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Les bons apôtres

La politique algérienne de la France rencontre depuis plusieurs décennies les ambitions allemandes et surtout italiennes. L’Italie, totalement décomplexée pour s’assurer une énergie bon marché, poursuit aujourd’hui une politique africaine qui ne tient aucun compte des intérêts français.

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Les bons apôtres

Le problème des rapports avec l’Algérie est peut-être pour nous le plus urgent, et sans doute le plus difficile. Je ne prétends pas proposer des solutions, mais attirer l’attention des lecteurs sur un aspect dont personne ne leur parle : la position dans ce conflit de nos principaux partenaires européens. Or, que ce soit sur le plan politique, le plan économique ou le plan juridique – par exemple toute réforme concernant l’immigration algérienne sera évidemment attaquée devant les tribunaux, et en dernière instance, voire d’emblée, devant la Cour européenne des droits de l’homme et la Cour de Luxembourg –, nous aurons besoin d’appuis, ou au moins de compréhension, de la part de nos voisins. Je laisserai de côté l’Espagne : son gouvernement actuel ne nous est pas favorable sur cette question, même s’il a besoin de l’appui discret de Paris pour contenir les deux problèmes brûlants de la Catalogne et surtout du Pays basque.

En revanche, l’Allemagne et l’Italie avaient établi des liens officieux avec le FLN dès la guerre d’Algérie, convaincues, comme beaucoup à l’époque, que l’Algérie deviendrait tôt ou tard indépendante. Je renvoie à des travaux historiques très documentés : Klaus-Jürgen Müller et Jean-Paul Cahn, La République fédérale d’Allemagne et la guerre d’Algérie (Du Félin, 2003), et Bruna Bagnato, L’Italia e la guerra d’Algeria (1954-1962) (Rubbettino, 2012). L’atlantisme et l’européisme officiels de Rome n’empêchaient nullement les instances italiennes de soutenir discrètement cette orientation.

Une hostilité à la ploutocratie anglo-saxonne

Enrico Mattei, figure centrale de cette politique énergétique, mourut dans un accident d’avion en octobre 1962, officiellement d’origine mécanique, même si beaucoup en Italie ont longtemps soupçonné un attentat. Selon une thèse plus récente, celui-ci aurait été organisé par la mafia, qu’il dérangeait par sa volonté de développer la Sicile au détriment des intérêts des grandes compagnies pétrolières américaines, les « Sept Sœurs ». Il serait intéressant d’approfondir la réflexion sur la personnalité et l’œuvre d’Enrico Mattei, dont les zones d’ombre demeurent nombreuses, notamment pour la période fasciste. En 1944, il devint le chef du mouvement de résistance armée de la Démocratie chrétienne, avant de se voir confier, après la guerre, la direction de l’AGIP puis de l’ENI.

Mon père l’avait rencontré à Milan au début des années 1960. Il en avait retenu une personnalité attachante, dynamique, très anti-américaine, pro-soviétique et favorable au Tiers-Monde, pas seulement en raison des fructueuses affaires qu’il menait avec l’URSS et les pays du Moyen-Orient. Rien à voir avec les orientations officiellement atlantistes de la Démocratie chrétienne, qui le laissait pourtant faire. Mais il était efficace et contribua largement au « miracle italien » en dotant le pays d’un réseau gazier performant, capable d’alimenter son industrie.

Avec le recul de l’historien, Mattei apparaît comme un exemple typique du passage complexe de la période fasciste à l’Italie d’après-guerre, avec l’hostilité à la ploutocratie anglo-saxonne comme élément rémanent. On notera également la sortie, en 1965, du film italien La Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo, immédiatement célèbre mais aussitôt interdit en France. Il continue aujourd’hui encore à nourrir des lectures mémorielles et repentantes. À l’époque, Rome aurait eu les moyens d’empêcher un tel film, mais l’Italie a toujours mené sa propre politique méditerranéenne et n’a jamais vraiment digéré l’établissement du protectorat français sur la Tunisie en 1881.

Berlin et Rome préparant une « relève » au déclin de la présence française en Afrique noire

À partir du début des années 2000, on nota en Italie un mouvement de réaffirmation nationale, après la dépression des années 1980-90. Et fin 2010 eut lieu à Alger un grand colloque, « Enrico Mattei et l’Algérie pendant la Guerre de Libération Nationale », organisé par le gouvernement algérien, l’ambassade d’Italie et l’ENI, et dont les actes sont très révélateurs de ce que j’essaie d’expliquer.

Ces tendances critiques à l’égard de la politique française en Afrique du Nord de la part de l’Allemagne et de l’Italie furent fortement relancées par l’intervention en Libye en 2011, considérée par Angela Merkel comme une grave erreur et qui ne tenait aucun compte des intérêts italiens dans le pays. À partir de 2015 l’évident échec de l’intervention française au Mali conduisit Berlin comme Rome à commencer à préparer une « relève » de la présence française en déclin en Afrique noire (avec toutes les conséquences politiques de ce déclin, mais aussi économiques, migratoires et pour les matières premières). Ma participation à des événements scientifiques dans les deux pays me permit de constater la montée en flèche du nombre de sujets de thèses ou de programmes de recherche consacrés à cette région.

À l’automne 2021 le président Matarella, au cours d’une visite d’État, inaugura à Alger un « Parc Enrico Mattei ». Ce fut l’occasion de publier l’année suivante un ouvrage considérable, Enrico Mattei e l’Algeria. Un amico indimenticabile 1962-2022 [Enrico Mattei et l’Algérie. Un ami inoubliable 1962-2022]. Fort bien illustré, en trois langues (italien, français, arabe), ce livre, disponible sur le site du ministère italien des Affaires étrangères, éclaire parfaitement mon propos. Et à partir de 2022 les accords gaziers avec Alger se multiplièrent (le transit se fait par le gazoduc… « Enrico Mattei »).

Une Fondation Mattei pour l’Afrique à Alger en 2025

Giorgia Meloni a repris et renforcé cette politique. En 2024, à la suite d’un sommet italo-africain, elle a lancé un « Plan Mattei pour l’Afrique », avec une dotation initiale de cinq milliards et demi d’euros. Comme pour la création d’une Fondation Mattei pour l’Afrique à Alger en 2025, la référence à une politique amicale envers les pays en voie de développement et totalement éloignée des impérialismes traditionnels ou du néo-impérialisme dont on accuse les Français est évidente, derrière l’évocation de Mattei, devenue un mantra. Une politique « débarrassée de tout paternalisme, pour des relations non prédatrices entre l’Afrique et l’Europe » comme l’a dit Giorgia Meloni au sommet euro-africain de Luanda, fin novembre 2025.

Ceci dit, que vaudront les efforts allemands et italiens face à la pénétration économique chinoise en Afrique, et aussi américaine, comme le montre le récent accord conclu par Washington avec la République Démocratique du Congo pour exploiter ses matières premières ? « Buona fortuna », serait-on tenté de souhaiter à nos amis… Certes, Paris, Berlin et Rome peuvent continuer à s’envoyer des piques, avec des références historiques enrobant des intérêts bien concrets. Mais ne serait-il pas peut-être plus utile de sortir enfin du XIXe siècle et de promouvoir une coopération, en Afrique du Nord et en Afrique, qui permettent aux Européens, dans la situation où ils se trouvent, de garder collectivement quelques positions et liens en Afrique, face à Washington et à Pékin ?

 

Illustration : Enrico Mattei, artisan de la souveraineté énergétique italienne.

 

 


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