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Y-a-t-il un tyran à l’Élysée ?

Autrefois menacés par l’épée de Damoclès, déçus par l‘inefficacité du népotisme classique, les tyrans de notre époque sont remplacés par des systèmes tyranniques impossibles à abattre. Le système démocratique, par la mise en place d’une caste, l’utilisation des nouvelles technologies, forme une nouvelle hydre. Philippe Bornet nous l’explique dans son essai Aujourd’hui la tyrannie. Mais comment reconnaître un tyran ?

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Y-a-t-il un tyran à l’Élysée ?

Il est licite de tuer les tyrans, nous assure saint Thomas d’Aquin, s’appuyant sur Cicéron. Qui vit de l’épée périra par l’épée. Le tyran a donc l’obsession de sa sécurité : il s’entoure de policiers et de gardes du corps, ne se déplace jamais sans un appareil de sécurité impressionnant avec gyrophares, blindés, hélicoptères de surveillance et tirs à balles en caoutchouc capables d’éborgner les manifestants. De même, Denys avant de rendre visite à ses épouses, faisait fouiller leur appartement. Seules ses filles avaient la permission de le raser. Savonarole ne se rendit jamais à Rome par peur de l’assassinat. Robespierre ne s’exposa jamais dans une journée révolutionnaire. Staline avait un divan dans toutes les pièces de ses datchas pour éviter qu’on ne l’assassinât en dormant. Mao ne quittait jamais sa tanière. Il détestait les vieilles maisons : le craquement des meubles et du parquet lui faisait croire qu’on allait le trucider.

Pour décourager le couteau du vertueux assassin qui donnerait sa vie pour purger la terre d’un monstre, il faut un système. D’où la formation d’une caste dirigeante autoproclamée assurant son propre recrutement sans consulter le peuple. Robespierre entra au Comité de Salut Public qu’il contrôlait ainsi que le club des Jacobins et le Tribunal révolutionnaire. Staline dirigeait le Secrétariat, donc le Bureau politique, donc le parti, donc l’Union Soviétique. Il avait fait verser un salaire aux représentants du parti et rédigeait la liste des candidats aux élections. La Nomenklatura avait ses magasins, ses hôpitaux et ses places réservées. Mao faisait de même avec le PCC, sa garde personnelle et l’armée rouge.

Le tyran déteste la famille et les enfants, est célibataire ou polygame : il est partisan de la PMA et de la GPA. Denys était officiellement bigame, état aussi scandaleux à son époque qu’à la nôtre. Savonarole évita le mariage comme la peste. La réputation de pédérastie de Calvin n’est plus à faire. Robespierre était très froid avec les femmes. Staline n’aima guère que sa mère qu’il n’allait jamais voir et Catherine Svanidzé, sa première femme. Son fils Jacob, traité par lui comme un paria, tenta de se suicider en se tirant une balle dans la poitrine. En 1936, Staline sortit furieux d’un opéra de Chostakovitch, Lady Macbeth, où un mari tyrannique est empoisonné par sa femme. Sa femme Nadejda-Allilouïeva se suicida à trente-et-un ans d’une balle de Mauser, le jour anniversaire de la Révolution d’Octobre. Quant à Mao, il laissa son épouse Kai-hui derrière lui, ce qui lui valut d’être fusillée par les nationalistes, et vit partir ses deux fils en otage sans regret.

Foudres et frontières

Le tyran est fasciné par les progrès technologiques ; il s’intéresse aux réseaux sociaux et à leurs possibilités infinies d’espionnage et de manipulation, à la mise en place d’un crédit social. De même, Denys se passionnait pour les pentarèmes, les catapultes et les tours de siège mobiles. Robespierre pour les paratonnerres, censés avoir été inventés par le franc-maçon américain Franklin, détournant la foudre divine et faisant de l’homme un nouveau Prométhée (le paratonnerre fait partie du bric-à-brac démocratique, au même titre que les droits de l’homme, l’égalité et les bons sauvages). Staline était féru d’aviation, même si les appareils soviétiques au début de la guerre ne tenaient l’air que 35 minutes, même si les rails des voies ferrées gondolaient, que le canal de la Baltique manquait de fond et que Lyssenko échouait dans ses tentatives de vernalisation des blés. Mao faisait une fixation sur la bombe atomique et la production d’acier.

Le tyran déteste les frontières extérieures mais il chérit les cloisons intérieures, les passes sanitaires et vaccinaux. En Union soviétique, sous Staline, nul ne pouvait se déplacer, prendre un train, descendre dans un hôtel, s’absenter de chez lui plus de vingt-quatre-heures, sans que des visas fussent apposés sur son passe-port. Ce passe-port était délivré par le bureau spécial du GPU (renseignements militaires) qui fonctionnait dans chaque entreprise et chaque kolkhoze. Les personnes démunies étaient passibles d’amendes et, en cas de récidive, de la peine de mort. Le passe-port contenait non seulement le signalement d’identité ordinaire mais encore une biographie sociale, politique et intime : les ascendants jusqu’au deuxième degré, avec leur appartenance de classe et leur activité sociale, les membres actuels de la famille, les divorces éventuels, les renvois du travail et leur motif, les organisations dont le porteur faisait partie, les souscriptions aux « emprunts volontaires ».
En juillet 1951, chaque Chinois eut un emploi et un lieu de travail dont il lui était interdit de s’éloigner. Mao avait songé un instant supprimer les noms et les remplacer par des numéros portés dans le dos. En 1958, il fut interdit à quiconque de se déplacer sans autorisation, « de vagabonder sans aucun contrôle ».

Le tyran met à profit les épidémies.

Quand la peste apparut en 1545 à Genève, certains firent mine de croire que des malfaisants répandaient le mal au moyen de « graisses dont on frottait les verrous, les marteaux des portes et les balustrades […] partout on voulait trouver des coupables. Le 5 mai, on brûle deux femmes accusées d’être des boule-peste […] Que faisait donc Calvin à cette heure ? […] Il adressait au Conseil une requête pour qu’on n’eut pas à faire languir les condamnés à mort… »
En Union soviétique, les découvertes de maladies pouvaient être assimilées à du sabotage, et à ce titre mériter la peine de mort. « Les pharmaciens ont saboté la quinine pour que le paludisme se répande à son aise », dénonçaient les Izvestia, dans leur numéro du 28 mai 1937. « Des prêtres ont saboté, en détruisant le bétail par aspersion d’eau bénite empoisonnée, et le pope Stékhine a saboté en répandant la scarlatine dans les villages », assurait l’Antireligieux d’octobre 1938. Formé de plusieurs récits historiques commentés, Aujourd’hui la Tyrannie permet au lecteur de forger sa propre opinion.

 

Illustration : C’est bon, ils sont d’accord ! je reste président !

 Philippe Bornet, Aujourd’hui la tyrannie. Éd. de la Délivrance, 2022, 180 p., 18 €.

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