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ENQUÊTE : La France plurielle et morcelée [PM]

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Alors que le visage de la France se transforme, un étrange « désordre statistique  » règne sur les chiffres de l’immigration. Nous avons essayé d’en savoir plus. Pour mieux connaître la sociologie française actuelle.

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La population change en France. Un simple coup d’œil sur les noms des boîtes aux lettres dans les zones urbaines le prouve. Un tour dans l’aéroport engorgé de Roissy durant les vacances d’été montre l’ampleur des départs en Afrique et au Maghreb durant cette période de l’année. Côté pile, certains dénoncent un « grand remplacement » de population et de culture, à l’instar de Renaud Camus, un écrivain reconnu dans la sphère littéraire. Dans leurs études publiques, les équipes de recherche prospective de la CIA américaine soulignent également des bouleversements de population en Europe susceptibles de faire évoluer leur approche diplomatique. « La France deviendra dans moins de vingt ans la colonie de ses anciennes colonies », déclarait quant à lui le futur président russe Vladimir Poutine à l’agence de presse Tass. C’était en 1995…

Côté face, la relativisation du phénomène migratoire est répandue. En 2009, le journal Le Monde publiait une grande enquête annonçant que « les flux migratoires se stabilisent : la France compte 4 millions d’étrangers en 1982 (…), 5 millions en 2006 ». En 2013, un rapport du ministère de l’Intérieur destiné à servir de base à un débat parlementaire affirmait que « si la France a connu au siècle dernier deux grandes vagues d’immigration (durant les deux expansions économiques majeures de l’entre-deux-guerres et des Trente Glorieuses), elle n’est plus à proprement parler aujourd’hui un très grand pays d’immigration ».

« Un désordre statistique »
Est-il possible d’établir une photo précise de la situation française ? Peut-on chiffrer les différentes populations qui habitent dans le pays ? Selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), il y a près de quatre millions d’étrangers en France aujourd’hui, c’est-à-dire de résidents ne possédant pas la nationalité française. Et il existe 6,8 millions de personnes ayant au moins un parent immigré. Mais ces chiffres sont susceptibles de se recouper, prévient l’Institut. En outre, « l’Insee, conformément à la loi, ne produit pas de statistiques ethniques ou religieuses », explique l’agence. Difficile, a priori, de se faire une idée précise sur les masses en présence. Directrice de recherches à l’Institut national d’études démographiques (Ined), ancien membre du Haut Conseil à l’intégration et auteur d’un remarqué Assimilation, la fin du modèle français (éd. du Toucan, 2013), Michèle Tribalat affirme qu’il règne dans le pays un véritable « désordre statistique », sans doute volontaire. Ainsi des entrées sur le territoire : « En France, pas moins de cinq sources ont été utilisées, alternativement ou sélectivement, pour évaluer simplement l’immigration étrangère, dont aucune ne mesure exactement la même chose. Il est donc possible de jouer, consciemment ou non, sur cette palette de chiffres, laquelle allait de 136 000 à 211 000 en 2008 », relève la démographe.

Parmi ces sources, on trouve l’Office français de l’immigration et de l’intégration, dépendant du gouvernement, mais aussi l’Ined, censé relever le stock de la population résidant en France, ou encore l’Insee. Jusque dans les années 90, le recouvrement des données sur les flux migratoires était davantage émietté, notamment pour le relevé des droits d’asile. « Le ministère de l’Intérieur n’était pas prêt à valoriser son fichier au point de devoir montrer les chiffres de l’immigration », tranche Michèle Tribalat. Le spécialiste possède néanmoins des points d’analyse : le nombre de visas accordé à l’étranger ces dernières années est l’un d’entre eux. Ceux-ci ont fortement augmenté à la fin des années 90 et au début des années 2000. Selon Xavier Thierry, de l’Ined, les entrées à partir de pays situés hors de l’Union européenne sont passées de 60 000 en 1996 à 170 000 en 2003. Depuis, bon an, mal an, elles s’établissent à près de 200 000 par an. Et le phénomène a dû exploser en 2014.

L’automne dernier, l’ambassadeur de France en Algérie annonçait ainsi à l’agence de presse APS que le gouvernement devrait avoir augmenté de 30 % ses visas aux seuls Algériens en 2014, à la demande expresse du ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius. Combien de titres de séjour en tout ? Près de 300 000, soit plus que les villes de Bordeaux ou de Lille… Ces chiffres ne prennent pas en compte l’immigration clandestine, par définition difficile à chiffrer. Des hypothèses sont avancées : l’ancien ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux, estimait la population en situation irrégulière à 500 000 personnes. Par le biais de recoupements et de déductions, Michèle Tribalat a pu reconstituer une partie des flux migratoires des années 80 et 90. Son constat global pour la France est formel : « Elle connaît la proportion d’immigrés la plus élevée de son histoire ».

