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Les deux aspects opposés de la droite populiste française

Le mot  « populiste » connaît, de nos jours, une fortune extraordinaire. Il est appliqué à toute manifestation de révolte de gens à l’égard d’un système politique ou social qui lèse leurs intérêts, et, plus encore, à ceux qui se font leurs porte-parole. L’épithète transcende les camps politiques. Il existe des populistes de gauche comme de droite.

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Les deux aspects opposés de la droite populiste française

Une spécificité bien française

Mais, ce qui fait la spécificité de la France, c’est que le populisme, dextrogyre ou lévogyre, mixte, inclassable ou délibérément non-partisan, représente toujours le petit peuple qui ne décide de rien et subit, et, plus encore, les victimes des évolutions et des réformes, dressés contre les décideurs, les innovations sociales et politiques qui les lèsent, et, bien entendu, les forts, les doués et les habiles, bénéficiaires de ces dernières, et qui réussissent, ou qui s’en sortent. Dans notre pays, profondément marqué par la Révolution française et ses épigones les plus marquants – à savoir la révolte des canuts lyonnais en 1831, l’insurrection ouvrière parisienne de juin 1848 (et non la révolution largement bourgeoise de février 1848), la Commune de Paris (et non le soulèvement ayant provoqué la chute du Second Empire, en septembre 1870), les grandes grèves du Front populaire en 1936, les émeutes des mineurs du Nord en 1947 –, le schéma obsessionnel de la lutte des classes prévaut, y compris dans les têtes de ceux qui ne sont pas marxistes, ne se reconnaissent pas dans la gauche (qu’ils taxent d’hypocrisie, d’imposture ou de trahison, ou encore d’impuissance ou d’incompétence) et inclinent à droite. Le populisme, en France, c’est le mouvement Poujade entre 1954 et 1958, le CID-UNATI de Gérard Nicoud entre 1969 et 1973, les Bonnets rouges en 2013, les Gilets Jaunes en 2018, et, sur le terrain politique, le Front national depuis les années 1980 (plus que dans ses premières années), devenu, en 2018, Rassemblement national, et, à gauche, La France Insoumise.

Le cas Zemmour

Mais, est-ce aussi Reconquête ! d’Éric Zemmour ? Sur ce point, le doute affleure. Les élites officielles – entendons par là le milieu politique, la haute fonction publique, la classe médiatique, l’intelligentsia – comptent naturellement Zemmour et son parti au nombre des représentants du populisme. Pourtant, le bon peuple, lui, ne semble pas suivre. L’immense majorité de nos compatriotes ne perçoit pas le sémillant journaliste, le polémiste provocant, le brillant essayiste, d’allure si bourgeoise, d’élocution si facile, et comptant, parmi ses relations, des hommes d’affaires influents, comme un meneur populiste qui hait le système social et politique, et, contre lui, se fait le porte-parole, des petits, des sans-grade, des laissés pour compte, des nécessiteux et de tous ceux qui souffrent. Auprès de tous ceux-là et de presque tous les Français, Éric Zemmour apparaît comme un membre de l’élite qui critique un ordre politique et social auquel il est parfaitement intégré, et polémique avec ceux qui en sont les dirigeants ou les défenseurs. En l’occurrence, l’obsession de l’appartenance de classe, que nous venons d’évoquer, est la plus forte. De par son allure, son verbe, empreint d’une culture d’ « héritier » (au sens bourdieusien du terme), son parcours social et professionnel, ses fréquentations et ses accointances, Éric Zemmour ne correspond pas au type du meneur populiste tel que le conçoivent presque tous les Français, de tous bords politiques. À leur esprit, le populiste est celui qui

Le populiste, défenseur des humbles et du bon peuple contre l’élite, de la France contre l’anti-France

