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L’Occident ne comprend pas la Russie

Entretien avec Vladimir Fédorovski. Vladimir Fédorovski est l’écrivain d’origine russe le plus publié en France. Diplomate de carrière, débutant dans l’URSS de Brejnev, il a suivi Gorbatchev et assuré la promotion de la pérestroïka. Opposé à la ligne dure du Parti Communiste, il participe à la création du Mouvement des réformes démocratiques et quitte la carrière diplomatique et l’URSS à cette date.

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L’Occident ne comprend pas la Russie

Le putsch de 1991 se préparait depuis longtemps semble-t-il. L’État en avait-il conscience ? Et Mikhaïl Gorbatchev ?

Oui bien sûr. Ce putsch était préparé de longue date. Le KGB et une partie de l’armée n’avaient jamais accepté la chute du mur de Berlin, qu’ils considéraient comme une trahison. 

Ils ont donc préparé la riposte. Tout le monde était au courant : nous avions des amis au cœur même des services secrets : le maire de Moscou qui nous était proche a prévenu à la fois Gorbatchev et Eltsine. 

Il y avait beaucoup d’ambiguïté. C’était une manipulation à plusieurs facettes, chacun voulant tirer la couverture à lui. Une partie des généraux du KGB voulait se débarrasser de Gorbatchev et faire une alliance temporaire avec Eltsine. Il y avait des négociations secrètes entre le KGB et Eltsine pour éliminer Gorbatchev et sauver l’Union Soviétique.

Finalement Eltsine a décidé de choisir notre option, mais elle était dans l’air du temps !

La perestroïka engagée en 1985 ne pouvait-elle déboucher que sur la dissolution de l’URSS ?

Non, car il y avait plusieurs tendances. La première voie avait été initiée par Youri Andropov, président du KGB avant de diriger le pays : ses partisans voulaient mettre en place un système à la chinoise, basé sur les nécessaires réformes économiques, tout en conservant un verrouillage politique. Une autre voie était celle d’Alexandre Iakovlev, considéré comme l’inspirateur de la perestroïka en 1983. Iakovlev préconisait un langage de vérité, considérant la révolution russe comme improductive, et voulait faire sortir le pays du communisme, en libérant la parole et en assurant la liberté de la presse.

Mais Gorbatchev a voulu orienter le pays vers le changement sans faire couler le sang, en évitant la confrontation et la guerre civile. Il a échoué économiquement : sa réforme de 1986 a, d’une part, laissé la gestion économique du pays aux apparatchiks, conduisant avec Eltsine à un véritable vol de l’économie russe, 120 milliards de dollars sortant du pays vers l’étranger et contribuant à enrichir l’Occident ! D’autre part, elle a permis la mainmise sur un tiers des richesses de la Russie par une petite centaine d’oligarques. D’où la rancœur du peuple russe aujourd’hui à l’égard de ces gouvernants considérés comme des « imbéciles » et des « traîtres ».

La grande erreur historique est de ne pas avoir su associer alors la Russie au monde occidental, et de l’avoir poussée dans les bras de la Chine. En conséquence, ce cynisme et cet égoïsme de l’Occident ont conduit aujourd’hui à un risque de confrontation mondiale à un niveau jamais atteint.

La Russie de Poutine, 40 ans après cette dissolution, veut montrer la continuité de l’histoire russe à travers toutes les vicissitudes du XXe siècle et de la période soviétique. Cette continuité existe-t-elle ?

Tout régime cherche à manipuler l’histoire à son profit. Et Vladimir Poutine n’échappe pas à ce désir de montrer l’intérêt d’un pouvoir fort, voire monarchique, assurant la grandeur de la nation, glorifiant la Russie des tsars jusqu’à Poutine, et y associant Staline. Car en dépit de ses crimes, Staline jouit actuellement d’une grande popularité auprès du peuple russe : il est considéré comme le sauveur de la patrie et le vainqueur de la guerre contre les Nazis. On est fier qu’il ait su tenir tête à l’Occident.

