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La Syrie dans le chaos

Les islamistes au pouvoir en Syrie ont décidé d’unifier le pays en éradiquant les communautés qu’ils détestent ou ne peuvent pas intégrer. En toute impunité et sous le regard « impuissant » ou complice de la Turquie, des États-Unis et d’Israël, c’est un État islamique qui est en train de renaître du chaos.

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La Syrie dans le chaos

Après plusieurs années d’une guerre terrible (2011-2018), les islamistes, pourtant bien aidés par les Occidentaux et les Turcs, furent vaincus. L’armée syrienne, composée d’alaouites, de chrétiens et de sunnites, avait frôlé la défaite en 2015 malgré l’aide vitale du Hezbollah libanais, de milices chiites irakiennes et des gardiens de la révolution iraniens. L’intervention russe s’avéra décisive et l’on croyait la Syrie sauvée de l’enfer islamiste.

Hélas, il n’en fut rien. Il est vrai que, malgré la victoire militaire, la Syrie ne parvenait pas à se redresser. Dans leur haine « du régime de Bachar el-Assad », les Occidentaux, Américains en tête, firent tout pour détruire économiquement le pays. Écrasée par les sanctions, la Syrie s’enfonça dans une pauvreté dramatique. Bachar, courageux chef de guerre, fut incapable de gagner la paix et laissa la corruption gangrener les élites, en particulier son entourage.

De plus, la Syrie était occupée : par les Turcs dans le nord, sous prétexte de contrôler les Kurdes, par les Américains dans le nord-est, pour protéger les dits-Kurdes, et dans le sud pour surveiller les transports d’armes entre l’Iran et le sud du Liban, par les islamistes vaincus enfin, dans le nord-ouest, c’est-à-dire la province d’Idleb. C’était une idée des Russes de regrouper les vaincus, qui acceptaient de se rendre, sur un territoire quasi-autonome qui devint un laboratoire islamiste. À court terme, cela s’avéra utile et permit d’accélérer la fin de la guerre. À long terme, ce fut une catastrophe. C’est là qu’al-Jolani, actuel chef de la Syrie, émergea d’al-Qaïda pour co-diriger la province avec les Turcs voisins. Car c’est à eux que les clés d’Idleb avaient été confiées afin qu’ils surveillent les islamistes. Erdogan avait promis…

En réalité, parmi les islamistes sunnites Syriens se trouvaient de nombreux volontaires turkmènes, ouzbeks, tadjiks venus faire le djihad depuis la Turquie ou l’Asie centrale. Il y avait également des Ouïghours chinois, dont la cruauté était redoutée pendant la guerre. Alors que le monde s’indigne parce que la Chine réprime les islamistes ouïghours, ceux qui ont suivi de près le conflit en Syrie ont un peu de mal à compatir ! Les Turcs favorisèrent la montée en puissance d’al-Jolani et laissèrent les armes circuler, en particulier dans les groupes turcomans.

La guerre en Ukraine fut le tournant attendu par les Turcs et les islamistes. Certes, la Russie avait conservé des effectifs sur place, dans sa base navale de Tartous, sa base aérienne de Hmeimim et dans le nord-est, près des Américains, pour leur rappeler que certains étaient invités par la Syrie alors que les autres étaient des occupants. Mais Erdogan et al-Jolani avaient compris que si l’Ukraine était existentielle pour la Russie, la Syrie ne l’était pas, hélas. De plus, soldats et officiers syriens, mal payés, étaient beaucoup moins motivés et le Hezbollah très affaibli par sa défaite contre Israël.

Vengeances islamistes

Lorsque l’offensive fut déclenchée par les islamistes depuis Idleb, tout s’effondra comme un château de cartes. De faux ordres furent donnés par téléphone à des officiers pour qu’ils se replient sans combattre, en particulier à Alep, prise par une poignée de barbus alors que des milliers de soldats syriens étaient présents. C’est particulièrement douloureux quand on pense à l’héroïque résistance de la citadelle, jamais prise malgré les furieux assauts de milliers de djihadistes. Des milices chiites irakiennes et iraniennes se mobilisèrent pour porter secours à leurs cousins alaouites. Mais Israël fit son travail de destruction habituel et avertit que toute incursion en Syrie serait anéantie par sa redoutable aviation. Les Russes bombardèrent les islamistes les premiers jours, mais ils constatèrent vite qu’il n’y avait plus d’armée syrienne et que cela ne servait à rien. La Syrie tomba le 8 décembre 2024, jour symbolique pour les milliers de chrétiens Syriens dont la dévotion mariale est bien connue.

Al-Jolani s’installa au pouvoir et promis des élections libres ainsi que la sécurité pour les chrétiens, les alaouites et les druzes, ce qui fit bien rire ceux qui le connaissaient. Les sanctions américaines contre lui, prises en raison de son sanglant passé islamiste, furent levées. Tout était bien et la stratégie occidentale avait finalement marché : les sunnites contrôlaient maintenant la Syrie. C’était tout l’enjeu d’une guerre où les droits de l’homme avaient, comme d’habitude, bon dos.

