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L’information dans la Presse Quotidienne Régionale : gare à l’uniforme !

Jusqu’aux années 2000, une minorité de Français accédait à une offre limitée d’informations sur les canaux numériques. La Presse Quotidienne Régionale – la PQR – était de loin le premier canal d’information du pays sur lui-même. Elle seule collectait de façon exhaustive l’information de proximité au bénéfice de ses lecteurs mais aussi des autres médias, notamment les agences ou les TV régionales dont les réseaux de collecte n’étaient en rien comparables aux siens.

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L’information dans la Presse Quotidienne Régionale : gare à l’uniforme !

À l’aise comme un poisson dans l’eau, forte de 20 000 correspondants et de 5 000 journalistes, elle était et reste encore LA référence, proche des acteurs locaux qu’elle côtoie quotidiennement, avec un ton particulier. Miroir de la vie au jour le jour dans tous ses aspects, sociaux, économiques, politiques, associatifs, sportifs, artistiques… Sa spécificité est-elle toujours aussi perceptible qu’il y a vingt ans ? Hormis pour les « petites locales » des cantons et communes, on perçoit bien souvent un alignement des angles, des choix et du vocabulaire sur une sensibilité « mainstream » pour les sujets départementaux, régionaux et nationaux.

Il est intéressant de lire en parallèle à vingt ans de distance des sujets voisins pour voir une évolution, à certains égards naturelle, prenant notamment en compte celle des lectorats des grandes villes. Il n’est pas question de regretter l’époque où des confrères parisiens rangeaient volontiers la PQR dans la case du provincialisme désuet… Et il est passé le temps où Frédéric Mitterrand, alors ministre de la Culture, concluait ironiquement le récit d’un déjeuner avec les éditeurs de PQR par « on n’attendait plus que Martine Carol ».

Aujourd’hui, la tendance est plutôt à la mise en avant de l’inclusivité, à la valorisation des marges et des minorités, à la « non-stigmatisation », à l’emploi d’un vocabulaire normalisé et de mots-valises. On parle volontiers de « belles personnes », « fières », « citoyennes », « solidaires », on évoque plus souvent les « territoires » que les terroirs ou les quartiers, le « vivre-ensemble » que la convivialité ou la solidarité, on hiérarchise les évènements par des surfaces ou des emplacements qui ne sont pas nécessairement proportionnels au nombre des participants ou à l’impact sur la vie locale. La PQR aurait-elle gagné en respectabilité ce qu’elle aurait perdu en singularité, celle d’une bonne partie de son public toujours enraciné dans un environnement immédiat ?

Comment expliquer une certaine mise en conformité du secteur ?

On peut y voir l’effet d’une triple évolution : uniformisation des rédactions, concentration capitalistique, contraction des sources d’information. Jusqu’aux années 80, les 70 titres de la PQR étaient concurrents sur une bonne moitié de leurs zones de diffusion, le pluralisme était une réalité, qu’il s’agisse des sensibilités politiques ou de la sociologie des lectorats. Les titres se répartissaient en trois ensembles : les indépendants petits et moyens, les grands indépendants et les embryons de groupes régionaux. Dans un premier temps les raids du Groupe Hersant ont modifié le paysage en surface en agglomérant des titres dans un ensemble plus financier qu’opérationnel, sans grand impact sur les structures rédactionnelles. L’éclatement de ce groupe a débouché sur une recomposition autour de 5 ou 6 grands groupes capitalistiques, les quelques journaux non intégrés se comptant sur les doigts d’une main, ou peu s’en faut. Avec de grands ensembles intégrant tous les secteurs, organisationnels, industriels, commerciaux, logistiques et, bien sûr, ressources humaines.

Tout cela n’est pas sans conséquence sur la substance même des rédactions. Avant, dans de nombreux titres, les journalistes issus d’écoles de journalisme représentaient en gros un quart des effectifs éditoriaux. Les autres étaient choisis parmi des candidatures locales diversifiées de formations, d’origines et de profils divers. Leur formation en interne était assurée dans les équipes qui intégraient les arrivants en leur transmettant une connaissance et une culture locales. Aujourd’hui la quasi-totalité des journalistes sont issus de la trentaine d’écoles existantes, dont les quinze principales sont dites « reconnues ». Dans les rédactions le contrepoids d’éléments extérieurs à la corporation (le mot est employé à dessein) s’est effacé.

