 p., 19 €


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