défend la masse contre une classe dirigeante et nantie. C’est donc celui qui défend la France (l’immense majorité de la population, petit peuple et classes moyennes) contre ceux qui l’asservissent, ou, tout au moins, sacrifient ses intérêts aux leurs, et sa vision du monde (un pays sain et laborieux cherchant à tenir son rang parmi les nations, et régi par le bon sens) à celle d’une élite ivre d’une utopie universaliste, mondialiste, européiste et droits-de-hommiste en accord avec le maintien de ses privilèges. En définitive, c’est celui qui défend la France contre l’anti-France, cette dernière englobant les élites égoïstes, indûment privilégiées et parasitaires, les immigrés choyés par elles (pour des raisons tant idéologiques qu’économiques), et les lobbies favorisés eux aussi, et qui vont des ultra-féministes et des promoteurs des droits des LGBT jusqu’aux groupes de pression économique et autres. Le populisme agrège donc à lui des éléments de gauche et de droite, et sans doute doit-on en chercher les origines dans le nationalisme plébiscitaire (et aussi xénophobe et antisémite) d’Édouard Drumont, Jules Guérin, Paul Déroulède et Maurice Barrès, une partie des mouvements socialistes et anarcho-syndicalistes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe , et même au sein du jacobinisme de la Révolution française, des républicains gambettistes et ferrystes des premières décennies de la IIIe République (tous xénophobes, empreints de racisme et misogynes), du radicalisme, voire des communistes de la première génération1. Le populisme est un droitisme plébéien et/ou une extrême gauche nationaliste. Il représente le peuple laborieux et constitutif de 90% de la nation contre ceux qui lui nuisent : à savoir une élite illégitime, des immigrés trop nombreux et trop dorlotés par elle, et l’étranger, toujours concurrent et rival. Mais il est né à gauche. En 1789, c’est Emmanuel Sieyès, un

Le caractère gaucher du populisme français

des instigateurs de la Révolution française, qui, dans sa brochure Qu’est-ce que le Tiers État ?, prétendait renvoyer outre Rhin, « dans les forêts de Franconie », les nobles, privilégiés et oisifs, et censément d’origine germanique ; et, en 1793, les soldats de l’An II, décidés à défendre la toute jeune république, affirmaient prendre les armes pour occire les étrangers, venus en égorgeurs, et promettaient d’abreuver nos sillons de leur « sang impur ». Un peu plus tard, Bonaparte envahit une bonne partie de l’Europe, certes en conquérant, mais en y instaurant les valeurs, principes, lois et institutions de la République, et y abolissant l’Ancien Régime monarchique. En France, le populisme est d’essence révolutionnaire, malgré ses tendances réactionnaires et rétrogrades. Le Rassemblement national (RN) semble confirmer cette orientation. Il n’est que de considérer son programme pour s’en convaincre. C’est le programme populiste par excellence. Centré sur la défense des acquis sociaux, il refuse toutes les mesures qui tendent à les rogner. Il défend, contre la réforme opérée par le pouvoir macronien en cette matière, l’âge de départ à la retraite à 60 ans (sous condition d’un total de 40 annuités de travail), souhaite le rétablissement de l’impôt sur la fortune (ISF), et s’oppose à toute réduction des indemnités de chômage et au durcissement des conditions y ouvrant droit. Des caractéristiques qui le tirent à gauche__ du point de vue du petit peuple s’entend, lequel aspire à une certaine sécurité matérielle et à des conditions d’existence décentes. Il se prononce également pour une politique drastique en matière d’immigration : abolition du droit au regroupement familial et du droit du sol, expulsion des étrangers chômeurs au bout d’un an, et des criminels et délinquants étrangers, durcissement des conditions de naturalisation, suppression des aides sociales pour les étrangers extra-européens, organisation d’un référendum sur l’immigration. Une politique incontestablement droitière, mais qui répond aux craintes et aux aspirations profondes du petit peuple, encore, lequel se sent menacé dans son identité, et aussi dans ses intérêts matériels, sa sécurité, son cadre de vie et ses conditions d’existence, par des immigrés en nombre, et, tout particulièrement par des concentrations de populations urbaines d’origine étrangère devenues majoritaires dans les quartiers populaires, et souvent délinquantes. Par là, le RN prend la défense des humbles – et de la grande majorité de nos compatriotes – contre des élites (et donc des nantis) qui les sacrifient tout en se flattant de se réclamer d’un idéal humaniste au nom duquel elles favorisent une immigration dont elles ne subissent pas les conséquences nocives. Le RN se présente donc comme de gauche pour le social et, en matière d’immigration, populiste, mais non de droite – puisque la droite « officielle », classique, dite républicaine, autrement dit LR et autres, se refuse à une politique sévère dans le domaine migratoire.

Le Rassemblement national, ou la tentative d’incarner le bon peuple tel qu’il est (ou tel qu’il est devenu)