Les exactions ne se firent guère attendre. Les premiers assassinats d’Alaouites se produisirent dans l’ouest, près de leur fief de Tartous, à Homs et à Hama. Des femmes furent enlevées pour servir d’esclaves sexuels aux combattants islamistes, avant d’être assassinées. Des cadres ou de simples soldats de l’ex-armée syrienne furent massacrés. En mars 2025, des anciens officiers et soldats alaouites se révoltèrent et tendirent des embuscades à la nouvelle armée islamiste. La riposte fut terrible contre une insurrection très limitée qui n’avait aucune chance. Au moins 2000 Alaouites furent assassinés dans leurs villages. Les Turcomans d’Asie centrale se firent particulièrement remarquer et al-Jolani, qui avait entre-temps repris son vrai patronyme Ahmed al-Sharaa, déplora ces « débordements » causés par des non-Syriens. Il oublia de rappeler que ces non-Syriens siègent dans son gouvernement pour faire plaisir à la Turquie. Le 22 juin 2025 un islamiste de Daech (État islamique, loin d’être éradiqué) se fit sauter un dimanche dans l’église St Elie de Damas : 25 morts, 63 blessés.

Les Druzes furent ensuite la cible de la vengeance islamiste en juillet. Non pas qu’ils aient été des soutiens de Bachar car, comme à chaque fois, ils s’étaient tenus à l’écart : leur quasi-autonomie irritait les nouveaux maîtres de la Syrie. Les tensions entre les tribus bédouines acquises aux islamistes et les Druzes majoritaires de la région de Soudeïa, au sud-ouest du pays, furent le prétexte à l’envoi par al-Sharaa de soldats syriens pour séparer les combattants. En réalité, mais c’était écrit, l’armée aida les bédouins contre les Druzes. Israël se précipita pour aider son vieil allié druze et bombarda l’armée syrienne qui se retira précipitamment. Ces évènements firent plus de 1000 morts.

Ces Druzes énigmatiques, à la religion musulmane originale, sont considérés comme des hérétiques par les sunnites qui aimeraient bien les éradiquer, bien qu’ils soient plus de 700 000. Mais, contrairement aux Alaouites, ils ont en Israël un puissant protecteur. Ils sont également de redoutables guerriers, l’armée française en sait quelque chose. Elle dut, au temps du Mandat, les affronter pendant deux ans, de 1925 à 1927 et les combats furent très durs. On présente souvent les Druzes comme étant tolérants. Si leur religion l’est relativement, leur comportement peut être d’une grande cruauté. Ce sont eux, encouragés par l’Empire ottoman, qui massacrèrent les chrétiens de Damas en 1860 puis ceux du Chouf libanais, provoquant une salutaire intervention française. Hélas, c’était trop tard pour des dizaines de milliers de chrétiens assassinés dans des conditions souvent atroces.

Le réduit kurde

Soucieux de réunifier son pays, et ne pouvant détruire les Druzes, al-Sharaa a maintenant jeté son dévolu sur les Kurdes. Ces derniers, protégés par les Américains, ce qui n’offre pas nécessairement les meilleures garanties, ont profité de la guerre pour se tailler plusieurs fiefs dans l’est, au-delà de l’Euphrate, dans le nord, avant les invasions turques et à Alep, dans les quartiers nord. C’est là que 25 000 hommes de l’armée syrienne ont attaqué le 7 janvier. Les combats furent rudes, l’artillerie et les blindés syriens firent la différence. Là encore, des centaines de morts jonchèrent les rues d’Alep et des villages environnants.

Les Américains ont alors joué les médiateurs, permettant aux combattants kurdes d’être exfiltrés vers l’est où ils rejoindront les Forces Démocratiques Syriennes (FDS). La population arabe, minoritaire dans ces zones kurdes, dit se réjouir, tandis que la population kurde restée sur place craint les vengeances sunnites. La domination kurde ne fut en effet guère douce pour les Arabes. Les Kurdes ont un vieux passé de violence et de cruauté. Les Arméniens le savent bien car les Kurdes furent les zélés hommes de main de l’armée ottomane pendant le génocide de1915.

Parallèlement, les Kurdes ont annoncé qu’ils allaient cesser de garder les camps de prisonniers d’anciens volontaires de Daech. Si c’est le cas, des milliers de combattants de l’État islamique se retrouveront dans la nature. Cet enchaînement démontre que rien n’est réglé en Syrie, pays chaotique et occupé, au bord de l’éclatement. Une seule chose est certaine, les islamistes sont au pouvoir, sans doute pour longtemps. Les Américains, les Européens et les Israéliens ont bien travaillé.

 


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