Ce modèle reste assez solide pour l’histoire du monde musulman ou de la Chine. Pour la Chine, aussi bien les dynasties turques que les Mongols et enfin les Mandchous se succèdent comme des asabiyas conquérantes.
Le processus de sécrétion d’asabiyas internes se retrouve également dans la révolte chinoise des Ming qui chasse les Mongols et prend appui sur les contrebandiers et les milieux de brigands (formant petit à petit une asabiya interne). De même, dans le monde musulman, après l’épuisement de l’asabiya portant les Omeyyades puis les Abbassides, on peut retrouver la distinction entre langue de la nouvelle asabiya conquérante, l’ancien peuple barbare frontalier (turc), et langue de la culture et de l’administration (arabe et persan). Il est à ce titre significatif que tous les historiens musulmans des croisades soient arabes ou perses (Ibn al Athir, par exemple, ou Ibn Khaldoun, quand il en parle rapidement) là où tous les dirigeants politiques des États musulmans soient turcs ou kurdes avant les mamelouks (Zengi, Nour al-Din, Saladin). Y voir des qualités « ethniques » serait risible (étrangement, il y avait avant et il y aura après des dirigeants politiques arabes et des historiens turcs). Par contre, cela s’explique avec le modèle de l’asabiya au sens où un historien aura tendance à s’identifier ethniquement (langue utilisée, prénom, etc.) au groupe auquel sa fonction le rattache. De la même manière, le fait que sous les Mérovingiens les évêques aient essentiellement des noms gallo-romains et les comtes des noms francs ne nous renseigne pas forcément sur l’ethnie des évêques ou des comtes dans un sens « ethnique » mais bien plus sur la manière dont la répartition des rôles se fait dans une logique d’asabiya.
L’exception chrétienne
Enfin, un tel modèle explicatif permet de voir sous une lumière différente des évènements historiques. Par exemple, l’affrontement entre croisés et reconquista d’un côté, et Almoravides puis Almohades, et Turcs puis Mamelouks d’autre part, peut aussi être lu comme un affrontement entre asabyas franques, berbères et turques pour le contrôle de masses sédentaires musulmanes et chrétiennes du croissant fertile, de l’empire byzantin et d’Al-Andalous (même si l’Espagne se prête plus difficilement à cela). Enfin le processus d’acculturation des asabiyas peut être ralenti si l’empire crée une asabiya radicalement à part, qui lui est entièrement dévouée et a les avantages des peuples « tribaux », l’efficacité militaire, sans les inconvénients (le refus de reconnaitre le pouvoir du souverain). C’est le cas des esclaves soldats à partir du XIIIe siècle dans les empires musulmans tels que l’empire ottoman où les mamelouks recrutent des esclaves mamelouks ou des enfants des sujets chrétiens de l’empire ottoman. Ceux-ci sont ensuite mis à part du groupe dont ils viennent, par la conversion, mais sont marqués par leur origine pour le groupe dominant. Ils dépendent donc totalement du pouvoir central et sont de plus entraînés pour être des guerriers y compris contre des rébellions de l’asabiya turcomane initiale pour l’empire ottoman. De même les Mandchous instaureront une séparation très rigide entre leur asabiya et le reste de la population.
Cependant, si ce modèle politique nous paraît si étrange, ce n’est pas parce qu’il s’agirait d’une vérité cachée. En effet, après la chute de l’empire romain le modèle des royaumes barbares, déjà évoqué pour les Mérovingiens, semble suivre le modèle khaldounien. Cependant, assez vite, au lieu de la logique classique des asabiyas une curieuse dualité s’est instaurée. L’Europe occidentale s’est perçue et a été perçue comme un Empire par le reste du monde avec tous les traits caractéristiques, dont notamment l’ethnocentrisme, tout aussi présent chez d’autres empires (il n’est qu’à penser aux textes de Ibn Batouta ou à la vision que la Chine impériale avait du reste du monde), ou la conscience d’être une unité unifiée par rapport au reste du monde. Cette unité se voit même avec des phénomènes évoquant les asabiyas comme les Normands surreprésentés dans les croisades après avoir pillé l’Europe occidentale pendant un siècle et demi ou les Hongrois envahisseurs des steppes devenant le « bouclier oriental » de l’Europe occidentale contre les Mongols puis les Turcs. Mais cette unité n’a existé que dans le domaine religieux ; au niveau politique on a assisté à un émiettement du pouvoir. Les tentatives d’empires du point de vue séculier ont échoué, des Hohenstaufen à Charles Quint, et la tentative de la papauté de créer un pouvoir séculier a été brisée par Philippe le Bel. Certes la Chine et le monde musulman ont aussi connu de longues périodes de divisions mais celles-ci étaient plus semblables aux divisions de l’empire mérovingien (des lignes de fracture constamment réunifiées et où chaque dirigeant a comme objectif ultime de réunifier toute l’entité impériale) qu’aux entités politiques très stables se faisant des guerres dans leurs zones frontières qui ont animé la grande partie de l’histoire de l’Europe occidentale depuis l’an 1000.
