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Armement français : zénith marchand, éclipse politique, chant du cygne technologique

Les succès marchands de l’industrie française de l’armement ne doivent pas faire conclure à l’excellence de ses technologies ni à la pertinence de sa diplomatie. Si les armes françaises rencontrent enfin un vrai succès, c’est précisément parce que la France n’a plus les moyens politiques de les utiliser comme outil d’influence. Quant aux qualités indéniables de ses armes, aucune ne peut se prévaloir d’être technologiquement avancée et donc capable d’affronter les innovations en train d’émerger…

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Armement français : zénith marchand, éclipse politique, chant du cygne technologique

Parmi les rares « gisements » de fierté qui ne sont pas tout à fait taris dans cette France où tout crie le déclassement, les exportations d’armement demeurent une source à laquelle notre égo peut encore aller s’abreuver. Le dernier rapport du Centre International de Recherche sur la Paix de Stockholm (SIPRI), vigie de cette industrie, a même pointé une historique deuxième place de la France dans la vente extérieure de matériel militaire, au coude à coude avec la Russie.

Ce petit bout de prestige, ce réduit de grandeur encore soustrait à une réalité qui partout sanctionne le déclin de la France, est d’autant plus réconfortant que l’industrie de l’armement emporte des caractéristiques propres à l’élévation de la puissance d’un pays : le rayonnement international et les liens de coopération que charrient les ventes d’armes, leur teneur industrielle et scientifique largement autochtone et souvent de pointe, et en corollaire leur poids économique dans le PIB et dans la balance commerciale.

On aurait tort pourtant, de donner à ces succès commerciaux une portée politique et diplomatique trop grande, et d’y voir le signe d’une avance technologique de notre industrie nationale sur ses concurrentes étrangères.

La sanction de l’effacement plutôt que la rançon de la gloire… diplomatiques

On le sait, le matériel de guerre joue un rôle décisif dans la mise en œuvre par un État de sa politique de sécurité extérieure. Un char, un avion ou un navire de combat ont ceci de commun qu’ils sont des outils techniques propres à l’exécution de missions militaires décidées par le politique, et donc à ce titre des instruments de souveraineté d’une nation.

La santé insolente de nos exportations est certes tirée par une hausse générale des acquisitions d’armement dans un monde largement décrit et perçu comme incertain ; mais le choix que font des États de se porter sur des équipements français ne doit pas pour autant être interprété comme la reconnaissance d’un rang géopolitique prééminent de la France. C’est au contraire le reflux de l’influence française dans le monde qui joue un rôle déterminant dans la décision des gouvernements étrangers de lui acheter des armes. Désormais petite, voire inexistante politiquement sous toutes les latitudes – que l’on pense à l’actualité accablante en Afrique ! –, la France ne donne plus beaucoup de prise à des fâcheries diplomatiques dont les effets de bord, quand ils enclenchent une escalade, peuvent opportunément viser les livraisons d’armes.

Acheter des F-35 américains ou des Rafales français vous rend en effet de facto dépendants de leurs fabricants et de leurs équipementiers respectifs, qui sur injonction de Washington ou de Paris peuvent suspendre les exportations et donc priver les pays utilisateurs des moyens de faire voler leurs avions. Or, avec lequel des deux gouvernements en question un État court-il le plus grand risque d’une empoignade diplomatique, et donc de représailles sur la disponibilité opérationnelle de ses avions de combat ?

Une France partout en recul dans le monde

Nos ventes d’armes, comme on pourrait le penser abusivement par la place des équipements militaires dans l’exercice de la souveraineté d’un État, ne sont donc pas précédées par le prestige diplomatique de la France. Ou plutôt si, mais dans une lecture « en creux », car c’est bien la conviction de la très faible probabilité que leurs intérêts politiques s’opposeront un jour à ceux d’une France partout en recul dans le monde qui peut conduire certains États à se faire clients des Rafales plutôt que des F-35. Avec cette garantie-là, ces clients acceptent même de payer les équipements français plus chers que la concurrence américaine ou russe. L’abaissement de la France à l’étranger comme « facteur clé de succès » de ses matériels de guerre…

Ironie de l’histoire, quand une vente d’armes d’ampleur inédite a justement été revendiquée par le gouvernement français et son client australien comme dépassant la sphère industrielle pour refléter une convergence d’intérêts politiques, l’Australie n’a pas hésité, quelques années seulement après le début de son exécution, à rompre ce contrat en arguant que ces mêmes intérêts seraient mieux défendus avec d’autres partenaires… Ici, nulle remise en cause de l’excellence industrielle française dans la conception et la fabrication de sous-marins, mais simplement la lucidité de Canberra, quand sa principale menace régionale s’est faite plus pressante, de choisir des alliées plus alignés politiquement, plus crédibles militairement, et beaucoup plus proches culturellement. Comble de la bêtise, à l’annonce de ce réalignement stratégique vécu à Paris comme un coup de théâtre, le ministère des Armées s’était livré à une dramatisation grotesque en accusant le gouvernement australien de trahison et d’inélégance, alors qu’il s’agissait plus prosaïquement, dans le plus pur réalisme anglo-saxon, d’arithmétique de puissance calculée à l’aune des liens qui unissent étroitement les pays de l’« anglosphère ». Cette réalité de l’anglosphère, malgré sa prégnance et son évidence historiques, n’a pas résisté aux illusions romantiques que la France entretient sur sa puissance et son rayonnement.