Et cette inclination persistante à gauche est confirmée par ses réticences à s’engager dans une politique réactionnaire. Soucieux de coller au plus près du peuple, le RN se démarque de ces fameuses élites dont il fustige pêle-mêle l’immoralité, la corruption, les vices et autres perversions, l’égoïsme, le cynisme et l’incompétence, mais se garde bien de remettre en question les innovations sociétales qu’elles ont propagées, car il sait que celles-ci ont été acceptées par ce peuple dont il s’institue le défenseur. Ainsi, il ne remet pas en question le droit à l’avortement et la PMA, car il sait très bien que si l’ouvrière d’usine ou l’hôtesse de caisse d’hypermarché se soucie bien plus de ses fins de mois difficiles, des privations qu’elle se trouve contrainte de s’imposer, de ses conditions de vie et de travail éprouvantes, de son avenir incertain et de celui de ses enfants, elle n’est cependant pas prête à accepter l’abolition de droits auxquels elle tient (le conditionnement intellectuel et médiatique des lobbies, de l’intelligentsia et de la classe politique ayant fait son œuvre). Pour des raisons analogues, le RN ne conteste pas le PACS et le mariage homosexuel, désormais globalement admis (quoique plus superficiellement qu’en profondeur) par une population abrutie par la propagande, le conformisme intellectuel et moral et le politiquement correct. Enfin, s’il préconise une restriction sévère de l’immigration, il refuse le concept de « remigration » d’Éric Zemmour, jugé par lui « profondément antirépublicain et injuste », et se montre favorable à l’accueil de réfugiés ukrainiens. On est le pays des droits de l’homme ou on ne l’est pas, et on se souvient que la France contemporaine, républicaine et généreuse, est née de la Révolution de 1789-1794. On n’ose se démarquer du modèle républicain. Par là, le RN confirme, oserions-nous dire, son ancrage à gauche, et sa prise de distance vis-à-vis de la réaction. Destin paradoxal que celui du Rassemblement national, parti de la droite nationalise et réactionnaire, stratégiquement obligé, pour engranger les voix des masses populaires, de se distancer au maximum de la réaction, jusqu’à la fuir littéralement, et même de la droite tout court, et de faire siennes non seulement les revendications économico-sociales d’un peuple arrimé à la gauche depuis la Révolution française, mais en outre les innovations sociétales profondément subversives désormais acceptées par ce même peuple. Et qui, en outre, doit accepter le maintien de la France au sein de l’Union européenne, avec tout ce que cela comporte de soumission et de limitation de souveraineté.

En définitive, le Rassemblement national est bien un parti populiste, puisqu’il colle en tous points aux aspirations et revendications du peuple, ainsi qu’à l’état présent de ses mœurs et autres dispositions morales. Mais il n’est plus de droite ni de gauche. Car le peuple, lui aussi, n’est ni de droite ni de gauche. Il est de droite par sa défiance à l’égard des immigrés, et son refus misonéiste et peureux de changements jugés par beaucoup inévitables. Mais son attachement à ses acquis sociaux et à la démocratie républicaine, et sa haine des privilégiés l’arriment à gauche.

Le parti de l’immobilité et du déni de la politique

Toujours écartelé entre droite et gauche, attaché à ses acquis sociaux, réticent aux réformes, souverainiste (quoique effrayé par les conséquences d’une sortie de l’Union européenne), le RN se présente comme le parti de l’immobilité. Car, ainsi que l’ont rappelé, chacun à sa façon, Pierre Mendès France et Maurice Duverger, l’initiative politique implique un choix, lequel la tire inévitablement dans un sens ou dans l’autre. Il est impossible de réformer le système des retraites, de l’indemnisation du chômage, de l’emploi ou du financement de la Sécurité Sociale sans toucher aux acquis sociaux, à peine de renoncer à toute réforme et de laisser les problèmes irrésolus. Il est tout aussi impossible de refuser les directives d’une Union européenne à laquelle on appartient.

L’action politique impliquant un choix (lequel impose nécessairement des changements, et donc, le plus souvent, des renoncements, voire des sacrifices), et l’homme d’État étant obligé de choisir, le populisme inconditionnel du RN se présente, de fait, comme un déni de la politique. Il représente le peuple sans la politique, sans ceux qui la font, sans la classe politique, autrement dit sans ses dirigeants, sans son élite. Il est le parti anti-élite par excellence. Il y a quelque temps, Marine Le Pen déclarait : « Je me fiche de la droite et de la gauche. Ce qui m’intéresse, ce sont les Français ». Très bien. Mais, quand on dirige la politique d’un pays, même si l’on ne se soucie que des intérêts de ce dernier et de ses habitants, on se marque inévitablement à gauche ou à droite. Et, le peuple n’étant pas monolithique, et ayant des intérêts variables et contradictoires, il est inévitable qu’une mesure prise, voire une politique globale, satisfasse certaines catégories de la population et en mécontente d’autres, et que les mêmes gens soient tour à tour satisfaits et mécontents de l’action du gouvernement dans son ensemble.

