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NI GUERRE NI PAIX

Économisme et totalitarisme se partagent le monde, de Trump à Xi Jinping, révélant surtout les accointances point si secrètes du libéralisme, du fascisme et du communisme. Le « doux commerce » n’a pas engendré la paix et les nations puissantes font primer désormais le politique.

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NI GUERRE NI PAIX

Nous ne savons plus où nous en sommes. Nous sommes sortis du cycle commencé au XVIIe siècle avec les traités de Westphalie, qui avaient apporté à l’Europe une notion essentielle : la différence entre l’état de paix et l’état de guerre, et qui l’avait fait sortir de la vision cynique de Machiavel. Ce à quoi le Congrès de Vienne avait ajouté en 1815 le principe selon lequel les civils et leurs biens devaient être épargnés autant que possible en temps de guerre. Ce à quoi les juristes internationaux avaient ajouté dès la fin du XIXe siècle la conception d’un ordre international fondé sur des règles et sur un minimum d’organisation, ce qui conduisit en 1919 à la SDN et en 1945 à l’ONU, avec leurs très importants organismes dérivés et institutions juridiques. Désormais, tout cela est évidemment par terre.

Certains l’avaient vu venir. Je citerai d’abord le philosophe Claude Polin, qui publia en 1979 L’esprit du totalitarisme. Dans ce livre puissant, l’auteur exposait que les idéologies modernes (libéralisme, fascisme, communisme) partageaient en fait une conception commune de l’Homme, vu avant tout comme un acteur économique, et conduit par là à un égalitarisme radical, quelle que soit la forme du régime politique. Égalitarisme qui débouchait d’une façon ou d’une autre sur une volonté de contrôle totalitaire de la société, pouvant conduire à des paroxysmes de violence (on notera que le dissident soviétique Alexandre Zinoviev réfléchissait et publiait dans le même sens, comme dans son Homo sovieticus de 1982).

Cet ouvrage fut d’abord une thèse universitaire. J’assistai à la soutenance : Raymond Aron, qui siégeait au Jury, oscillait entre l’indignation et la dérision. Et les thèses de Polin furent très critiquées. Mais après la « libéralisation » de l’économie chinoise depuis 1989, qui n’a nullement mis un terme au totalitarisme chinois mais l’a porté au pinacle, et avec les GAFA et l’Amérique trumpienne, qui visent de plus en plus à contrôler l’infosphère, ses conclusions paraissent moins risibles aujourd’hui…

Il y a néanmoins une limite aux thèses de Claude Polin : certains États qui sont restés totalitaires ou n’ont pas rompu complètement avec le totalitarisme, on pense à la Chine, à la Russie et d’une certaine façon à l’Iran, échappent pourtant au primat de l’économie : ils poursuivent des objectifs nationaux de puissance et utilisent l’économisme à courte vue des Occidentaux pour tenter de prendre l’avantage sur eux.

Trotsky et 1984

La situation actuelle fait également penser à Trotski. Chargé de négocier la paix avec les Austro-Allemands à partir de l’automne 1917, il tenta d’échapper à leurs considérables exigences en proclamant « Ni guerre, ni paix » : l’armée russe ne se battrait plus et reculerait, mais Moscou ne négocierait pas. Trotski comptait bien sûr sur l’effondrement des Puissances centrales à la suite de la révolte de leurs citoyens, épuisés par la guerre et les privations (de fait, la situation était alors critique en Autriche-Hongrie et très difficile en Allemagne). Mais le Grand État-Major prussien ne se laissa pas faire, et à la suite d’une avance qui conduisit l’armée allemande jusqu’au Caucase, Trotski fut bien forcé de conclure, en mars 1918, le traité léonin de Brest-Litovsk.

Mais si cette fois la paix par la Révolution avait échoué, la conception trotskiste consistant à affaiblir l’adversaire de l’intérieur, en jouant sur les frustrations et les clivages de sa population et sur le prosélytisme révolutionnaire, ne disparut pas. On l’observe par exemple dans le très dangereux conflit larvé entre la Chine et Taïwan, où dans certains aspects du conflit russo-ukrainien (des deux côtés) ; même si c’est incompatible avec le principe de non-ingérence qui faisait partie du code traditionnel des relations intereuropéennes. En fait, la vision internationale trotskiste, reposant sur l’utilisation des possibilités révolutionnaires chez l’adversaire, n’a pas disparu.