Un héritage technologique plantureux, mais en voie d’épuisement

Nous l’avons dit plus haut, l’autre ressort de puissance de l’industrie militaire réside dans sa dimension technologique et autochtone, et pour le cas de la France et des succès notoires de ses champions, on serait tenté de penser que les équipements made in France sont techniquement avancés. Si ce constat est en grande partie fondé, ce serait néanmoins une erreur de ne pas pointer que notre base technologique nationale est guettée par un grand danger d’assèchement. En effet, aucun des grands programmes actuellement objets des ventes à l’exportation n’a moins de trente ans, ni n’est porteur de technologies de rupture. Prenons quelques exemples.

Le Rafale, véritable emblème de (ce qui reste de) fierté nationale, a effectué en 1986 (!) son premier vol dans la silhouette représentative des spécimens produits aujourd’hui. Ses principaux équipements et armement aéroportés ont bien sûr été mis à jour, mais l’armement principal est de conception ancienne comme le missile d’autodéfense MICA dont le développement date de la fin des années 80. Les armes longue portée (Scalp et AASM) emportées sous le Rafale, sont, elles, certes efficaces mais considérées comme un rattrapage tardif de leurs concurrentes étrangères. Par ailleurs leur coût élevé et leur extrême sophistication soulèvent des questions lancinantes sur l’opportunité des cibles que ces armes doivent traiter.

« Best-seller » français dont la réputation a fait le tour du monde après un coup au but magistral contre un navire britannique lors de la guerre des Malouines en 1982, le missile antinavire Exocet a réalisé son premier vol en 1972 (!) en version mer, avant d’être décliné en version aéroportée notamment. La famille des missiles Exocet a bien sûr subi depuis lors des changements de version pour assurer une amélioration des performances de guidage, de détection, ou de portée. Mais rien parmi ces versions n’a réellement constitué une innovation majeure et ainsi contribué à changer le concept initial du missile, comme par exemple le transformer en arme antinavire supersonique, réputée capable d’échapper aux défenses aériennes actuelle et déjà en dotation dans la marine russe notamment.

La plus grande et la plus coupable des impasses technologiques

Les missiles anti-aériens Aster, récemment mis en œuvre avec succès en mer Rouge par la marine française contre des avions radiocommandés de longue endurance fabriqués en Iran, que l’on se plait à appeler « drones », ont été développés à partir du début des années 90. Restons sérieux, ces drones de conception iranienne présentent des caractéristiques aérodynamiques et de propulsion (une hélice actionnée par un moteur à piston) qui n’en font pas le nec plus ultra de la menace aérienne. D’ailleurs, notre propre marine ne s’y est pas trompée en utilisant alternativement aux Asters, qui coûtent plusieurs centaines de milliers d’euros, des vecteurs économiquement raisonnables et techniquement plus ajustés au caractère rudimentaire de ces drones. C’est donc à la mitrailleuse que certains de ces drones ont été abattus opportunément en mer. Gageons – sans trop les souhaiter – que si des menaces plus sophistiquées se profilent, elles donneront enfin à l’Aster une occasion de briller.

Et puisqu’ils sont à la mode pour mettre en valeur nos missiles d’interception Aster, l’évocation des drones peut aussi faire saigner nos cœurs de Français, car ils représentent peut-être la plus grande et la plus coupable des impasses technologiques de notre industrie militaire ces trente dernières années. C’est peu dire que la France n’a rien vu ni rien anticipé dans ce domaine, elle qui a longtemps été réduite à faire voler des drones fabriqués en Europe à partir d’un modèle de conception étrangère (Harfang), et qui consent aujourd’hui à acheter sur étagère des exemplaires fabriqués aux États-Unis (Reaper)… Là aussi, il faut en rabattre.

Roi des médias grâce à la guerre en Ukraine, le Caesar, concept inventé dans les années 1990, ne met en jeu aucune technologie révolutionnaire mais bel et bien un « bon vieux » canon d’artillerie longue portée de calibre 155 mm, posé sur un châssis de camion. Il faut saluer la combinaison de ces deux composantes, feu d’artillerie et mobilité, qui n’étaient jusque-là associées que sur des véhicules à chenilles. Quant aux obus, même dans leur version « smart » (intelligente), là aussi leur développement remonte à plusieurs décennies.

Sur une planète instable, d’où montent de toutes les régions des ambitions rendues hardies par la recomposition géopolitique des rapports de force, la France, déjà réduite à un rôle diplomatique désormais de second rang, peut encore s’appuyer sur la béquille du plantureux héritage que lui lègue son industrie militaire. Dans le succès de nos exportations d’armes cependant, s’il faut y appliquer une lecture politique et non marchande, c’est précisément une France faible à l’extérieur qui rend nos matériels attractifs. Fantine était trop faible et trop nécessiteuse pour rechigner à se laisser arracher les belles dents et la chevelure d’or que lui avaient donné ceux qui l’ont précédée…

 

Illustration : La Croatie a acheté en 2021 12 Rafale d’occasion… prélevés sur la dotation de l’armée de l’air française… et qui ne seront remplacés qu’à partir de 2027…

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