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Tragédies minuscules

Pierre Michon a raconté des vies minuscules ; Marie-Hélène Lafon met en scène une tragédie, minuscule d’être vécue à hauteur d’étable, déchirante d’être tellement humaine, et si profondément humiliée par la menace prégnante de la merde, qui rend le lait invendable.

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Tragédies minuscules

Hors champ (éd. Buchet Chastel) est le titre énigmatique du nouveau récit qu’elle consacre aux paysans de son Cantal, dont la fin semble programmée par un monde devenu fou d’insensibilité aux choses de la vie. Claire et Gilles sont les enfants d’un couple de fermiers, éleveurs, producteurs de fromage. Si Claire, l’aînée, n’avait pas été une fille, ils n’auraient pas tenté l’aventure d’un autre enfant, car ces gens-là ne peuvent se permettre qu’un fils à qui léguer l’exploitation, afin qu’elle continue. Faire continuer l’exploitation, voilà leur évangile. On se crève pour cela : tenir, faire durer. La clé est là, dans cet ananké, cette fatalité. Claire peut bien faire des études, devenir professeur à Paris, cela n’importe guère ; mais Gilles doit reprendre la ferme, c’est son destin. Marie-Hélène Lafon va nous raconter ces deux vies parallèles, non à la manière de Plutarque, mais comme quelqu’un qui regarde fixement, étreint par un tel sentiment d’impuissance que sa douleur en devient minérale. De fait, la vie de Gilles vire peu à peu à la passion, au sens religieux, mais sans aucun arrière-plan religieux, une passion dans le vide, une passion qui ne signifie plus. Sa croix, c’est ce travail épuisant qui le torture, le brise, l’anéantit peu à peu, le laisse muet, déchiré, ahuri de souffrance. Et bientôt abruti au point de supplier que « ça s’arrête ».

Pourtant, il vit dans un pays que sa sœur trouve magnifique, où elle achète une petite maison de vacances pour y revenir passer des moments heureux. Mais son frère ne comprend ni cette beauté des lieux, ni le bonheur d’y vivre, car ce n’est pour lui que le décor effrayant de ses échecs, scolaires, sentimentaux, familiaux, de son labeur abrutissant, de sa terrible solitude, entre son père qu’il hait, et sa mère qui n’est qu’un élément nécessaire de sa vie insignifiante. Cette haine encroûtée pour le père, elle est comme un éclat d’obus reçu dans une guerre impossible à déclarer, et que sa position mauvaise oblige à laisser où il s’est induré.

Terrible mécanique du grouillement de la brutalité

Et alors que l’auteur est une magnifique manieuse de la langue, le misérable Gilles n’a presque pas l’usage de la sienne, qu’il n’utilise que pour répéter toujours les mêmes plaintes à sa sœur, chaque fois qu’il mange chez elle. Cette pauvreté est un piège, une destinée maligne que le malheureux sécrète lui-même, à la façon dont la lymphe noie une plaie de pus : « Pour le père, il a des mots, le vieux, le fou, le malade, le taré, le maboule, l’abruti, l’autre. Il dit surtout l’autre, et il n’arrête plus, il répète quelques phrases, six ou sept, qu’elle sait par cœur. Elle comprend que son frère n’échappe jamais à ces phrases. » Un autre caractère bien connu de la tragédie, c’est d’être familiale ; dans le vase clos de la famille, la haine s’exaspère, bout et monte, comme l’avaient bien compris les Grecs. Claire assiste impuissante à cette terrible mécanique du grouillement de la brutalité : « Il s’ensauvage, ses yeux, ses cheveux, ses habits, tout son corps, il s’ensauvage dans la douleur et la colère, elle ne peut rien. Ils s’ensauvagent, les trois, seul chacun ; le travail de la ferme, sa routine, les tient et les écrase. Leur vie est faite comme ça. »

La romancière nous raconte cinquante années d’une vie, mais on a l’impression angoissante d’une secrète unité de temps, de lieu et d’action, qui forme comme une cage : tout se passe à la ferme, immobile, intemporelle, dans la routine impitoyable des mêmes actions, des mêmes horaires, des mêmes circuits, et la mort, qui rôde incessamment – les amis qui se suicident ou le tentent – devient enfin familière, acceptée, quand les vaches meurent, de plus en plus, d’abord un cadavre qui attend l’équarisseur, puis quatre par an, sans qu’on sache pourquoi, si ce n’est qu’une puissance supérieure s’acharne sur la ferme, alors qu’elle semble épargner les autres éleveurs, sans doute parce qu’ils ont accepté d’évoluer, de se moderniser, de céder à la folie du monde qui vient. La modernité, l’obligation de tout chambouler pour agir autrement, « les normes et les analysent et les règlements de Bruxelles auxquels il ne comprend rien », tout cela constitue le nouveau Destin de Gilles, qui le broie, le conduit à la disparition, à la mort tragique.

La langue de Marie-Hélène Lafon est prodigieusement efficace : elle est précise, méticuleuse, d’une justesse de rasoir ; ses phrases avancent au ras du sol, sans hésitation, sans gloriole, elles connaissent la terre qui les porte, elles sont pressées d’amour pour les paysages, les eaux, les bêtes. Et cette langue est si belle qu’elle épouse la tragédie, la met sur le pavois, l’emporte bellement vers des horizons sans limites.


