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Néron, la vie et la légende

Puisque les empires, les empereurs et leurs outrances occupent une bonne part des pages de ce numéro, revenons sur la figure de Néron, produit du système impérial romain.

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Néron, la vie et la légende

Marie-France de Palacio nous présente ici non une biographie, mais une réflexion d’ensemble à propos d’un souverain sur lequel il est pratiquement impossible d’émettre un jugement objectif. Mort à 30 ans et demi après 14 ans de règne, Néron, à la différence de son oncle Caligula, ne s’est pas d’emblée présenté comme un monstre. Il l’est devenu progressivement, suivant des étapes effroyables constituées par les meurtres successifs de ses proches, et des pratiques de pouvoir tyranniques fondées sur l’assassinat de ses opposants. Les phases de l’éclosion puis de la manifestation du monstre ont été assez nombreuses pour produire un foisonnement d’images aussi terribles et inoubliables que susceptibles d’interprétations contradictoires.

Marie-France de Palacio décrit la genèse de ce monstre et le déroulement de sa carrière, puis les représentations de cet empereur depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Elle distingue trois moments de cette vie exceptionnelle. Le tout premier est celui des « espérances ». Le jeune Néron, éduqué par Sénèque et Burrhus, semble devoir devenir un prince respectueux de la tradition et des institutions et dévoué au bien public. Proclamé empereur en octobre 54, il expulse les affranchis des sphères du pouvoir où son prédécesseur Claude les avait admis, rétablit le Sénat dans ses droits, et se montre sympathique au peuple, sans démagogie. Par ailleurs, il remporte contre les Parthes une victoire décisive.

L’empereur gouverne en tyran

Mais les choses changent à partir de 59. Néron se heurte à sa mère, Agrippine. Celle-ci, qui a tout fait pour hisser son fils sur le trône, entend lui dicter sa politique. Elle s’oppose au projet de réforme fiscale de Néron, et à son amour pour Poppée, en qui elle voit une rivale. Néron la fait assassiner (59), puis répudie et fait tuer sa femme Octavie et épouse Poppée (62), basculant ainsi dans le crime. Dès lors, cesse la concorde entre Néron et, d’une part le peuple, d’autre part le Sénat. L’empereur se fait des ennemis, et, en conséquence, gouverne en tyran, s’entourant de serviteurs sans scrupules, tels Tigellin, son préfet du prétoire. Il doit affronter une situation générale inextricable. Au plan militaire, l’empire vacille sur ses bases orientales. En 62, son armée est sévèrement battue par les Parthes. Cette défaite incite Néron à reconnaître la souveraineté parthe sur l’Arménie tout en conservant une théorique suzeraineté romaine sur cette dernière. L’imperium n’en est pas moins ébranlé. Par ailleurs, Néron doit entreprendre des campagnes coûteuses en Judée, où des soulèvements se produisent. Et c’est dans ce contexte dramatique qu’en 64, Rome est ravagée par un incendie, qui oblige à la reconstruire à grands frais. Le trésor se vide, la famine s’installe, et, par surcroît, Néron est accusé d’avoir brûlé la ville. Les opposants mettent au point, en 65, une conjuration (la conjuration de Pison) qui échoue et entraîne l’élimination des conjurés et un durcissement de la tyrannie néronienne.

Les succès militaires romains contre les révoltes de Judée ne résolvent en rien la situation économique, laquelle ne cesse de se détériorer. De nouvelles conspirations apparaissent. Elles échoueront comme les précédentes, mais inciteront Néron à éliminer Corbulon, un de ses meilleurs généraux, dont le gendre dirigeait les conjurés. Esthète, Néron effectue une tournée triomphale en Grèce de septembre 66 à novembre 67, et brille dans les concours panhelléniques et les jeux isthmiques. Mais cette orientalisation du pouvoir ne fait que raviver le mécontentement romain. Et, cette fois, cela se traduira par les révoltes, en Gaule, de Vindex, puis de Galba. En juin 68, Néron, proclamé ennemi public par le Sénat, se suicidera.

Incestueux, inverti, histrion, mégalomane et proprement dément

Il entre alors dans la légende. Longtemps, celle-ci s’identifiera à la vie d’un monstre meurtrier de sa mère, de ses épouses successives, incestueux, inverti, histrion, mégalomane et proprement dément. Tacite, Suétone, Pline le Jeune, Dion Cassius, entre autres auteurs latins ou grecs, bâtiront cette légende. Ce n’est qu’à partir de la Renaissance qu’elle évoluera. Montaigne en ramène l’horreur à celle de la commune humanité ; Racine explique le basculement de Néron dans la folie par sa tentative désespérée de s’émanciper d’une mère autoritaire ; Montesquieu, Voltaire et Diderot rapportent les crimes du prince à son contexte politique, celui du Haut-Empire, régime tyrannique. À partir du XIXe siècle, prévaut cette contextualisation de Néron, considéré comme un produit du système impérial romain. Cette relativisation permet sinon une réhabilitation, du moins une plus grande indulgence à l’égard du prince, dont on s’attache à expliquer les actes au lieu de les réprouver d’emblée. Elle suscite également l’intérêt pour la dimension esthétique du personnage. L’artiste, le citharède, le chanteur, le poète, tendent alors à prévaloir sur le politique. Enfin, viendra te temps des grandes tentatives d’élucidation de la personnalité de Néron, psychanalytiques ou autres.

Marie-France de Palacio conclut, de l’infinie multiplicité de représentations de Néron depuis l’Antiquité, à l’impossibilité de cerner le véritable Néron, chaque entreprise de démythification de ce prince donnant lieu à un nouveau mythe. Avec sagesse, elle nous incite à nous résigner au caractère à jamais insaisissable du personnage et à en chercher une approche de sa vérité dans le plus petit dénominateur commun des interprétations auxquelles il a donné lieu.

 

Illustration : Soirée électorale à Mar-a-Lago, Palm Beach, Florida (Les Torches de Néron, Henryk Siemiradzki, 1876)

Marie-France de Palacio, Néron. Éditions Lif, collection « Qui suis-je ? », 2025, 128 p., 15 €

 

Vente par correspondance : https ://www.europa-diffusion.com

 


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