Fin novembre 2025, au cœur d’élections particulièrement tendues, l’armée bissau-guinéenne a interrompu le processus électoral pour imposer un gouvernement de transition. Un nouvel épisode révélateur de l’instabilité chronique de cet État ouest-africain aux institutions fragiles, miné par les inégalités et devenu un maillon stratégique du narcotrafic transatlantique.
Dans la nuit du 26 au 27 novembre 2025, des tirs ont retenti près du palais présidentiel à Bissau, capitale de la Guinée-Bissau. Une fois la télévision nationale occupée, des officiers supérieurs ont annoncé la suspension du processus électoral – dont la Commission électorale nationale n’a finalement pas pu certifier les résultats, affirmant que des bulletins et du matériel avaient été détruits – et ont proclamé l’instauration d’un pouvoir transitoire dirigé par un haut gradé, présenté par les putschistes comme le Major-General Horta Inta-A. Les militaires ont ensuite limité les rassemblements, interdit les grèves, et mis en place un calendrier de transition d’une année, justifiant leur intervention face au « risque de guerre civile à caractère ethnique » qui planait dans le pays.
Une prise de pouvoir bien nébuleuse… À peine installé dans le fauteuil du président Umaro Sissoco Embaló, 53 ans, à la tête de l’État depuis 2020, le militaire s’est entouré de caciques du parti au pouvoir, laissant planer des doutes sur la réalité de ce putsch. Comme le fait remarquer le magazine Le Point on retrouve « le directeur de campagne d’Embaló, le chef d’état-major Tomas Djassi, et Diniz N’Tchama, qui a annoncé la prise du pouvoir, qui servait jusque-là comme aide militaire du président déchu ». Pour nombre de Bissau-Guinéens, il ne fait aucun doute que ce coup d’État a été opéré de l’intérieur afin de se débarrasser d’un dirigeant devenu encombrant.
Depuis plusieurs mois, cette ancienne colonie portugaise vivait au rythme des crises politiques. En décembre 2023, à la suite (déjà) d’une tentative de coup d’État, le président Umaro Sissoco Embaló avait décidé de dissoudre l’Assemblée nationale, dominée par l’opposition. Refusant de convoquer de nouvelles élections législatives, il avait remanié par la suite le gouvernement et s’était arrogé les portefeuilles de l’Intérieur et de la Défense. Bien qu’il ait rapidement acquis une stature internationale de premier plan tout au long de son mandat, sa réputation d’entrepreneur cachait mal les dérives d’un pays devenu une plaque tournante du trafic de cocaïne, une zone de transit entre l’Amérique du Sud et l’Europe. La corruption est généralisée, touchant aussi bien les élites politiques (le fils de l’ancien président Malam Bacai Sanha a été arrêté en 2024, impliqué dans un vaste trafic d’héroïne) que militaires (le contre-amiral Bubo Na Tchutoa, auteur d’une tentative de putsch en 2008, été arrêté cinq ans plus tard par les Américains lors d’un rendez-vous organisé avec de faux cartels de drogue).
Un contraste avec le reste de la population
La Guinée-Bissau est l’un des pays les plus pauvres du monde. 64% des deux millions d’habitants vivent dans une extrême pauvreté. L’économie repose massivement sur la culture de l’anacarde (la noix de cajou), monoculture vulnérable aux chocs climatiques et aux fluctuations des prix. Le chômage, l’absence de services publics fiables et une jeunesse sans perspectives ont fourni un terreau favorable aux recrutements clientélistes et favorisé une tolérance vis-à-vis d’activités illicites et parallèles qui compensent des revenus insuffisants. D’ailleurs, pour certains médias comme la Deutsche Welle, l’opulence affichée des candidats à l’élection présidentielle interroge quand on connait les moyens limités alloués par l’État lors de ce genre de scrutin, et suggère des interventions financières de nébuleuses non identifiées…
C’est dans ces conditions de fortes tensions politico-économiques qu’en septembre 2025 Domingos Simões Pereira, opposant à Umaro Sissoco Embaló, est rentré au pays afin de participer aux élections présidentielles. Sous les couleurs du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), l’ancien Premier ministre (2014-2015) et ancien président de l’Assemblée nationale (2023) n’a pas caché, à peine le pied posé sur le sol de son pays, qu’il entendait s’imposer à nouveau sur la scène politique. Contre toute attente, la Cour suprême a invalidé la candidature du leader du PAIGC, contraignant le parti à choisir l’ancien vice-président de l’Assemblée nationale, Fernando Dias, comme nouveau candidat, sous les couleurs d’une plateforme d’opposition. Un choc pour ce parti qui a permis à la Guinée -Bissau d’obtenir sa liberté en 1974, au prix d’une longue lutte armée contre le Portugal.
C’est alors que le putsch a eu lieu. La réaction a été quasi immédiate : l’Union africaine (UA), organisation intergouvernementale qui rassemble l’ensemble de tous les États africains, a convoqué une session d’urgence et réaffirmé sa « tolérance zéro » envers les changements anticonstitutionnels de gouvernement ; la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO/ECOWAS) et plusieurs partenaires diplomatiques – dont le Portugal – ont condamné le coup et appelé au rétablissement de l’ordre constitutionnel. Les inquiétudes portent moins d’ailleurs sur un embrasement interne immédiat que sur l’effet d’entraînement d’une nouvelle rupture institutionnelle dans une région déjà marquée par une série de coups d’État. Pas moins de neuf tentatives de putsch ont eu lieu depuis la fin de la colonisation. Très peu de dirigeants bissau-guinéens ont pu réellement terminer leurs mandats, certains sauvagement assassinés, et leurs corps défigurés, comme le Président Ansoumane Mané en 2000 ou encore João Bernardo Vieira en 2009. Le désormais ex-président Umaro Sissoco Embaló a eu plus de chances puisqu’il a pu s’exiler d’abord à Dakar (Sénégal) puis à Brazzaville (Congo).
Pour l’Union Européenne, la France (Emmanuel Macron a reçu son homologue à diverses reprises et s’est même déplacé dans le pays en 2022) et les États riverains, la déstabilisation de la Guinée-Bissau n’est pas une simple crise locale : elle menace des routes criminelles transatlantiques étroitement surveillées et accroît le risque de consommation et de criminalité organisée en Europe. Tous craignent que cette nouvelle crise ne profite à des grandes puissances – de la Chine à la Russie – qui pourraient instrumentaliser le vide institutionnel, en offrant des services d’assistance sécuritaire ou économique, dans le but avoué de servir leurs propres intérêts stratégiques.
Cette nouvelle prise de pouvoir à Bissau n’apparaît pas seulement comme un accident ou comme une purge au sein du gouvernement mais comme la manifestation d’un État aux institutions minées par la pauvreté et l’économie illicite. La feuille de route pour sortir de ce cycle n’est pas que militaire selon divers spécialistes : elle exige une combinaison de pression diplomatique, de coopération internationale contre le crime organisé, et d’investissements socio-économiques sur le long terme.
À défaut, ce pays de l’Afrique de l’Ouest restera un point fragile dont les soubresauts se feront sentir bien au-delà de ses côtes, submergeant de drogues le marché européen. Car en Guinée-Bissau, le vrai pouvoir à l’odeur de la poudre blanche.
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