Ce n’est pas la langue de Timothée de Fombelle, qui nous raconte pourtant lui aussi une tragédie minuscule dans La vie entière (éd. Gallimard). Et dès ce titre, on saisit à la fois l’ambition, et l’inutilité de cette ambition : mettre toute la vie dans quelques heures, enfermée dans une pièce sombre, dans l’attente de la fin, inéluctablement sanglante, comme le rappelait Pascal. Mais ici, point de sang étalé, l’auteur n’a aucune complaisance pour le repoussant, l’insupportable dégoulinant. Un exemple l’illustrera : un homme a été arrêté, horriblement torturé pendant cinq jours ; aucune description complaisante, rien que cette conclusion : « sa sœur a pu le voir après. Elle l’a reconnu à ses chaussures. » Cette puissante économie de moyens, cette parfaite maîtrise de l’épure signent le classicisme d’un auteur, qui s’élève au sublime sans effort, d’un mouvement naturel, et qui par là nous bouleverse bien plus que ces écrivains bricoleurs, qui prétendent témoigner de leur belle âme, et ne sont que des bouchers de l’écriture, dont les lignes déchiquetées saignotent, et puent.

Le sujet est simple, et pourrait donner lieu à toutes les platitudes du chœur des pleureuses à la mode. Pendant l’occupation, en décembre 42, une jeune dactylo attend dans l’appartement de sa tante, qui a quitté Paris pour le sud, l’arrivée d’un résistant dont elle ne connaît que le nom de guerre, Blanche. Ce n’est pas la première fois qu’il lui donne rendez-vous en cet endroit, afin de lui dicter quelques textes pour une feuille distribuée sous le manteau. Elle sait qu’elle ne doit pas l’attendre plus d’une demi-heure, par sécurité ; mais aujourd’hui, impatiente de le voir et sûre qu’il va venir, elle désobéit. Pour meubler ce temps qu’elle vole, elle se met à taper un texte que son émoi, survolté par un pressentiment de mort, lui inspire, un texte qui raconte la vie qu’elle rêve d’avoir après la guerre, une fois qu’elle aura épousé Blanche, dont elle est secrètement amoureuse. À cette rêverie enflammée se mêlent des souvenirs d’enfance, ainsi que des détails saisis dans l’instant. Les temps s’emmêlent, tandis que « la pluie se mouche au carreau ».

Ils n’ont rien choisi. Ils ont été choisis

Mais ce moment présent qui hésite et cahote, elle n’a plus le goût de le vivre, elle n’en veut plus. « Je veux être vieille. Ralentir devant les miroirs. » Elle veut tenir sa vie entière, qu’elle « se lève de moi, un mot après l’autre. » Elle sait qu’elle est menacée, un voisin curieux aurait pu la dénoncer, mais elle s’obstine à rester, parce qu’en roulant sa vie « dans le papier », dans « les mots qui tiennent bon », elle se sent invincible. Alors elle peut s’avouer : « j’ai aimé tout ce que je ne connaîtrai pas. » Cette formule dit la volonté de vivre tout dans l’urgence de tout perdre, et la puissance de l’écriture. En se racontant un avenir impossible, on le rend plus réel de ce qu’il est exactement comme on le rêve. « Je l’écris pour croire que c’est arrivé. » Les mots ont une puissance créatrice plus grande que celle qu’on prête à l’écrivain ; ce sont les mots qui créent. Il suffit de les laisser venir, s’aligner, lancer leur chant.

En désobéissant à la consigne de ne pas attendre au-delà d’un temps fixé, elle obéit mieux, plus merveilleusement, plus parfaitement. « Il dictait. J’écrivais. Il parlait des morts. À ceux qui restaient, il commandait de tenir ces promesses laissées par d’autres. Cette nuit, j’obéis. Je fais en urgence ce qu’il dit. Écrire une vie de désir. » Les policiers arrivent. « Mais je ne me rends pas. Je reprends la mitraille de la machine. ». La tragédie peut venir, l’écriture l’a vaincue d’avance.

Ce genre de héros refusent qu’on parle de leur héroïsme, car ils n’ont rien choisi. Ils ont été choisis. C’est ce que lui a expliqué Rosine, une amie qui fabrique des faux papiers. « Rosine […] n’avait rien à perdre. Son mari était tombé d’un camion en 1940. […] Elle a dit : Ils font toujours ainsi, ils nous choisissent sans attaches. » Celle qui tape sa vie, c’est sa professeur de dactylographie qui l’a choisie : « Rosine avait raison. Ils nous prennent sans attaches. » Alors, elle fait ce que Rosine lui a dit de faire : déclarer son amour ; elle le crie en cadence, elle l’invente et le déplie tout entier sur ces feuilles, avec cette machine. Le destin, le sort, on en fait sa vie, une vie entière qu’on ne vivra pas, mais qu’on racontera, « le cœur en feu », avant qu’elle ne soit brûlée – ainsi que font les écrivains.

 

Marie-Hélène Lafon, Hors champ, Buchet-Chastel, 2026, 170 p., 19,90 €.

Timothée de Fombelle, La vie entière, Gallimard, 2026, 80 p., 10 €.

 


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