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Pierre Manent: « Créer une amitié civique avec les musulmans »

Dans son dernier essai, Situation de la France (Desclée de Brouwer), le philosophe Pierre Manent propose un compromis aux citoyens musulmans. Mais ce compromis est suspendu au dépassement d’une conception de la laïcité qui, jusqu’à présent, a surtout contribué à les séparer de l’espace civique.

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Pierre Manent: « Créer une amitié civique avec les musulmans »

Vous avez commencé à écrire votre livre après les attentats contre Charlie hebdo. Avez-vous été surpris que si peu de français des quartiers dits populaires se mêlent aux « Je suis Charlie » du 11 janvier ?
Il n’y a pas lieu d’être surpris. Une partie non négligeable de nos compatriotes musulmans éprouve un sentiment de méfiance, parfois d’hostilité à l’égard de l’Occident. Ce sentiment existe, ne faisons pas comme s’il ne comptait pas. Mais ne nous complaisons pas non plus dans une vaine déploration. J’ai voulu contribuer à penser la participation des musulmans de France à la société commune. Cela, d’une manière qui contribue à renforcer et à renouveler notre pays en préservant sa physionomie traditionnelle de nation européenne qui a fait une grande partie de son éducation dans le christianisme.

Vous déplorez une certaine conception de la laïcité à l’œuvre dans notre pays. En quoi serait-elle un frein à l’intégration des musulmans ?
Pour accommoder l’installation d’une population musulmane nombreuse sur notre sol, nous pensions disposer, avec la laïcité, d’un instrument adapté, ayant fait ses preuves quant aux relations entre le politique et le religieux. Mais il y a un malentendu autour de cette notion. On oublie en effet que la laïcité est un dispositif conçu pour séparer le commandement politique du commandement religieux. C’est cette conception qui s’est progressivement imposée en Europe depuis la fin des guerres de religion. Dans la dernière période, elle a pris en France une signification nouvelle : la laïcité est devenue un projet de société. On se propose de faire advenir une société dans laquelle la religion serait absente de la scène sociale et, en somme, invisible. De l’état neutre, nous sommes passés à la société religieusement neutre. Ce qui revient à exclure tout signe d’appartenance religieuse de l’espace public. Or, les mœurs de l’islam tendent à être fort visibles : elles appartiennent naturellement à « l’être » musulman. D’où le problème : face à une religion qui s’exprime de manière aussi assurée dans l’espace social, les efforts de la laïcité nouvelle manière ne peuvent guère être couronnés de succès.

Mais n’est-ce pas au musulman de faire l’effort de s’adapter à la « laïcité à la française » ?
La question est légitime, mais, pardonnez-moi, elle est un peu vaine. S’adapter à la « laïcité à la française » d’une manière qui nous satisfasse, ce serait pour l’islam s’engager dans une réforme profonde. Cette réforme adviendra ou n’adviendra pas, en tout cas ce n’est pas notre état qui l’obtiendra. Ou imaginez-vous l’État laïc conduisant la réforme de l’islam ? Voilà une innovation ! Notre État si faible, comment deviendrait-il brusquement si fort ? Nous devons composer avec l’islam comme fait social, et chercher une autre formule pour l’amener dans l’amitié nationale. Une formule indirecte, qui engagerait les musulmans à inscrire leur vie dans une nation européenne de marque chrétienne plutôt que de rester dans la dépendance du monde arabo-musulman aujourd’hui incapable, le plus souvent, de leur apporter une vie décente.

Vous connaissez l’objection : les musulmans ne forment pas un ensemble homogène et beaucoup d’entre eux sont déjà entrés dans le mouvement d’individualisation démocratique caractéristique des sociétés occidentales…
Bien sûr, aucun groupe social n’est monolithique. Il y a des musulmans parfaitement intégrés à notre société dont ils sont devenus, si j’ose dire, des sociétaires ordinaires. Mais ceux-là sont, en quelque sorte, hors de la question. Ce que l’on observe plutôt aujourd’hui, c’est une consolidation des mœurs musulmanes et même une extension de ces mœurs au sein des jeunes générations dont on aurait pu penser qu’elles seraient désireuses de s’assimiler à la culture occidentale. Si on n’a pas de peine à rencontrer des musulmans qui expliquent que le Coran doit être interprété en tenant compte de la différence des époques, il n’empêche qu’en Europe et ailleurs, l’islam comme mouvement collectif se dirige plutôt vers une réactivation de ses traits les plus illibéraux. Certains sociologues raffinés parmi nous expliquent, il est vrai, que cette réactivation n’est qu’une étape vers la sécularisation et que le terroriste lui-même n’est que la figure provisoire du citoyen individualiste et pacifique en passe d’advenir… Peut-être, mais en attendant nous avons affaire à un islam qui se consolide plus qu’il ne se disperse ou s’effiloche.

