Dans le Spitzberg, les chercheurs français doivent dorénavant faire face à l’hostilité des Norvégiens et aux ambitions des Américains et des Russes. Et les “ambassadeurs des pôles” français ne sont d’aucune aide…
Nous sommes à Ny-Ålesund, sur le Kongsfjord, au nord-ouest de l’île du Spitzberg. Là, il fait plutôt froid, la température y est de moins 40° une bonne partie de l’année. C’est le monde de la nuit polaire, des ours blancs, des aurores boréales. Ny-Ålesund est un village, un village scientifique qui accueille une population temporaire de chercheurs, ils sont 150 en règle générale, mais 30 seulement l’hiver.
À Ny-Ålesund, la France dispose d’une base de recherche. Nous sommes au cœur de la science polaire française dans l’Arctique. C’est l’héritage de Jean-Baptiste Charcot, de Paul-Emile Victor et de Jean Malaurie. Ici, dans le froid et le silence, on travaille dans les différents domaines de l’écologie, la biologie des populations, la géophysique interne, les sciences de l’atmosphère, la glaciologie ou l’océanographie. Ce n’est pas rien. A Ny-Ålesund, les Français cohabitent avec les chercheurs allemands de l’Institut Alfred Wegener et la station est répertoriée sous l’acronyme AWIPEV. Voilà pour le village.
L’île fait partie de l’archipel du Svalbard située en mer du Groenland, la mer de Barents baigne l’île sur sa face orientale. Elle se trouve à 663 km au nord-nord-ouest du cap Nord, en Norvège, c’est-à-dire au bout du monde. Mais un bout du monde très convoité. De là partent toutes les routes vers l’Atlantique et le Pacifique. Zone convoitée, zone dangereuse donc. Ce bout de terre gelée a fait l’objet d’un traité international pour éviter un pugilat boréal. En 1920, la souveraineté norvégienne est reconnue sur l’archipel, mais avec des restrictions, par un traité signé à Paris. Les Russes, devenus soviétiques, ont manifesté leurs prétentions et conservent la possibilité d’une exploitation minière de charbon. L’archipel est démilitarisé, et de fait constitue une zone neutre. La France n’est pas en reste. Au XVIIe siècle déjà, la couronne s’intéresse à ce monde perdu avant de porter sa préférence vers le Canada. À la fin du XIXe siècle, le Prince Albert de Monaco, grand explorateur, emmène à plusieurs reprises des chercheurs français sur l’archipel glacé qui établissent une carte précise du littoral. En 1946, ce sont des alpinistes français qui reprennent pieds sur le Spitzberg.
Le traité de Paris garantit des droits d’installation, de prospection et de recherche sur l’archipel
Le traité de Paris garantit aux pays cosignataires (ils sont plus de 40 aujourd’hui), dont la France, des droits d’installation, de prospection et de recherche sur l’archipel. C’est même la seule terre polaire de l’Arctique où de tels droits sont reconnus à la France. Dès 1959, des chercheurs français envisagent une installation pérenne. En 1963, la chose est faite à Ny-Ålesund et depuis lors les expéditions comme les séjours de scientifiques se succèdent sans discontinuer sur la base française jusqu’à la création d’une base commune avec les Allemands en 2003. Voilà pour l’histoire.
Tout se passerait dans le meilleur des mondes polaires si, depuis quelques années, les conditions de séjour des chercheurs français n’étaient pas perturbées. En effet, depuis cinq ans, les autorités norvégiennes montrent une réelle hostilité à cette présence française. Les tracasseries administratives se multiplient. Les règles de séjour changent constamment. Il devient compliqué de faire séjourner de nouveaux chercheurs. Bref, les Norvégiens montrent clairement leur intention de compromettre l’existence de la base française. D’ailleurs, des équipes norvégiennes sont déjà prêtes pour investir la place.
De leur côté, les chercheurs français multiplient les recours et les appels. Ségolène Royal, ambassadeur des pôles (mais oui !) reçoit une délégation. Lors de l’entrevue, les scientifiques découvrent un puits de « suffisance et d’ignorance ». La scène se répète à l’identique avec son successeur Olivier Poivre d’Arvor (de l’utilité de ces postes de fantaisie). Enfin, en avril 2025, nos chercheurs des neiges sont entendus à l’Assemblée nationale. Mais, hélas, ils ne seront pas écoutés. De plus, ils apprennent que l’État finance largement une fondation privée (Tara océan) proche de l’association Tara (spécialisée dans « l’aide aux mineurs isolés »), dirigée par Agnès Troublé, dite Agnès B. ; cette fondation se propose de faire de la recherche polaire « grand public », grâce à un bateau « laboratoire ». L’État ne peut pas tout faire et, surtout, tout financer. Alors, pour les chercheurs Ny-Ålesund c’est l’heure de la désillusion. On comprend leur désarroi.
Les petits Français sont de trop sur ces arpents de neige
Mais quel est l’intérêt des Norvégiens de mettre à la porte nos chercheurs ? On se perd évidemment en conjecture. Depuis plusieurs années les gros navires de tourisme frôlent de plus en plus le Spitzberg, cela rapporte de l’argent, et les professeurs Tournesol de Ny-Ålesund, par leur présence, sont un peu la mauvaise conscience des éleveurs de saumon. Surtout, depuis quelques temps, les chercheurs français ont remarqué la présence de plus en plus importante de citoyens américains, officiellement des chercheurs dont, assez vite, les Français s’aperçoivent que leurs connaissances scientifiques sont très modestes. Il est vrai que le pôle est le nouveau terrain de jeu des grandes puissances ; d’ailleurs, de son côté, la base russe voit s’installer des familles entières. Alors, les petits Français sont vraiment de trop sur ces arpents de neige.
Et notre diplomatie, que dit-elle de tout cela ? Rien ou peu de chose. La Norvège, avec son pétrole, son gaz, ses fonds souverains et ses saumons nous dame le pion (30 % de déficit commercial en faveur d’Oslo). Et puis, on a besoin de la Norvège. La France ne vient-elle pas de signer un accord ouvrant la porte à l’envoi de millions de tonnes de CO2, destinées à être stockées dans des fonds marins norvégiens ? TotalEnergies parle même de 5 millions de tonnes par an. Alors, franchement, qui peut s’intéresser aux humbles héritiers du commandant Charcot, perdus à Ny-Ålesund dans le froid et la neige ?
Illustration : « J’ai eu l’honneur de relayer le mieux possible les talents de la diplomatie française dans cette partie du monde et de valoriser les extraordinaires travaux des chercheurs et scientifiques français. Je formule le vœu que la France prenne des engagements, y compris pour donner à la recherche française des moyens équivalents à ceux des autres nations polaires. » Ségolène Royal, Rapport de mission.
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