Au fond, le RN représente le peuple français dans toutes ses contradictions. Il est (ou, plus exactement, il se veut) tout à la fois (et avec toutes les contradictions liées à cet état d’esprit), attaché à son identité ethnoculturelle et historique, attaché également à ses habitudes et à ses traditions, rétif aux changements de toutes sortes, misonéiste donc__ en même temps que républicain de tripes et de cœur, enclin à révérer la Révolution comme l’acte fondateur de la France contemporaine, et, pour cela, prompt à l’indiscipline, à la critique et à la révolte contre le pouvoir, dont il se montre toujours méfiant, et, enfin, déterminé à défendre ses acquis sociaux et politiques, cette dernière caractéristique faisant le lien entre les tendances conservatrices, voire réactionnaires, et les inclinations contestatrices des Français.

Le RN incarne donc, redisons-le ici, un populisme chimiquement pur, puisqu’il colle à tous les traits distinctifs du peuple français. Et, par là même, il est voué à l’impuissance. Et, pour la même raison, il atteint au comble du paradoxe en finissant par s’intégrer parfaitement, en tous points, au système politique qu’il critique, puisqu’il en accepte les innovations sociétales (avortement constitutionnalisé, mariage homosexuel, PMA, etc…), les valeurs et principes universalistes, libéraux, hédonistes, droits-de l’hommistes, et les orientations européistes et mondialistes qu’il condamnait autrefois, lorsqu’il était le Front national. À cet égard, Serge Klarsfeld a eu raison de déclarer que, lors même qu’on récuse ses analyses et son programme, rien ne le sépare plus, moralement, des tenants du système.

Le Rassemblement national impuissant face à des élites toujours décidées à le marginaliser et qui maintiennent tout leur empire moral sur le peuple

Pourtant, le RN est encore bien loin d’être adoubé par les maîtres de celui-ci. Pour eux, la marginalisation du RN reste de rigueur (même si elle est quelque peu réduite et masquée en raison du caractère incontournable de l’importance acquise par ce parti dans la vie politique de notre pays). Les pratiques du « front républicain » et du « cordon sanitaire », destinées à isoler le RN, à l’empêcher de gagner des élections, et à le priver de toute influence (notamment au Parlement européen) restent plus que jamais de rigueur. Et connaît-on un écrivain, un universitaire, un artiste, un acteur, une vedette de la chanson, qui manifeste des affinités avec le RN, ou dont les prises de position sociales ou politiques ne soient pas infiniment plus proches de celles de la gauche (toutes tendances confondues) que du RN ? La dédiabolisation du RN n’a été effective que dans le peuple, pas au niveau des classes dirigeantes, pour lesquelles ce parti demeure l’ennemi irréconciliable et maudit, qu’il convient de combattre résolument, y compris par les manœuvres les plus sournoises. Encore n’est-elle pas tout à fait complète au sein du peuple : bien des gens du commun n’osent pas, aujourd’hui encore, déclarer leur accord avec le programme du RN, leur vote en faveur de Marine Le Pen, de Jordan Bardella ou de leurs candidats, tant la pression de la classe politique, des médias et de l’intelligentsia reste énorme. Le ralliement du RN au credo du système, n’y fait rien, dans la mesure où il ne s’agit que d’une conversion (et récente, qui plus est) à des valeurs et principes qu’il a longtemps combattus (sous des formes partisanes différentes), et qui sont perçus comme ceux de la gauche, et non comme les siens. Autrement dit, les classes dirigeantes continuent d’imposer aux masses la prééminence de leur autorité intellectuelle et morale sans partage, rendant infructueux les efforts d’adaptation du RN, et ce d’autant plus qu’elles persistent à le maudire et à le marginaliser. Malgré tous les efforts du RN pour s’intégrer au jeu politique de la démocratie républicaine, les classes dirigeantes continuent de conserver à peu près intacte leur domination morale et intellectuelle sur les masses, et, en définitive, à leur imposer l’adhésion, certes difficile et forcée, à leur vision de l’homme et du monde et à une orientation politique néolibérale, transnationale, européenne et écopunitive qui n’est pas la leur, mais à laquelle elles ne voient pas d’alternative possible__ d’autant plus que le RN prétend adhérer aux valeurs et principes du système.

Le RN peut bien coller au peuple, à toutes ses aspirations, ses craintes, ses revendications, à toutes les facettes de sa sensibilité, il ne parvient pas à le soustraire à la domination des élites, pour lesquelles il reste l’ennemi mortel. Il ne réussit pas à incarner le peuple en lutte contre ces élites, et à constituer une alternative à un système politique et moral auquel il s’est rallié. En fin de compte, le peuple finit toujours par se rallier, volens nolens, aux classes dirigeantes, maîtresses du système, comme le prouve l’exemple de Marine Le Pen qui a beau ferrailler dur contre Macron et être candidate au deuxième tour de chaque présidentielle, finit toujours par être nettement battue par ce dernier.

