Recevez la lettre mensuelle de Politique Magazine

Fermer
Facebook Twitter Youtube

Article consultable sur https://politiquemagazine.fr

La Maison des Feuilles

Tirana n’est pas la plus belle ville du monde. Je n’avais d’ailleurs pas grand enthousiasme à visiter l’Albanie, dont la réputation n’est pas toujours éclatante dans nos milieux. Si ce n’était la perspective du jour, un match de rugby au milieu des copains, des amis, et des coéquipiers, il eut été possible que je fusse resté tranquillement chez moi, à siroter le dernier édito de Richard de Seze.

Facebook Twitter Email Imprimer

La Maison des Feuilles

Que voulez-vous ? La trentaine avançant et, avec elle, les quelques devoirs du père de famille, l’horizon du ballon ovale et de ses réjouissances m’ont séduit. C’est d’ailleurs un paradoxe personnel : SOS chrétiens d’Orient m’a permis de découvrir un monde lointain, déstabilisant, un ailleurs auquel rien ne me préparait, quand les destinations accessibles par liaisons aériennes bradées forment, pour moi, une terre inexplorée.

Rien qui passionnerait immédiatement les lecteurs de Politique Magazine. Le cours du houblon dans les Balkans et les évolutions des règlements de matchs de galas pour Bruxellois en goguette attirent un public spécialisé, ou distrait, principalement formé de lecteurs de journaux pour aéronefs et d’universitaires baroques. Vous n’entrez pas, pour votre immense majorité, dans ces segments sociologiques.

Je voudrais tout de même vous conter une des scènes du voyage. Au lendemain d’une victoire laborieuse et fatigante, notre petite troupe a suivi les digressions usuelles des amateurs de perches et de crampons : récupération musculaire, cafés vitaminés, maux de tête, et recherche précipitée des horaires de messe. À Paris, le monde accueillait le Pape Léon, à Tirana, nous craignions pour l’exactitude de nos dévotions.

Les mines hagardes retapées, l’équipée a déjeuné dans un troquet cossu – enfin, pour les Balkans – et refait le match, avec une certaine légèreté. Les équipes de rugby sont un foyer extraordinaire pour les amateurs de bons mots. Rivarol, Voltaire et jusqu’à François Hollande y trouveraient des maîtres aguerris aux joutes bruyantes et aux publics experts. Prenez la scène : trente bonhommes épuisés par le sport et la fête, attablés dans la joie provocatrice de la masse consciente de sa force.

Le Christ est là, sous cette rotonde mal agencée

Puis, voyez-les marcher une dizaine de minutes vers La Maison des Feuilles. Sortie poétique pour brutes avachies ? Pas vraiment. Il s’agit du Musée de la police secrète du régime d’Enver Hoxha. Le siège de la Sigurimi, de ses tortures, ses silences, ses horreurs. Un régime de fous, plus staliniste que les stalinistes, plus totalisant que les totalisants, plus absurdes que les dépréciateurs de plaisanteries d’un Kundera. Téléphones piégés, familles sur écoute intrafamiliale, délations d’amis, cachots glacés, la Terreur, chère aux Maomarxiens hexagonaux.

Le lieu est froid, grevé par les cris qu’il a étouffés. Le visiteur n’aurait pas même besoin de la muséographie honnête qui lui décrit les méfaits d’un régime si fier de ses ténébreuses obsessions. Mon équipe est composée de joueurs aux nationalités européennes variées. Pourtant, même les plus drolatiques sortirent de là plus secoués qu’après une mêlée écroulée. Souvent, dans ces décors, je m’isole. Je n’aime pas trop communier dans la découverte de l’abjection. Même à des années de distance, j’ai l’impression qu’elle me parle, m’interroge : es-tu digne des cris étouffés dans ces cachots ?

Dans la cour, j’imbriquais ces réflexions dans ma fatigue avancée. Puis, j’ai aperçu, au bord du mur séparant le musée de l’ambassade israëlienne, une sorte de bunker tout rond, aux briques assez médiocres. L’intérieur avait été transformé en église. Peintures murales simples, classiques, un peu naïves. 176 000 bunkers furent construits en Albanie pour suivre la politique paranoïaque d’Enver Hoxha. Symbole facile ? Peut-être. En tout cas le Christ est là, sous cette rotonde mal agencée. Il est aussi à Paris, où le Saint-Père accumule les discours rassembleurs. Et puis dans la cathédrale orthodoxe, sur le trottoir d’en face, où des mariés défient La Maison des Feuilles, en lâchant une colombe pour célébrer la noce. Vignettes un peu faciles des hommes qui ne voudront jamais faire sans Dieu. Qu’il est bon, pourtant, de voir trente joueurs de rugby s’abaisser sur le seuil du petit bunker peinturluré du Christ. Visitez La Maison des Feuilles, et priez pour ceux, qui, à côté, implorèrent parfois le nom de Dieu sans savoir qu’ils vous parleraient encore, des décennies plus tard.

 


Politique Magazine existe uniquement car il est payé intégralement par ses lecteurs, sans aucun financement public. Dans la situation financière de la France, alors que tous les prix explosent, face à la concurrence des titres subventionnés par l’État républicain (des millions et des millions à des titres comme Libération, Le Monde, Télérama…), Politique Magazine, comme tous les médias dissidents, ne peut continuer à publier que grâce aux abonnements et aux dons de ses lecteurs, si modestes soient-ils. La rédaction vous remercie par avance.

Facebook Twitter Email Imprimer

Abonnez-vous Abonnement Faire un don

Articles liés