Mais sa popularité vient également du fait qu’on lui sait gré de ne pas avoir profité du pouvoir pour s’enrichir – après sa mort, on n’a retrouvé chez lui, dit-on, que quelques roubles et deux manteaux rapiécés – contrairement aux oligarques qui, eux, se sont scandaleusement enrichis après la chute de l’URSS.

En tant que diplomate au service de l’URSS, quelles perspectives historiques, sur le temps long, guidaient l’action du régime ?

Pour ma part, je pense que le système communiste a été contre-productif, qu’il a conduit à 25 millions de morts, qui auraient pu être évités sans la révolution d’Octobre, et que l’économie a pris des dizaines d’années de retard par rapport à l’Occident.

Mais cette vision n’est pas partagée par tous les Russes aujourd’hui et cela représente une vue très minoritaire.

La grande majorité des Russes estime que la Révolution a été largement profitable pour le pays et pense que Staline les a sauvés du génocide prévu par Hitler, en signant d’abord un pacte avec l’Allemagne pour retarder l’entrée en guerre, puis en organisant la résistance à Stalingrad jusqu’à la victoire.

“L’Occident” comprend-il mieux la Russie aujourd’hui qu’il ne comprenait l’URSS ?

Malheureusement, l’Occident ne comprend pas la Russie. La France de De Gaulle avait su garder une indépendance pendant la guerre froide, se tenant en dehors des idéologies, et adoptant une attitude plus réaliste et plus pragmatique : « Les hommes passent, la civilisation reste ».

Aujourd’hui, nous sommes entrés dans une période dangereuse, où l’idéologie et le virtuel l’emportent : au lieu d’associer la Russie, par exemple, dans une lutte commune contre le terrorisme, on a diabolisé la Russie. Parmi les reproches des Russes à l’Occident, il y a la prétention des Occidentaux à croire que ce sont eux qui ont tué le communisme, alors que ce sont les Russes eux-mêmes qui en sont les acteurs ; il y a également le vol par l’Occident de l’économie russe (les 120 milliards de dollars que j’évoquais précédemment) ; il y a aussi la guerre de Yougoslavie, etc. Cette arrogance ressentie explique peut-être partiellement le relatif succès des communistes lors des dernières élections en Russie.

Vous venez de publier un nouvel ouvrage, Amour et inspiration. Pensez-vous que l’art ait souvent été mêlé à la politique étrangère, et qu’il peut contribuer à développer cette amitié entre la France et la Russie, pour créer cette grande Europe, de l’Atlantique à bien au-delà de l’Oural ?

Bien sûr, l’art est souvent mêlé à la politique étrangère. D’ailleurs les Américains utilisent régulièrement le prix Nobel pour mener la bataille des idées. De mon côté, je crois à la permanence de l’amitié franco-russe au travers de ces incroyables échanges littéraires et artistiques entre la Russie et la France du XVIIIe siècle jusqu’à ce jour. J’ai voulu raconter les souvenirs de mes rencontres avec des personnalités extraordinaires –Matisse, Chagall, Picasso, Modigliani… – en évoquant le rôle exceptionnel de ces inspirateurs et inspiratrices dans le tissage des relations entre la France et la Russie. Ce livre sort au moment où se tient l’excellente exposition organisée par la Fondation Vuitton sur la collection des frères Morozov.

Russe installé en France, ayant choisi la nationalité française, écrivain écrivant en français sur l’histoire russe, que reste-t-il de l’URSS aujourd’hui en France, à votre avis ?

Si je résume, la France d’aujourd’hui est un peu l’URSS d’hier ! C’est la dictature du « politiquement correct », le règne du mensonge et l’inversion des valeurs traditionnelles. Mais, dans la grande roue de l’histoire, comme l’ont montré la chute du mur de Berlin et la fin de l’URSS, le vent tourne peut-être aussi en France, et il n’est pas déraisonnable d’espérer qu’à notre tour nous gagnions la bataille des idées.

Propos recueillis par Bernard Sallé

 

Vladimir Féderovski, Amour et Inspiration. Muses, collectionneurs et artistes, Balland, 2021. 

Fédorovski organise une soirée russe le 12 janvier à la salle Gaveau, à Paris, à l’occasion du Nouvel An russe ICI.

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