Le primat de la puissance industrielle
La Réforme a brisé l’unité religieuse et la fin de la féodalité a renforcé les structures étatiques nationales. Et cela a débouché, après l’échec de la tentative impériale napoléonienne, sur des États nations radicalement différents des empires. Ils sont guerriers et reposent sur des armées de citoyens soldats, sur le consentement à l’impôt et donc sur une démocratie plus ou moins forte et. Cela a été renforcé par la Révolution industrielle qui a permis d’être à la fois producteur et soldat, et par le fusil qui a permis une levée en masse. Si l’Europe occidentale dans la colonisation a retrouvé des réflexes d’empires khaldouniens (la création d’asabiyas spécifiques, à savoir les armées coloniales distinguées souvent des armées nationales plus classiques, le petit nombre des conquérants par rapport aux conquis et la différence radicale de statut entre conquérants et conquis renforcée dans ce cas par la non acculturation des conquérants), cela est resté périphérique, leurs rapports de pouvoir dépendant d’abord de leurs forces industrielles et productives. Après le suicide politique de l’Europe occidentale par deux guerres mondiales, les pays colonisés se libèrent en appliquant la recette de l’État nation et de la levée en masse contre les empires européens. On peut incidemment noter que le seul pays non européen devenant une grande puissance avant la décolonisation est le Japon, marge d’un empire chinois dont il a tiré sa culture mais qu’il n’a pas réussi à conquérir, société avec un émiettement du pouvoir et une unification spirituelle mais sans marges tribales dont une asabiya pourrait surgir, la Russie et les États-Unis ayant bénéficié de liens réels avec l’Europe dans leur développement industriel.
Ce modèle est séduisant sans tout expliquer : l’Asie du Sud-Est s’y conforme très mal, la Russie a de forts traits d’une asabiya impériale dans son développement, par exemple ; et l’analyse du déclin des asabiyas comme source du déclin des empires a un aspect mécanique qui mériterait d’être testé. Pour les temps présents, le primat de la puissance industrielle dans un vrai conflit mortel semble devenir de plus en plus hégémonique via la dronisation que montrent des conflits aussi différent que le Soudan et l’Ukraine. Cependant la réflexion sur l’asabiya conserve un sens important : elle reste une clef permettant d’expliquer comment se remporte la victoire dans un contexte de conflit peu industriel ou mobilisant des masses humaines assez limitées. Un bon exemple peut être la guerre civile en Syrie (qui a assez fortement impacté l’Europe) où chacun des acteurs décisifs du conflit a pu s’appuyer sur une asabiya : le Hezbollah pour Assad, les djihadistes vétérans pour l’actuel gouvernement et pour l’Organisation État islamique, et les kadros des unités de protection du peuple / unités de protection de la femme pour les Forces démocratiques syriennes (coalition à dominante kurde). Peut-être la réflexion d’Ibn Khaldoun n’a-t-elle pas dit son dernier mot.
La trajectoire des empires – I : ICI
Illustration : Jeanne d’Arc, une réaction « tribale » garantie sans asabiya.
Gabriel Martinez-Gros, Brève histoire des empires. Comment ils surgissent, comment ils s’effondrent. Seuil, 2014, 224 p., 20 €

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