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Européens : l’heure de vérité

Les Européens contemplent avec effarement un univers dominé par les empires, qu’ils croyaient disparus, et une loi de la jungle, qu’ils croyaient avoir disciplinée. Les tyrannies n’étaient que tapies, y compris au sein des démocraties. C’est qu’aucune morale réelle ne vient plus tempérer les appétits. La démocratie libérale révèle son visage.

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Européens : l’heure de vérité

Depuis 1945, jamais les Européens n’ont été aussi menacés qu’aujourd’hui. La Russie de Poutine mène contre l’Ukraine une guerre dont on sait qu’elle se terminera à son avantage, et menace, de manières diverses, la Roumanie, la Pologne et les pays baltes. Et les nations européennes ne peuvent plus compter, depuis un an, sur la protection des États-Unis, comme c’était le cas jusqu’alors. De 1948 (approximativement) au début de l’année 2025, les Européens de l’ouest n’ont jamais cru sérieusement à une offensive militaire de l’URSS contre eux, car ils savaient que le grand allié américain (avec lequel les relations n’étaient pourtant pas toujours harmonieuses) les protégerait automatiquement, certitude suffisante pour dissuader l’ours soviétique. Du reste, ce dernier, avait renoncé depuis longtemps à conquérir l’ouest. La « Détente » puis la « Coexistence pacifique » l’avaient emporté sur la « Guerre froide », empêchée de se transformer en guerre pour de vrai.

L’affirmation d’une Amérique agressivement impérialiste

Mais aujourd’hui, les États-Unis ne sont plus nos alliés inconditionnels. Trump a maintes fois déclaré qu’il ne volerait pas spontanément au secours des Européens si ceux-ci étaient attaqués par la Russie, que son attitude dépendrait des intérêts de son pays à s’engager en ce sens, que les pays d’Europe devraient avant tout consentir un effort économique puissant pour assurer eux-mêmes leur défense, et qu’en somme, ils devraient se débrouiller eux-mêmes face à un ennemi qui n’était pas nécessairement celui des États-Unis. Et, en plusieurs occasions, il a montré qu’il se sentait plus proche de la Russie poutiniste que des démocraties européennes, et que, si cette dernière était certes un rival géopolitique et militaire, il pouvait être néanmoins avantageux de négocier avec elle en vue d’un partage des zones d’influence, et ce au détriment des Européens. L’heure n’est plus à l’opposition du « monde libre » et de l’univers totalitaire communiste, comme dans la période 1948-1989, mais à un monde livré à l’appétit de grands prédateurs mutuellement opposés, donc susceptibles de s’affronter, mais capables de s’entendre au mieux de leurs intérêts respectifs aux dépens de pays qui n’ont pas leur puissance et ne peuvent donc leur tenir tête… comme les pays européens. L’Amérique de Trump a tout intérêt à négocier avec la Russie de Poutine un partage des zones d’influences géopolitiques et des accords économiques réciproquement avantageux, sans se soucier du sort d’une Europe qui ne fait pas le poids. D’autant plus que cette Europe (celle de l’ouest, tout particulièrement) entend faire obstacle à l’impérialisme états-unien, tant au plan économique qu’à celui de son intégrité géographique depuis que l’Oncle Sam revendique le Groenland, dont le Danemark entend conserver la souveraineté, soutenu par ses partenaires de l’UE qui défendent l’Ukraine contre la Russie et s’opposent au plan de paix russo-américain prévoyant l’amputation de la première par l’annexion officielle à la seconde des territoires qu’elle a conquis durant la guerre.

La loi du plus fort dans un monde de prédateurs

Le doute n’est plus permis : le monde géopolitique a bien changé en peu de temps. C’est la loi de la jungle, la loi du plus fort, et elle seule, qui règle désormais les relations internationales. La bipolarité de naguère, qui limitait ce règne de la force brutale, a disparu. Dorénavant, aucun pays ne disposant pas d’une superpuissance économique et militaire ne pourra espérer vivre en sécurité à l’abri d’une alliance élargie aux dimensions d’un bloc continental, telle que l’OTAN ou l’Union européenne. Ce type d’alliance ne garantit plus aucune sécurité, et les alliances sont toujours révocables. À ce jeu, seules les superpuissances géopolitiques et militaires – telles les États-Unis, la Russie, la Chine, et, dans une bien moindre mesure, l’Inde – peuvent gagner. Ce sont elles qui mènent le monde, y imposent la satisfaction de leurs revendications et de leurs intérêts, sans le moindre égard pour les pays qui ne sont pas en mesure de faire prévaloir contre elles leurs droits les plus légitimes.