Le phénomène de remplacement a été d’autant plus brutal que les vagues de rachats en cascade d’entreprises (parfois plusieurs pour le même titre en quelques années) ont entraîné de nombreux départs en « clause de cession ». Ce dispositif légal permet à tout journaliste en poste dans un journal cédé de quitter volontairement l’entreprise en percevant l’équivalent d’une indemnité de licenciement, soit un mois par année d’ancienneté. Nombre de journalistes approchant de la retraite ont opté pour la clause, ce qui a souvent siphonné la mémoire vive des rédactions. Avec une perte de connaissances sur les historiques locaux, sur les circuits d’information, laissant le champ vide, ou libre, au choix, pour les entrants.

De jeunes journalistes ont parfois aussi choisi la clause, anticipant un environnement plus contraint. J’ai en mémoire un jeune homme m’expliquant un jour : « le boulot d’un journaliste en PQR c’est simple, c’est raconter sa journée. Quand on se demande si ce que l’on a vu ou entendu doit être rapporté ou pas, c’est gênant. Je pars ».

Les écoles « reconnues »

Une parenthèse sur les écoles de journalisme. Aux deux écoles historiques de la rue du Louvre (ESJ) et de Lille (ISFJ) se sont ajoutés treize autres établissements, pour ce qui est des écoles « reconnues » par la profession. L’obtention de ce label est subordonné à une gestion paritaire. Techniquement, tout est au point, les enseignements couvrent tous les supports, imprimé, audio, audiovisuel, numérique. Sur le fond, le paritarisme et ses acteurs, tant pour la gestion que pour les programmes, conduit à une forme de conformisme peu propice à la liberté d’esprit et à la curiosité qui font le sel du métier. Le SNJ (Syndicat National de Journalistes) y exerce une influence très réelle. On se souvient du sondage organisé en interne auprès des étudiants de l’ESJ et du CELSA (école dépendant de l’Université) sur les intentions de vote aux présidentielles : l’écrasante majorité votait pour un candidat de gauche, 40% pour François Hollande, avec à l’ESJ zéro voix pour un candidat de droite. Un tel entre-soi est-il fortuit ?

Au début des années 80, les éditeurs de PQR avaient contribué à l’émergence d’une école indépendante, l’IPJ, plus proche des réalités de leur terrain, constituant un vivier pour les rédactions. Au bout de quelques années l’aventure est rentrée dans le rang, se soumettant au paritarisme. Il est juste de préciser qu’il reste des écoles moins « parisiennes », et que les rédactions ne sont pas dans un caporalisme caricatural. Mais dans une ambiance où le « soft power » façonne un environnement. D’une certaine façon le formatage des élèves a convenu aux groupes de PQR qui ont trouvé là un gisement de professionnels techniquement interchangeables sur des zones de diffusion étendues, maîtrisant instantanément le maniement de logiciels partagés.

Une presse en mutation

À côté de la collecte, du traitement et de la restitution de l’actualité locale, la PQR apporte en sus à ses lecteurs des informations nationales et internationales. Les grands groupes ont mis en place des structures dédiées mais n’ont pas les moyens d’une couverture exhaustive. C’est donc l’AFP qui fournit l’essentiel en la matière, avec des partis pris à la hauteur du service public. Les journaux indépendants avaient jadis à cœur de souscrire des abonnements auprès d’autres agences, par exemple Associated Press ou Reuters, ne serait-ce que pour des illustrations. C’est une ligne comptable que les rédactions devraient défendre.

Certaines orientations ne sont pas d’aujourd’hui… Si l’on se penche sur une cartographie du scrutin, on voit que l’engagement européiste de tel grand quotidien de l’Ouest n’a pas été neutre sur la géographie du oui à Maastricht. Ailleurs, sans avoir le même impact sur les résultats électoraux, on note le positionnement anti-RN revendiqué d’un grand groupe du Nord alors qu’une majorité de son lectorat vote désormais pour les candidats de cette mouvance aux législatives.

Récemment on a vu le PDG du premier groupe de PQR démis de fait en quelques jours, sous la pression, pour avoir posté quelques « like » sur des contenus en ligne qui devaient être bien incorrects – alors qu’il n’intervenait pas sur des contenus éditoriaux. Certes, toute la Presse de province ne bascule pas partout dans le conformisme ou le wokisme. Des journalistes quotidiennement confrontés aux remontées du terrain continuent à cultiver curiosité et esprit critique, tout en devant tenir compte d’une autodiscipline à laquelle des syndicats vigilants sont très attachés. Le monde change, la PQR n’a pas fini de changer. Elle est forte de ses lecteurs sur tous supports, aussi longtemps qu’ils lui reconnaissent une légitimité.

 


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