L’impuissance du populisme lui-même

L’évolution récente (depuis 2011) et la situation présente du RN montrent qu’en France le populisme consiste toujours en une révolte des masses contre les élites. Elles montrent aussi qu’en raison du caractère particulier de notre histoire, marquée par la cassure de la Révolution, et, pour cela lourde d’un héritage constitué d’éléments mutuellement opposés, la constitution d’un parti populiste est vouée à l’échec, quant aux résultats à en attendre, car grevée de contradictions proprement insurmontables. En France, le populisme ne peut se manifester que par des mouvements revendicatifs catégoriels, comme, autrefois, le mouvement Poujade, puis le CID-UNATI (tous deux centrés sur les commerçants, artisans et petits entrepreneurs), ou rassemblant des couches plus larges de mécontents, comme les Gilets jaunes de 2018. Le RN, lui, malgré ses succès épisodiques et sa progression continue, est condamné à être victime de ses contradictions et de celle du peuple qu’il cherche à regrouper. Le peuple, même mécontent, ne peut rien sans élites dirigeantes. Rappelons-nous que la rapide disparition du mouvement des Gilets jaunes, a tenu à l’absence, parmi eux, d’une équipe dirigeante capable et éprouvée, et aux grandes dissemblances d’intérêts et d’idées qui séparaient ses quelques figures émergentes, les unes des autres. Et le RN ne saurait en tenir lieu : en démocratie, on ne peut incarner à la fois l’élite et la masse, ni être une contre-élite rivale de l’élite officielle.

Le nationalisme conservateur, économiquement libéral et prétendument populiste d’Éric Zemmour

Et, nous avons vu, plus haut, que Reconquête ! d’Êric Zemmour ne correspondait pas au type du mouvement populiste français. Nous en avons indiqué les raisons. Les Français perçoivent Zemmour comme un journaliste et un publiciste provocateur, aux dons de polémiste éclatants, et qui critique la politique de dirigeants dont il est proche par la situation sociale, l’allure bourgeoise, la culture de classe, la facilité d’élocution et la capacité à affronter ses contradicteurs, autant de traits qui signalent son appartenance à l’élite, voire à la classe politique. Ajoutons que ses relations avec les milieux d’affaires ne cadrent pas avec l’image d’un meneur populaire. En outre, son programme politique ne présente pas le caractère populiste de celui de Marine Le Pen et Jordan Bardella. Il a d’ailleurs fustigé, à plusieurs reprises la démagogie des deux dirigeants du RN, les accusant de préconiser, par électoralisme, des mesures irréalistes et de faire des promesses intenables. Et, de fait, son programme n’est pas aussi généreux que celui de ses concurrents. Alors que le RN défend le retour de la retraite à 60 ans, Zemmour, lui, se prononce pour une cessation d’activité à 64 ans, ce qui le rapproche du pouvoir macronien et de la droite républicaine LR. Et si le RN plaide en faveur d’une retraite plancher à 1000 euros nets mensuels, Reconquête ! envisage une revalorisation des pensions de retraite inférieures à 1300euros nets jusqu’à hauteur de 600 euros nets par an, ce qui est nettement moins attractif pour les gens à bas revenus. Plutôt que de souscrire à la proposition lepéniste d’une réduction sensible de la TVA sur les carburants (destinée à alléger les dépenses d’essence ou de fioul pour les automobilistes), le leader de Reconquête ! préconise le paiement par les employeurs d’une partie des frais professionnels de carburants de leurs salariés. Manifestement, Zemmour ne tient pas à se trouver embarrassé par des promesses qu’il serait bien incapable de tenir s’il accédait au pouvoir, et dont ses adversaires auraient fort beau jeu de critiquer le caractère irréalisable.

Mais la prudence n’explique pas seule la relative modération du programme social de Reconquête ! À cet égard, cette dénomination même de Reconquête ! est révélatrice. Éric Zemmour ne roule pas seulement (ou prioritairement) pour le peuple, à la différence de Marine Le Pen… autant qu’on puisse ajouter foi aux déclarations à visée électoraliste de cette dernière. Sa préoccupation primordiale est le relèvement de la France__ relèvement économique, politique et moral, et restauration de la puissance et du prestige de la nation en Europe et dans le monde. Marine Le Pen et ses proches se veulent les porte-parole du peuple, Zemmour, celui de l’élite. Mais d’une élite nationaliste attachée à la grandeur de la France, à l’identité nationale et à l’ordre. Chez lui, le peuple n’est invoqué qu’à titre de prétexte ou de force d’appoint.