En remontant sur deux générations, la part de la population ayant des origines étrangères en France métropolitaine atteignait déjà près de 20 % en 2008, soit 13 millions d’individus sur un total de 61 millions. La majorité d’entre eux sont issus de régions situées hors du continent européen. Et l’évolution a été brutale, notamment en provenance des pays musulmans. « En cinquante ans, si l’on retient la proportion de 1 %, le nombre de musulmans aurait approximativement été multiplié par neuf ». Là où la population totale n’a augmenté que de 1,45 fois. Immigration massive et taux de fécondité semblables aux pays d’origine des migrants expliquent un tel différentiel. Sur ce dernier point, la situation ne semble pas près de s’inverser, si l’on en croit la drépanocytose.

La France morcellée

Des immigrés clandestins en plein cœur de Paris.

Différentiel de naissances
La drépanocytose ? C’est une maladie génétique rare, qui touche essentiellement les populations des Antilles, d’Afrique noire et d’Afrique du Nord. En France, elle est systématiquement dépistée lors des naissances. L’Association française pour le dépistage et la prévention des handicaps de l’enfant, qui a la responsabilité de l’analyse néo-natale dans le pays, publie les données sur les « populations à risque » en métropole et dans les DOM-TOM. Le site identitaire fdseouche.com, à l’origine de cette affaire, a reproduit les chiffres de l’agence. Dans le Languedoc-Roussillon et la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur, plus de 40 % des nouveau-nés ont été dépistés en 2013 eu égard à leurs antécédents ethniques. Dans des régions aussi diverses que le Midi-Pyrénées ou l’Alsace, la proportion atteint 35 %. En plein Limousin, 28 % des naissances étaient concernées en 2013, contre 15 % en 2005. La première place revient à l’île-de-France, où la proportion de nouveaux-nés dépistés atteignait 68 % en 2013… Pour trouver des taux proches ou au-dessous de 20 %, il faut se tourner vers l’Ouest, le Nord et certaines régions du centre du pays.

« Il y a quarante ans, la population étrangère était très réduite, ce qu’on appelle les Français de souche occupaient la plupart des petits boulots… La société d’aujourd’hui aurait été inimaginable à l’époque », souffle Anna, une Française d’origine polonaise. Nous avons « une révolution sous nos yeux » (éd. du Toucan, 2013), tonne quant à lui un journaliste américain reconnu, Christopher Caldwell, qui voit dans l’installation de l’islam un phénomène unique dans l’histoire de l’Europe. Comment expliquer un tel changement ?

La situation actuelle serait la conséquence d’un triple effet « ciseaux » propre à une période très particulière, l’après-Seconde Guerre mondiale. D’une part, sous l’influence de la médecine européenne apportée dans les colonies, la démographie arabe et noire a explosé. La population sur le continent africain est ainsi passée de 230 millions en 1950 à plus d’un milliard aujourd’hui, et elle pourrait grimper jusqu’à deux milliards en 2050, selon les démographes de l’ONU. Dans le même temps, la différence dans le niveau de développement s’est creusée, renforçant l’attrait des pays développés : « L’écart entre pays riches et pays pauvres ne cesse en effet de croître. Il se situait dans un rapport de 1 à 44 en 1960. Il est au début du xxie siècle dans un ratio de 1 à 144 », explique le consultant international Jean-Paul Gourévitch, auteur de Les Migrations pour les nuls (éd. First). « Un pays qui a une croissance démographique plus forte que sa croissance économique peut devenir un pays d’émigration », souligne-t-il.

En parallèle, après avoir connu un baby boom, la fécondité européenne s’écroulait ces quarante dernières années, jusqu’à passer largement sous le seuil du renouvellement des générations, en Italie, en Allemagne, en Scandinavie, en Grande-Bretagne mais aussi, bien que plus faiblement, en France. La population européenne est ainsi passée de 25 % de la population mondiale au début du xxe siècle à 12 % cent ans plus tard. L’Europe serait-elle condamnée à un remplacement naturel de population sous l’effet de simples vases communicants ? La thèse est séduisante mais la différence de superficie territoriale entre le continent européen et l’Afrique tend à l’infirmer, tout comme l’exemple du Japon, pays riche à la très faible fécondité qui garde ses frontières fermées aux nouveaux arrivants.

Une délégation de souveraineté
L’histoire récente de l’immigration en France est sujette à un paradoxe majeur : c’est à la suite de la crise économique des années soixante-dix qu’elle a connu sa plus forte pression migratoire. Si, en 1974, le gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing suspendait officiellement la politique de l’immigration de travail en raison de l’apparition d’un chômage structurel dans le pays, il sanctuarisait deux ans plus tard (sur injonction du Conseil d’état) un droit au regroupement familial, puis l’état régularisait un million de clandestins à l’arrivée de François Mitterrand en 1981. Au tournant de l’année 2000, le nombre de visas accordés triplait alors même que le chômage de masse augmentait. Comment expliquer une telle politique ? Certains affirment que le grand patronat fait pression sur les gouvernements pour favoriser l’immigration et peser ainsi sur les salaires. L’hypothèse fait florès depuis que des activistes ont ressorti une vidéo de Francis Bouygues, père de l’actuel patron du groupe de BTP, appelant de ses vœux le regroupement familial dans les années soixante-dix. En outre, un rapport du Conseil d’analyse économique et sociale publié en 2009 concluait qu’une augmentation annuelle de 1 % de l’immigration provoquait une baisse des salaires de 1,25 %.