Mais encore plus peut-être la situation actuelle évoque le 1984 de George Orwell, utopie parue en 1949. Trois grands ensembles se partagent le monde : Oceania (les États-Unis, l’Amérique du Sud et les pays atlantiques, y compris la Grande-Bretagne, devenue « Piste d’atterrissage n° 1 » !) ; Estasia (la Russie et les reste de l’Europe) ; Eurasia (la Chine et l’Asie). L’Afrique et le Moyen Orient restent des zones d’affrontement indéterminées. Mais les trois empires se font la guerre en permanence, sans arrêt, sans perspectives de paix. Ce n’est plus la « paix perpétuelle » de Kant, épure du système occidental décrit au début de cet article, c’est la guerre perpétuelle. Comme vision géostratégique, ce n’est pas loin des réalités actuelles.

Une ère de conflits permanents

Mais pour Orwell les trois Puissances sont des régimes totalitaires, d’idéologie communiste. Le dictateur d’Oceania est appelé Big Brother, sa photo trône partout, le Ministère de la Vérité contrôle absolument les médias, le Ministère de l’Amour surveille la population au moyen de tous les systèmes électroniques possibles. Mais le très grand mystère, le fond du système, c’est que Big Brother est bon ! En effet, le grand secret c’est que le système totalitaire veut le bonheur de ses sujets. Certes, pour les contemporains cela évoquait la Guerre froide commençante. Mais pour nous aujourd’hui, d’une manière plus profonde et plus grave, n’est-ce pas de nouveau très actuel ? Cela n’explique-t-il pas bien des ressorts du monde présent ? Y compris l’attention constante portée par nos gouvernements à nos concitoyens, de la naissance à la tombe, en passant par l’écologie, les loisirs, etc. ? Avec quand même bien des traits comparables à travers le monde ?

Récapitulons. L’économisme triomphe dans le monde occidental plus que jamais, le Trumpisme en est l’avatar le plus récent mais aussi le plus consistant, avec une pénétration insistante des médias et une aggravation des tentations américaines vers le contrôle de la société apparues dans les années 60. Là aussi bien Polin qu’Orwell sont pertinents.

L’économisme triomphe également en Chine, dans une certaine mesure, mais il reste subordonné à des considérations de puissance nationale. Encore plus en Russie : là dominent clairement les préoccupations « nationales » ou de puissance (c’est d’ailleurs largement le fond des critiques occidentales à l’encontre du poutinisme, même s’il reste que Moscou sait utiliser l’économisme de ses adversaires). Cela s’applique également à l’Iran, qui ne pratique pas non plus le primat de l’économie.

Le « doux commerce » proclamé au XVIIIe siècle a échoué, ainsi que l’ « ordre international multilatéral fondé sur des règles » qui en était largement la traduction occidentale. Mais le retour de Machiavel, au détriment des Occidentaux, pris dans leur vision idéologique et dans leur court-termisme économico-politique, voilà peut-être ce qui n’avait pas été prévu par nos auteurs, me semble-t-il !

On peut en effet redouter la prolongation de conflits peut-être limités (du point de vue mondial, pas du point de vue de leurs victimes !) mais sans fin prévisible. On pense à la guerre entre la Russie et l’Ukraine, devenue en fait un conflit larvé entre la Russie et l’Union européenne. Un cessez-le-feu comme en Corée en 1953 est pour le moment le mieux que l’on puisse espérer. On pense au conflit entre la Chine et Taïwan, qui restera au mieux au stade de « ni guerre, ni paix ». On pense évidemment au Moyen-Orient, de l’Iran au Liban, où la suspension des hostilités ouvertes serait déjà beaucoup mais où le retour d’une paix véritable paraît exclu à vues humaines. Sans compter les nombreux conflits en Afrique. Et les risques de tensions et d’escalade en Amérique latine.

Il faudra donc s’accommoder de cette nouvelle réalité internationale, à laquelle nos générations n’étaient guère préparées. Et les Occidentaux seraient bien inspirés de s’appuyer, sans a priori idéologique, sur les États qui sont des facteurs de stabilité, comme le Maroc et l’Égypte, en revenant aux pratiques prudentes de la diplomatie traditionnelle.

 

Illustration : Ukraine, quatre ans de guerre-éclair…

 


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