Un nationalisme politiquement autoritaire et ouvertement réactionnaire

Désirant une élite éprouvée et consciente de ses devoirs nationaux, Zemmour partage largement les idées et les inclinations politiques naturelles de cette élite. Quoique nationaliste et soucieux de voir l’État jouer un rôle d’incitation ferme et d’orientation en économie, il se montre fort libéral en ce domaine. Nous avons vu son opposition aux propositions démagogiques du RN en matière de retraites. Par ailleurs, il refuse (à la différence du RN) la nationalisation du réseau autoroutier, trop coûteuse. Et il s’oppose au rétablissement de l’impôt sur la fortune (ISF). Il se prononce pour une nette diminution de l’impôt sur la production des entreprises et de l’impôt sur les sociétés, et pour la suppression des droits de succession des entreprises. Il se déclare favorable à la création d’un haut commissariat chargé de la simplification administrative pour les entreprises. Au fond, il se présente comme un conservateur bon teint. Et ceci interdit de le qualifier de populiste. Pourtant, la classe politique « républicaine » (c’est-à-dire tous les partis sauf le RN), les médias et l’intelligentsia le considèrent comme tel, lui et son mouvement. La raison de cette qualification de populiste à un homme et un mouvement qui ne le méritent guère, eu égard à leur conservatisme économique et social se trouve dans la posture idéologique, et surtout morale et polémique, d’Éric Zemmour. Si Reconquête ! avait pour figure de proue Marion Maréchal (pourtant nièce de Marine Le Pen), Nicolas Bay, Martin Peltier (pourtant anciens cadres du Front national) ou Sarah Knafo, il ne serait pas affublé de cette épithète, que ceux qui la lui lancent considèrent comme infamante. Mais Éric Zemmour, nous l’avons dit, est un provocateur et un polémiste dans l’âme. À l’opposé de Marine Le Pen, qui s’efforce avec la dernière énergie de rompre avec le passé « fasciste » du Front national (rebaptisé Rassemblement national), les idéologèmes, le langage, les postures, les thèmes marqueurs de l’extrême droite, le leader de Reconquête !, lui, s’engage à fond dans la voie inverse. Il présente l’islam et les musulmans comme inassimilables et fatalement destructeurs de l’identité française et de la civilisation européenne. Il souscrit sans réserve à la théorie du « grand remplacement » de Renaud Camus. Et il n’hésite pas à qualifier les jeunes immigrés de banlieue de « voleurs, assassins [et] violeurs ». Aussi il préconise l’abandon du droit du sol pour l’attribution de la nationalité française, un très fort durcissement des conditions de naturalisation, l’expulsion des chômeurs étrangers au bout de six mois suivant leur perte d’emploi, et jusqu’à la quasi interdiction pour les parents de choisir pour leurs enfants des prénoms étrangers. Il déplore, dans ses livres (Le Premier Sexe, 2006, Le Suicide français, 2014), et aussi ses déclarations publiques, les conséquences délétères de l’influence des femmes en politique et dans la société, et remet en question l’égalité des sexes et l’accès récent des femmes à des types de responsabilité et à des fonctions qui leur étaient naguère fermés. Il se montre hostile au PACS et au mariage homosexuel, et se fait le défenseur de la famille traditionnelle hétéroparentale. Il demande l’interdiction de la PMA (procréation médicale assistée__ qui permet aux couples lesbiens d’avoir des enfants). Il remet en cause sinon la démocratie elle-même, du moins ses fondements philosophiques et moraux, d’inspiration libérale et universaliste, et ce en des termes que des contre-révolutionnaires comme de Maistre ou de Bonald auraient approuvés. Il va jusqu’à réhabiliter le régime de Vichy, qu’il déclare avoir protégé les Juifs.

Et, par tous ces traits de caractère, il se révèle, en fin de compte, bel et bien populiste. Il l’est dans la mesure où il réveille les préjugés xénophobes, racistes, sexistes et moraux qui ont, des siècles durant, réglé le comportement du peuple (dans sa presque totalité), et n’ont que récemment été battus en brèche par l’évolution des mentalités et des mœurs. Battus en brèche, et donc tus et dissimulés ou niés parce que devenus honteux sous le poids du discrédit dont les ont frappés les médias, les intellectuels, les partis de gauche, les lobbies et « assoces » divers, et, dans leurs manifestations, condamnés par le droit, mais toujours existants, subsistant à l’état latent, en sommeil, et prêts à se réveiller et à s’exprimer en des gens qui, en entendant un leader politique les attiser, se sentent autoriser à les dévoiler, en ayant l’impression de se libérer de l’effroyable carcan censorial qui pesait sur eux et les empêchait de dire ce qu’ils ressentent et pensent. C’est ce qui explique la formidable campagne d’hostilité, de harcèlement, de dénigrement, de tentatives violentes pour empêcher la tenue de ses meetings, d’insultes (Nicolas Sarkozy l’a traité de « face de rat »), dont le chef de Reconquête ! fut l’objet lors de la compétition électorale présidentielle de 2022, et qui n’a pas disparu aujourd’hui.