La disparition de toute morale dans les relations internationales

On rétorquera qu’il en a toujours été ainsi. C’est vrai, mais cette constatation ne peut être recevable sans nuances modératrices. Le machiavélisme a toujours imbibé les rapports entre les hommes, entre les peuples, entre les États, et, sans doute ne saurait-il en aller autrement (Raymond Aron a, sur ce point, raison contre Jacques Maritain). Et les grands créateurs d’histoire ont toujours été, au moins à certains moments, des exemples de fourberie, de cynisme et de violence, qu’ils eussent agi en fonction de leur seule ambition individuelle (Staline, Hitler) ou pour servir une cause sacrée dépassant leur propre personne (Richelieu). Mais, à tout le moins, leur machiavélisme était borné par une morale indépendante de leur seule volonté de puissance et la croyance forte en des valeurs qu’ils ne créaient pas eux-mêmes en fonction de leurs intérêts, et dont le respect s’imposait à eux. Richelieu se pensait comme l’humble serviteur du roi et du royaume de France, établis par Dieu, Louis XIV, justement appelé « le Très Chrétien », se concevait comme le serviteur de Dieu, Napoléon reconstituait l’unité de la nation française en accordant l’œuvre de nos rois à celle de la Révolution, Bismarck ne se considérait pas comme la plus haute et l’ultime figure de l’Allemagne. Dans l’antiquité, des hommes aussi divers que Périclès, Alexandre le Grand, César, Auguste, incluaient spontanément leur destin dans l’eschatologie de leurs religions païennes. Depuis le haut Moyen Âge, la religion chrétienne d’abord, puis la conversion générale des peuples aux libertés et aux « droits de l’homme », bridaient l’agressivité et la violence, et imposaient, par là, aux dirigeants politiques, un frein à leurs instincts prédateurs. La Charte des Nations Unies (26 juin 1945) et la Déclaration universelle des Droits de l’Homme (10 décembre 1948), quoique souvent bafouées, étaient les livres canoniques du droit international (substitut de la morale chrétienne). Ils contraignaient les dictateurs à borner leur violence, dressaient contre eux l’opinion mondiale et faisaient prévaloir, dans une certaine mesure, une morale qui frappait de réprobation générale, ceux qui y contrevenaient. Une sorte de manichéisme colorait les gouvernants, leurs actions, et même les peuples, manichéisme sans doute né de (et, en tout cas renforcé par) la défaite allemande de 1945 : il y avait les « bons », champions de la démocratie, des libertés et des droits de l’homme, représentés par les démocraties occidentales, et les « méchants », tyrans, régimes totalitaires, dont le défunt Reich nazi représentait l’archétype.

Enlever un président et laisser l’Europe sous la menace de Moscou

La victoire des Alliés en 1945 avait ancré dans l’esprit des occidentaux l’idée qu’un régime tyrannique ne pouvait surgir que dans un pays qui n’était pas une superpuissance, comme l’Allemagne ou le Japon (ou encore l’Italie) et devait donc, selon la loi naturelle des rapports de force, être fatalement écrasé par les « bons », dirigés par les Etats-Unis surpuissants. Durant quatre-vingts ans, personne n’imagina que le tyran menaçant la paix du monde, les droits de l’homme et les libertés pût être celui qui les avait sauvés en 1945. On critiquait certes l’impérialisme américain, l’aide apportée par Washington, la CIA et les Marines aux adversaires des régimes progressistes et anti-impérialistes de l’Amérique latine et de l’Asie, l’hypocrisie de la démocratie américaine gangrenée par la ploutocratie et les inégalités sociales criantes, mais on n’osa jamais imaginer qu’un jour un président américain – démocratiquement élu – pût s’entendre cordialement avec un dictateur russe ou un autocrate indien, faire bombarder par son armée un pays étranger, en enlever le président, laisser l’Europe sous la menace de Moscou, envisager de s’emparer par la force de la possession territoriale d’un pays européen, et, en plus, faire régner aux États-Unis une terreur policière digne de celle des dictatures latino-américaines du XXe siècle. On ne pensait pas que le méchant de la planète pût être le plus fort et imposer sa loi au monde. On vivait avec la croyance indéfectible suivant laquelle la marche du monde procède d’une morale dont le triomphe de la démocratie libérale et des droits de l’homme est à la fois le principe et la finalité, et est incarné et défendu avec succès par une superpuissance démocratique comme les Etats-Unis d’avant Trump, et, plus symboliquement, par l’ONU. C’est toute cette croyance qui s’effondre aujourd’hui. Les européens en particulier (ils ne sont pas les seuls), ceux de l’ouest surtout, découvrent que le monde n’est pas régi par une morale qui amalgame le christianisme progressiste et une raison universelle assurant le triomphe des libertés, des droits de l’homme et du progrès indéfini de notre espèce. Cette morale était une illusion. La pire des illusions –d’après laquelle le paradis peut advenir ici-bas – cause de la pire désillusion, celle que l’on ressent lorsqu’on en découvre le caractère chimérique.

 


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