La persistance de l’« être » musulman ne montre-t-elle pas les limites de l’Etat en matière d’intégration et d’assimilation ?
Certes, mais elle est aussi un exemple de la vitalité des religions. Or, cette vitalité ébranle le présupposé des Lumières qui voudrait que la religion soit une chose du passé que le temps efface irrésistiblement. Dans le monde chrétien, la thèse était plausible. Mais qu’observe-t-on depuis quelque temps ? Même dans le monde chrétien, et en dépit de la « déchristianisation », le catholicisme par exemple, renonçant à cet « enfouissement dans le monde » qui lui a si peu réussi, tend à réaffirmer sa spécificité. Ce n’est pas la seule raison, mais le déploiement de l’islam sur le sol européen et occidental encourage sans aucun doute les chrétiens à retrouver leur désir, et bientôt peut-être leur puissance d’« être ». Toujours est-il que la religion, qui était censée disparaître de nos horizons, redevient aujourd’hui un enjeu collectif et politique.

Vous en appelez à un compromis avec les musulmans de France, ce qui vous a été reproché…
L’important, selon moi, est de créer une véritable amitié civique par la participation franche et entière des musulmans à la vie collective. Pour diminuer la méfiance réciproque, je propose seulement de ne pas créer d’inutiles occasions de dispute. Je donne donc deux exemples d’accommodements dans mon livre : la possibilité de menus sans porc dans les cantines scolaires et des horaires de piscine distincts pour les filles et les garçons d’âge scolaire. J’ai peine à croire que ces modestes propositions mettent la République en danger.

Certes, mais accorder de telles concessions aux musulmans, ne serait-ce pas encourager d’autres revendications ?
Une concession sans contrepartie serait évidemment un aveu de faiblesse. Je recommande, d’une part, de maintenir deux interdictions déjà présentes dans la loi française : celle du voile intégral et celle de la polygamie. êtes-vous sûrs que la loi soit aujourd’hui rigoureusement appliquée sur ces deux points ? D’autre part, je souligne que les musulmans doivent apprendre à vivre dans une société où règne la liberté totale d’opinion et d’expression. Enfin, et c’est peut-être le plus important, je réclame un effort de tous, musulmans et non musulmans, pour rompre avec notre dépendance croissante de certains agents du monde musulman, comme les monarchies du Golfe, dont nous avons toutes raisons de soupçonner les intentions. Si l’islam ne devient pas effectivement français, nous n’échapperons pas à une situation démoralisante de dépendance extérieure et de fragmentation intérieure.

Ce faisant, ne risque-t-on pas d’encourager le communautarisme ?
Qu’un citoyen musulman puisse prendre des repas qui lui conviennent, en quoi cela l’empêcherait-il de se sentir appartenir à la communauté nationale ? Le communautarisme ne naît pas des mœurs particulières des uns et des autres. Il s’installe quand une communauté de mœurs se replie sur elle-même par défiance à l’égard du reste de la collectivité. Je crois que nous sommes, en France, dans une situation que l’on pourrait qualifier de « précommunautaire ». Les musulmans sont plutôt taciturnes : « Laissez-nous tranquilles, point barre », semblent-ils dire à la société française. Nous devons faire ce que nous pouvons pour réorienter le vouloir musulman dans une direction active et positive.

Un musulman ne se sentira-t-il pas d’abord musulman avant d’être français ?
Je ne sais pas. Je mesure la force de l’association musulmane, de l’Oumma. Je pense aussi que si l’on veut parvenir à une vie commune amicale, il faut absolument que nos concitoyens de confession musulmane distendent et parfois rompent les liens qui les relient à des pays étrangers. Non pas la communauté de religion elle-même bien sûr, mais la dépendance en termes financiers et intellectuels ou pour le personnel religieux. Dans le même esprit, il faut encourager la formation en France d’imams français.

C’est le cœur du sujet : pour que la France devienne l’avenir des musulmans français, pour que cette perspective soit réalisable, il faut que, collectivement et politiquement, nous désirions tous l’indépendance politique et spirituelle de notre pays. Dans la dernière période, la classe gouvernante a été largement indifférente à ce souci. Si nous ne savons pas le prendre en charge, nous ne pourrons pas résoudre la question posée par l’islam, ni d’ailleurs aucune autre grande question.

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