Aux yeux des élites consacrées, Zemmour est celui qui, par ses livres, ses discours et autres propos, fait sauter toutes les digues qu’ils avaient édifiées entre elles et le peuple, et détruit leur travail de conditionnement de ce dernier.

Deux populismes aux orientations opposées

Et, par là, Zemmour, lui aussi, représente le peuple contre les élites. Il le fait d’une manière opposée à celle de Marine Le Pen. Alors que celle-ci sollicite le peuple tel qu’il est devenu sous l’effet de l’évolution des mentalités et de la société opérée par les élites en question, Zemmour, lui, s’emploie à libérer les sentiments et les idées de ce même peuple, inhibé par son conditionnement. D’où la violence des réactions qu’il suscite, nettement supérieure au rejet des idées de sa concurrente. Marine Le Pen se contente de reprocher aux élites de sacrifier les intérêts du peuple aux leurs et à leurs lubies. Éric Zemmour, lui, reproche à ces mêmes élites d’être perverties par leurs idéologies et de se montrer ainsi indignes de leur mission nationale, laquelle consiste à assurer la pérennité de la civilisation, la défense des valeurs morales qui en forment le substrat, et à assurer le rayonnement et la prospérité du pays. Marine Le Pen convie au Rassemblement national de tous les Français, à commencer par ceux du petit peuple et des classes moyennes, pour l’élection de dirigeants sortis de leurs rangs et ayant pour mandat la mise en œuvre d’une politique d’honnêteté, de vérité, de répartition équitable des efforts à consentir pour assurer la bonne santé économique du pays dans un souci exigeant de justice sociale, avec, pour condition, le respect de la souveraineté de la France en Europe et dans le monde. Éric Zemmour, lui, appelle le peuple – entendu non tant comme le regroupement des humbles, des classes moyennes et des forces laborieuses du pays qu’en tant qu’entité ethnoculturelle – à se ressourcer, à se ressaisir de son identité oubliée ou pervertie par le conditionnement moral d’une intelligentsia dévoyée, pour permettre le surgissement d’un élite digne de ce nom et à la hauteur de sa tâche, centrée sur le souci de la grandeur plus que sur celui du bien-être de la population, la première devant censément contribuer au second, du reste. À cet égard, le choix du nom de Reconquête est judicieux.

Et, cela étant, Marine Le Pen récolte d’abondance les voix des masses populaires, tandis qu’Éric Zemmour séduit plutôt, d’une part la fraction la plus conservatrice des classes dirigeantes, d’autre part, ceux des gens modestes qui se sentent menacés, dans leur sécurité et leur dignité, par la mise à mal de l’identité française sous l’effet des conséquences délétères d’une politique d’orientation polyethniciste et multiculturaliste trop complaisante à l’égard des immigrés (des musulmans en particulier) et d’un amoralisme favorable aux minorités LGBT au détriment du modèle familial traditionnel.

