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La seule liberté : le vrai

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La seule liberté : le vrai

Le jeune occidental ne peut être insensible aux sirènes de l’authenticité. Dès l’enfance, le bain d’émotions factices qui forme son quotidien travaille à sa dissolution. Heureusement, l’engagement, la famille, les héritages et les devoirs l’extirpent parfois des rétrécissements de l’âme. Des parcelles de liberté demeurent et lui rappellent que l’air n’est pas le seul élément corrompu de son quotidien. Et ces parcelles, souvent écloses par un amour naturel des choses bonnes, peuvent conduire aux plus beaux élans. J’ai vu des garçons tremblotants, à peine majeur, tenir ferme dans nos antennes les plus reculées du Proche-Orient. Et des demoiselles que leurs parents n’auraient jamais laissé subir la moindre douleur, se dresser au milieu de la rue arabe, sans arrogance mais avec un formidable aplomb.
Ces parcelles portent aussi un poison. Ce poison est une idée, le relativisme. Le Kurde fier qui combat aux confins de l’Irak, de la Syrie, de la Turquie et de l’Iran. La mère arabe, remisée dans son camp de réfugiés, où tout manque, surtout l’ombre, mais qui s’obstine à défier du regard l’impiété supposée des visiteurs européens. Le soldat hagard des milices irakiennes, transporté au cœur de la Plaine de Ninive, tout plein de sa rage chiite et vengeresse, des siècles plus tard, de la mort d’Hussein. Tant d’autres aussi, croisés dans les bidonvilles ou les montagnes, au désert comme sur les routes les moins aérées, qui éveillent une étonnante jalousie dans nos cœurs fatigués.
De là, la glissade est vite arrivée. Les uns protégeraient trop violemment la spontanéité de leurs mœurs. Les autres seraient bien aise de ne pas goûter aux joies hypocrites de la conjonction du féminisme global et de la pornographie de masse. Après tout, une civilisation dont les aliments spirituels sont des cachets et des dérivatifs obscènes est-elle encore fondée à juger qui que ce soit ?

Du nu et du couvert

Beaucoup s’égarent dans cette méditation. À Dubaï, le baigneur d’occasion, rentrant de Bagdad, se balade en caleçon au milieu des burkas. À Beyrouth, le décolleté le plus osé côtoie la chape la plus sombre, et ailleurs également, où la confrontation des deux fanatismes contemporains, du nu et du couvert, de l’obscène et de l’archaïque, voudrait épuiser les manières de sentir. Qui blasphème quoi ? Qui annihile la liberté de qui ? Des cœurs trop juvéniles pourraient s’y perdre.
C’est alors qu’il faut accepter de trancher et regarder en face ce que les archaïsmes veulent dire. Sentir bien fort que la loi pakistanaise sur le blasphème n’a aucun rapport avec la défense de l’ordre social, et tout avec l’injustice d’État. Sentir puissamment que si la liberté n’est pas la débauche, elle ne sera jamais la dissimulation par décret et la prohibition par haine. Sentir aussi que si Montalembert pouvait graver sur sa tombe que « les fils des croisés ne craindraient pas ceux de Voltaire », il le fit aussi parce qu’il pouvait vivre – oh pas toujours joyeusement mais vivre quand même – à côté de ce voisinage. C’est une liberté en soi.
Il faut connaître l’Orient jusqu’en ses ésotérismes. Jusque dans le temple druze de Soueida et jusqu’aux tours du silence de Yazd. Il faut les connaître pour aimer ceux qui y vivent. Mais de l’amour chrétien de la charité, de celui qui s’épuise à discerner pour offrir autre chose que des relativisations. On meurt encore en Orient parce qu’on aime le Christ ou qu’on veut le rejoindre. Aucune authenticité des bourreaux ne rendra jamais cela beau. La beauté des martyrs tient en la vie qu’ils donnent. Pas dans le conservatoire sanglant de ceux qui la leur ôtent.

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