Est-ce la seule raison ? Les historiens répondent par la négative. « Entre 1914 et 1945, l’Europe perdit son ancienne hégémonie en même temps que sa confiance dans sa civilisation et son destin. De la double catastrophe des deux guerres mondiales, elle était sortie physiquement et spirituellement anéantie », analysait l’historien Dominique Venner dans Le Siècle de 1914 (éd. Pygmalion). « Il est possible de dire que la décision de l’Europe d’accueillir des millions d’étrangers a été prise à une époque où elle n’était saine ni de corps ni d’esprit, (…) où elle était le sujet sous tutelle d’un pays – les états-Unis », estime quant à lui Christopher Caldwell. Plusieurs documents attestent que Washington a accordé ses aides financières et son assistance militaire contre une orientation de la politique intérieure, y compris en matière de politique coloniale et d’immigration.

En outre, une « gigantesque campagne de culpabilisation » se déclencha durant l’après-guerre, qui empêcha toute réflexion raisonnée sur la question migratoire. Ce furent, dès 1945, les procès ultra-médiatisés de Nuremberg par les vainqueurs américains, que les historiens analysent aujourd’hui comme ceux de toute l’Allemagne et non du seul parti nazi. Ce fut, en 1968 en Angleterre, la destruction médiatique du parlementaire travailliste Enoch Powell après qu’il eut prononcé un discours resté célèbre sur les risques de ghettoïsation à l’américaine de la société britannique. La France connut, quant à elle, au tournant de 1980, une campagne de dénigrement du peuple traditionnel comme le montrent les études de la fondation Polémia.

« Homogénéisation ethnique des quartiers »
Ces événements ont produit des conséquences politiques importantes. En effet, les dernières décennies sont caractérisées par une délégation progressive de souveraineté en matière d’immigration, les gouvernements semblant vouloir se débarrasser d’une responsabilité encombrante. Aujourd’hui, « les états n’ont plus tout pouvoir pour décider qui peut s’installer sur le territoire », constate la démographe Michèle Tribalat. D’une part ils sont engagés dans le protocole de New York relatif au droit d’asile et adopté par plusieurs pays en 1967. Ensuite ils sont tenus par l’accord de Schengen, proposé par la Commission de Bruxelles en 1985 et entré en application dix ans plus tard. Cet accord consacre la libre circulation des personnes dans l’Union européenne. Enfin, le traité de l’UE à caractère constitutionnel signé à Lisbonne en 2009 fédéralise en principe la politique migratoire en ce qui concerne les « besoins démographiques et économiques ».

Au total, « les états européens, qu’ils soient dans Schengen ou hors Schengen, se trouvent, à différents degrés, largement impuissants en raison de leurs engagements et des standards élevés en matière des droits de l’homme qu’ils se sont imposés et qui les obligent à accorder des droits très importants aux étrangers qui souhaitent s’installer dans l’UE », complète Michèle Tribalat. Or, « une des caractéristiques des écrits et communications divers du Conseil européen ou de la Commission réside dans le rappel préliminaire de l’inéluctabilité de l’immigration, et du caractère bénéfique de cette dernière sur l’économie et la cohésion sociale », relève l’experte.

Aujourd’hui, la France est devenue plurielle. Mais les communautés s’y resserrent autour d’elles-mêmes. « Les processus d’homogénéisation ethnique des quartiers sont en cours », constate Jean-Paul Gourévitch. C’est vrai pour les populations arabes et africaines, qui représentent entre 10 et 15 millions d’habitants, mais aussi pour les Chinois et les Vietnamiens (près d’un million) ou les Indiens (environ 400 000). Sans compter les tziganes nomades, totalement endogames (entre 100 000 et 500 000). Cette fracture ethnique s’est manifestée avec éclat lors des manifestations géantes suivant la tuerie islamiste de Charlie Hebdo, d’où les populations récemment immigrées étaient quasiment absentes. Dans ce panorama, il faut ajouter des individus assimilés, difficiles à chiffre, qui entourent parfois des mouvements à caractère politique comme les spectacles de Dieudonné, et la communauté juive de France, qui serait en légère régression (environ 500 000). Et que deviennent les Français de souche européenne, qui représentent la masse majoritaire ? Ceux qui ne vivent pas dans les centres-villes ou à la campagne ont tendance à s’évader dans ce que le socio-géographe Christophe Guilluy nomme la France périphérique (éd. Flammarion, 2014). Une France des petites villes ou des territoires ruraux urbanisés, souvent délaissés par la puissance publique et en voie de paupérisation. En France, en 2015, la pauvreté n’est pas toujours là où on la croit.

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