Le caractère insurmontable de la rupture révolutionnaire

En définitive, le RN et Reconquête ! représentent deux aspects du populisme. Et qui ne sont pas du tout incompatibles. Or, tout se passe comme s’ils étaient condamnés à s’exclure réciproquement. Et, ici, nous retrouvons l’éternelle et fatidique opposition entre les deux France(s), l’une ancrée dans l’histoire millénaire, la tradition et l’identité ethnique et culturelle, l’autre moderne, ruptrice, universaliste, entée naguère sur la conception marxiste de la lutte des classes, aujourd’hui sur les innovations sociétales et (a)morales les plus débridées. Ces deux France(s) n’ont jamais pu se concilier franchement. Ce n’est pas à dire qu’elles ne se rencontrent jamais. Au contraire, elles se chevauchent. Il n’est que de considérer notre monarchie républicaine (instaurée par de Gaulle, et qui atteignit son acmé sous Mitterrand et Macron), la Cour qui entoure le président de la République et hante les couloirs de l’Élysée, la « noblesse d’État » (pour reprendre le titre du livre fameux de Bourdieu, consacré à ce phénomène) constituée de nos hauts fonctionnaires, de la partie la plus connue de notre intelligentsia, de l’élite universitaire et de tous les anciens élèves des grandes écoles jouissant à vie de privilèges matériels et de carrière et de la plus éminente des considérations, pour se rendre compte de la perpétuation du caractère étroitement aristocratique de la société d’ordres de l’Ancien Régime au cœur et dans l’âme même d’une démocratie lointainement issue de la Révolution française (laquelle prétendit rompre totalement avec une institution royale assimilée à la pire des tyrannies) et étayée sur des valeurs et des principes libéraux, laïques, universalistes et égalitaires opposés en tous points aux fondements spirituels et moraux de la France capétienne. Une perpétuation due précisément à la Révolution française, qui a fait passer notre pays brutalement, sans transition de longue durée, de la monarchie absolue et de la société d’ordres d’Ancien Régime, à la démocratie2. Ces deux France(s) se chevauchent, s’oblitèrent mutuellement, mais se nient et s’opposent absolument (et hypocritement), et refusent de s’accorder (sinon implicitement et, encore une fois, hypocritement). Aussi, ne devons-nous pas nous étonner de constater l’existence d’une opposition insurmontable entre deux composantes de la droite nationale (ou nationaliste, ou encore d’ « extrême droite », comme on voudra), l’une axée sur la défense du peuple contre l’élite (et prétendument étrangère au clivage droite/gauche), l’autre entée sur la défense de l’identité française, de la tradition, de l’ordre social et de la grandeur de la France.

Une situation différente ailleurs, mais non meilleure

Typiquement française, cette dichotomie n’existe pas ailleurs, aucun pays n’ayant connu une cassure historique analogue à notre Révolution. En Italie, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Pologne, en Hongrie, en Slovaquie, en Russie, et, hors d’Europe, aux Etats-Unis, au Brésil, en Argentine, au Chili, la droite nationale, que nos médias qualifient unanimement et sempiternellement de « populiste », unit en un seul parti la défense du peuple contre les élites consacrées et le « système », et celle de la grandeur de leur pays. Est-ce préférable ? Ce n’est pas sûr. En Russie, la droite poutinienne au pouvoir amalgame la tyrannie du maître du Kremlin, les féodalités capitalistes tenues en laisse par ce dernier, et la mafia russe. Le Brésil est aux mains des grands propriétaires fonciers et des milieux d’affaires corrompus. L’Argentine devient ploutocratique et ultra-capitaliste avec Javier Milei. Le gouvernement italien de Giorgia Meloni n’est qu’un ministère conservateur plus dur que d’autres, étayé sur les Frères d’Italie et la Ligue qui, semblables en cela à Trump, s’emploient à faire croire au bon peuple que son bonheur dépend de la prospérité des milieux d’affaires et d’un conservatisme social et moral assumé. Il n’est pas certain que cette façon d’envisager les choses serve beaucoup la cause de la civilisation. Les valeurs et principes du libéralisme, et, a fortiori, du néo-libéralisme libertarien et mondial (et mondialiste), impliquent fatalement la négation, ou au moins la mise à distance, de ceux qui fondent cette civilisation, que l’on conçoive cette dernière d’un point de vue chrétien (celui de certains notables conservateurs et intellectuels imprégnés des idées hayekiennes, comme ceux du Club de l’Horloge) ou sous un angle laïque __ purement et simplement laïque ou pénétré d’une morale de type néo-païen ou nietzschéen, dans le style de la Nouvelle Droite. En fait, le libéralisme va nécessairement dans le sens d’une décomposition permanente de la civilisation, celle-ci impliquant toujours une éthique non individualiste et, par là, une cohésion spirituelle et une forme de solidarité irréductibles à la seule complémentarité des intérêts personnels ou de classe. Le néo-conservatisme nationaliste d’un Zemmour, d’un Salvini, d’une Giorgia Meloni, d’un Milei, voire d’un Trump, qui draine des foules derrière des milliardaires, peut donner l’impression d’uns cohésion rassurante faussement unanime. Ce n’est qu’une illusion. Mais le remède ne saurait venir d’une mise au diapason de notre décrépitude intellectuelle et d’une hostilité systématique à l’égard de tout establishment, à la manière du RN. Lepéniste ou zemmourien, le populisme est une mauvaise médecine.

1 N’oublions pas que lorsqu’elle fut élue à la tête du Front national (qu’elle devait transformer en Rassemblement national) en 2011, Marine Le Pen, dans son discours inaugural de présidente, se réclama ouvertement de Gambetta, un des pères de la république française, et non de quelque notabilité de la droite réactionnaire.

2 Cf Yves Morel, La névrose française. Essai sur les causes de l’éternel malaise politique de notre nation, Dualpha, 2022.

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